EN RECONNAISSANCE
Hassani fut le premier revenu. « Maître, me dit-il, ee n'est pas un homme seul, mais une troupe de plus de cinquante individus qui vient de passer là. Ils évitent de laisser des traees dans le sentier, donc ils se cachent et fuient la guerre, d'autant pins que tous sont chargés et marchent vite. Sans aucun doute, ce sont des gens de Cazembé qui, prévenus hier de notre approche, abandonnent leur village avec armes et bagages. »
Il était dix heures ; des indigènes livrés à eux-mêmes ne parlent guère avant huit heures du malin; ainsi donc, avant midi, en marchant vers l'ouest, nous avions presque la certitude de trouver un village et de l'eau.
Makussidi, envoyé dans l'est, arriva peu après, et son rapport se trouva, de tous points, conforme à celui de son camarade. La seule question qui donna lieu à quelque controverse fui celle du nombre des femmes qui se trouvaient dans la caravane. Les deux hommes, certes, distinguaient très bien l'empreinte d'un pied féminin de celle d'un pied mâle, quand ces membres étaient bien conformés. Mais le cas est si rare en Afrique, eu égard aux fatigues el aux longues marches par toute espèce de chemins, qu'il est bien difficile de faire une différence dans les empreintes de femmes ou d'hommes porlanl des fardeaux. Tout habitue que je fus à ce genre de diagnostic, j'avoue que, ce jour-là, mes éclaireurs m'étonnèrent par leur précision.
Pourtant, deux heures après, dans l'ouest, nous n'étions guère plus avancés. Le sol semblait effectivement s'infléchir de ce cèle, mais l'eau manquait toujours, et mes hommes, harassés, demandèrent une halte. J'en profitai pour envoyer trois de mes meilleurs marcheurs prolonger le sentier. L'ordre éta il de ne revenir qu'avec de l'eau, quelle qu'elle fût, car la journée s'annonçait très dure et plusieurs de mes Noirs étaient à bout de foi-ces. Peu après, la petite troupe revenait, et Ferrouji, l'air triomphant, nous envoyait une salve de coups de feu, signe de bonnes nouvelles.
« Mes frères, secria-l-il du plus loin qu'il put, nous venons de découvrir un nouveau lac, plus beau cent fois que le Nvassa, le Bangouéolo et le Tanganika. Dans le sud-ouest on ne voit pas trace de terre, et je crois en vérité que nous sommes arrivés à la seconde mer (l'Atlantique) dont parlent les Blancs. »
Je savais le Moéro dans les environs, mais je ne le croyais pas si proche. Presque décidé en ce moment à l'éviter, pour raccourcir ma route au Tanganika, je n'en avais jamais parlé à mes gens, qui crurent réellement avoir découvert une des sept merveilles du inonde.
Quant au village, il était sur la rive même du lac, séparé de ce dernier
par une étroite bande de buissons touffus, qui nous le cacha jusqu'à noire
402 L'AFRIQUE ÉQU.VT0RIÀLE.
arrivée sur la plage. Les huiles, incendiées el encore Fumantes, ne montraient plus que des carcasses de torchis délahrées, sauf celle du chef, large, spacieuse, et dont je lis incontinent mon quartier général. Est-il besoin de dire qu'il ne restait plus une fourmi blanche à dévorer, tant les indigènes avaient fait table rase?
Dans leur enthousiasme, mes gens se sont beaucoup exagéré les dimensions du lac, mais le coup d'œil n'en est pas moins un des plus saisissants de mon voyage. La nappe d'eau, aussi claire que profonde, se déploie du nord au sud-ouest avec la majesté d'un large bras de mer. A mes pieds, la houle de nord-ouest, fouettée d'une brise fraîche, déferle sur le gravier fin de la plage en larges volutes creuses, el je me laisse bercer jusqu'au soir par leur bruit cadencé, respirant à pleins poumons l'air vivifiant des grandes eaux, évoquant un à un d'innombrables souvenirs que la réalité brutale de l'existence présente refoule dans un passé presque chimérique !
Dans le nord, la plage, bordée d'un rideau de verdure touffue, se continue pendant deux milles encore en droite ligne et s'arrête au pied d'une colline rocheuse qui me cache le reste de la côte orientale du lac. L'atmosphère, d'une limpidité parfaite, découpe du nord au nord-ouest la côte opposée en une bande bleuâtre peu élevée et sans un accident de terrain qui en rompe la régularité. Si leur dislance, que j'estime à quinze milles, n'est pas trop erronée, ces collines doivent avoir de 200 à 300 mètres de hauteur. A l'ouest elles se fondent dans un horizon que l'on prendrait pour la haute mer, n'étaient deux ou trois cônes de vapeurs, semblables à ceux des feux d'herbes, qui font croire au voisinage d'une terre quelconque.
Dans le sud, un petit promontoire me cache l'embouchure de la Louapoula. Cette rivière se déverse probablement dans le lac par un large estuaire marécageux, qui ne serait autre que le lac Mofoué dont parle Livingslone, et sur lequel je n'ai jamais pu avoir que des renseignements incertains. Je crois cependant (pie le Mofoué et le Moéro ne sont qu'un seul et même lac.
Aussitôt installé dans le village, j'avais fait faire des recherches dans les environs. A divers indices on avait soupçonné la présence de quelques indigènes qui nous surveillaient. Saisir l'un d'eux pour m'en faire un guide, était pour moi de première utilité, mais tous mes efforts restèrent infructueux. Je me décidai donc à continuer vers le nord, en longeant le lac jusqu'à l'estuaire du Kalongozi, qui ne pouvait être loin.
Il n'est pas de meilleure défense en Afrique qu'un village brûlé. Par
CAMPEMENT DANS UN VILLAGE INCENDIÉ. 40r» groupes de trois ou quatre, les hommes s'installèrent dans les murailles des huiles, assez élevées pour nous garer des flèches. Une grande ouverture y fut pratiquée de façon que les lueurs de tous les feux convergeassent vers l'intérieur du village et que l'ennemi fût obligé «l'arriver jusque-là pour surprendre quelqu'un, tentative difficile avec la surveillance dont je m'entourais. Aussitôt la nuit tombée, les indigènes en pelit nombre essayèrent de se rapprocher de nous, et trois fois la sentinelle dut faire feu surdesomhres qui rôdaient comme des hyènes à huit ou dix mètres des huttes. Vers
Village abau<loniu; sur le Moéro.
minuit cependant, le calme régnait partout, quand, dans le silence «le la nuit, s'éleva une voix sépulcrale:
« Dormez, dormez votre dernier sommeil : vous avez fini de tuer et de piller. Tout le Lunda est sur pied, et demain nous vous attaquerons en masse. »
J'ai encore dans l'oreille le souvenir de celle voix sinistre. Mes hommes, épouvantés, gardaient le silence.
« A demain 1 à demain! «répétait la voix mystérieuse, celle lois dans une direction opposée. Mais le charme était rompu. « Tayari! (Nous sommes prêts!) » hurlèrent mes hommes d'une voix. Une heure après, le silence s'était fait de nouveau, ce grand silence des nuits d'Afrique, tout plein »le terreurs vagues et de mystères étranges.