CHAPITRE XXI
Sur les bords du Moéro. — L»> borna de Mlunga. — Sur la roule du Tanganika. — La chasse aut pelitcs antilopes. — Lo long du Kalongoii. — Profusion de gibier. — Récolte du miel. —
Quoi qu'il en fui de l'incident de la veille, noire marche du 50 se passa aussi tranquillement que les précédentes. Aux premiers rayons du soleil, la plage présentait une animation bien rare dans ces pays, où, si abondant que soit le gibier, il se présente rarement en masses nombreuses. Tout près de nous, deux éléphants, faisant leurs ablutions matinales, s'aspergeaient d'eau avec leurs longues trompes. Plus loin c'étaient des troupeaux de cobes à croissant, des bandes de gazelles à moitié couchées, sans souci d'un ennemi qu'elles n'ont pas l'habitude de craindre.
Arrivé aux collines rocheuses, il fallut quitter la rive, encombrée d'cboulis, et gravir un sentier battu, qui nous amena sur un plateau boisé d'un aspect enchanteur. Sur notre gauche, au pied de la falaise que bat la grande houle, le lac apparaissait par échappées, et, n'eut été l'aspect de cette végétation vierge, on se serait cru aux eûtes de Provence. Pintades et perdrix couraient devant nous en gloussant, des troupeaux d'oies de deux cents têtes défîlaienl en contre-bas. Les cobes, enfin, ne se comptaient plus, et avec Hassani nous exécutions un feu roulant, hélas! sans grand résultat. Le régime débilitant que nous menions nous avait enlevé la sûreté du coup (l'œil, et à midi nous n'avions fait que deux viclimes.
Des voyageurs se sont longuement étendus sur les inconvénients d'une longue privation de viande, mais la privation de farine me semble au moins aussi pénible, et l'un et l'autre de ces aliments sont, à mon avis, nécessaires à l'estomac de l'Européen, plus difficile que celui du Noir, qui peut se passer de viande pendant des années. Celle viande d'Afrique, au surplus, ne rend pas les services qu'on en pourrait attendre. Elle est presque
SUR LES BORDS DU MOÉRO. 403 toujours coriace; puis le manque de condiments pour la faire bouillir, le manquede graisse pour la rôtir me l'avaient fait prendre en profond dégoût. Aussi mon cuisinier n'allumait-il plus son feu que pour me faire du thé, et je me soutenais en mâchonnant, du matin au soir, des hâtons de viande desséchée au soleil. Cette préparation a l'avantage de conserver à la viande tout son suc, tous ses éléments nutritifs; mais aussi les dents s'ébranlent vite à déchirer ces lanières, et souvent à la douleur qui en résulte je préférais les tiraillements de la faim. La viande, au reste, ne procure qu'une force nerveuse, courte et factice, et, bien que nous l'eussions maintenant à profusion, je voyais les corps de mes hommes dépérir avec rapidité.
Pour camper ce jour-là, il fallut faire des prodiges d'équilibre; l'eau manquant sur le plateau, la caravane se laissa glisser sur le lac par une sorte de cheminée au fond d'un ravin rempli de galets. Entre deux contreforts de la falaise se trouvaient, sur un bout de plage d'une centaine de mètres, deux huttes délabrées et quelques plants de maïs desséchés. J'allais, comme de coutume, envoyer des patrouilles en reconnaissance, quand, par bonheur, mes hommes m'amenèrent un individu qu'ils venaient de saisir dans la brousse. Par son langage, sa coiffure, ses vêtements, c'était un indigène d'une espèce inconnue. La terreur que lui inspira mon visage pAlc indiquait assez qu'il ne savait rien de notre approche. Je tachai de l'amadouer avec un morceau de viande.
11 habitait Mlunga, petit village sur le Kalongozi, à deux jours de marche dans le nord. Sa tribu mourait de faim. Mlunga était en guerre avec Cazembé et, pour le moment, se trouvait sous le coup d'une attaque de pillards vuaemba. Assuré de mes intentions, il ne doutait pas que le chef ne me reçut très bien.
Le gaillard me semblait de si bonne pâte que je négligeai de le faire amarrer pour la nuit, et naturellement, le lendemain, il avait décampé. Force nous fut donc de reprendre sans lui notre course à travers bois, et de trouver nous-même ce problématique Mlunga.
Ravins, taillis et marécages, de nouveau, nous éloignent du lac. A un détour je me trouve eu face d'une bande d'éléphants au nombre de six, dont un mâle, seul propriétaire de défenses. Je l'ajuste à vingt mètres; mais mon porteur d'armes a oublié de mettre une cartouche dans le canon, et le troupeau prend la fuite d'un pas rapide. Plus loin, dans un taillis distant de deux cents à trois cents mètres, un autre troupeau « fend des arbres », et nous les voyons en abattre un de haute taille dont le tronc mesure à la base 40 centimètres de diamètre.
A en juger par ses laissées, mélanges de feuilles et de brindilles mal
m L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.
digérées, l'éléphant se nourrit fort peu d'herbages; à peine, ainsi que le cbiën, en use-l-il de temps à autre comme laxatif. Très difficile, d'autre pari, sur le choix de ses feuilles préférées, il n'a souvent d'autre moyen de se les procurer que de renverser l'arbre. Quand un rameau est à sa portée, il le dégarnit d'un seul coup de sa trompe, qu'il enroule comme un fouet à la soudure de la branche, eu la ramenant à lui brusquement. Pour les troncs élevés, il s'essaye d'abord à les renverser d'un coup d'épaule, ce qui a souvent ce double avantage de détacher un matelas de racines, dont il est également friand. Knfin, si le tronc résiste à ces formidables coups de bélier, il y cherche une crevasse, une ouverture quelconque, y enfonce une de ses défenses et, s'en servant comme de levier, tâche de le renverser. Mais le tronc offre quelquefois trop de résistance, et c'est à cela qu'il faut attribuer le grand nombre de défenses brisées à la bailleur de la gencive, qu'on trouve dans le commerce.
Iji jour j'eus l'occasion de voir un éléphant en train de brouter. D'un tour de trompe il enlaçait une touffe d'herbes, l'arrachait sans effort, puis la frappait avec force contre le tronc le plus proche |>our la débarrasser de la terre et des insectes, la réduisant ainsi à sa plus simple expression.
L'éléphant sauvage est aussi délicat que l'éléphant domestique. Les Noirs assurent qu'il préfère mourir de soif plutôt que de s'abreuver à une source fangeuse. Si, par hasard el malgré ses précautions, un gravier ou un insecte se glisse dans sa trompe, il en bat le sol jusqu'à la mettre en sang, dans une rage aveugle et avec des beuglements épouvantables.
Huant à la Iroupe que nous venions do voir, Hassani se lança à sa poursuite, mais il n'eut pas le temps de la joindre. Peu après, nous débouchions sur l'estuaire du Kalongozi, vaste marais de deux milles de largeur, au milieu duquel les bras étroits de la rivière se tracent lentement leur route vers le Moéro. En face de nous, de l'autre côté, les collines s'élevaient graduellement jusqu'aux potites montagnes de Mpouéto, que nous distinguions mal dans le nord.
Toute celle vallée herbue qui s'en va mourir au pied du coleau, dans le sud-est, a un aspccl inorne el désolé. Pas un toit de hutte au-dessus des roseaux. La fumée des feux elle-même s'esl dissipée dès que notre présence a été signalée. Quelques cris au loin se répondent, mais sans nous donner le moindre indice. Comme les amphibies du Bangouéolo, les habitants, très dispersés, gilenl dans des îles boueuses, perdues dans les joncs et qu'on ne peut aborder qu'en pirogue.
Enfin, à la nuit, on m'amena un enfant qui, remis de son émotion, refuse énergiquement de nous dire où est Mlunga.
LE BON A HE M LIN G A. 407 « Si je te le dis, Msungu, répondit-il, Mlungo me coupera le cou; tu ne me férus pas pire, et j'aime mieux me taire! » C'était brave et logique, je le fis relâcher.
Je passe sous silence tous nos efforts du lendemain pour arriver à trouver
l.r liouia de MIiiii:m.
indigènes, avertis, avaient si bien dissimulé leurs traces, cet estuaire était si bien coupé de ruisseaux, que ce ne fut qu'à dix heures que je pus trouver un sentier. Dans ce maudit continent la bète est, en vérité, plus facile à dépister que l'homme.
Tour tous deux, l'objectif principal de l'existence est de se dissimuler le mieux possible, et le sauvage, dans ce genre, dame le pion à la brute, qui ne connaît que la fuite pour se soustraire à ses ennemis. Ses villages, ses cultures minuscules se cachent au plus profond des fourrés, et la moindre fourmilière se voit de plus loin que leur borna.
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Le sentier suivait la rive gauche du Kalongozi, et, à quelques plants de maïs desséchés, nous vîmes que nous étions, celle fois, sur la piste. Un bruit de voix, l'apparition soudaine et inattendue d'un petit borna, vinrent bientôt confirmer ces conjectures. Nombre de cadavres gisaient au milieu du chemin, les uns à l'étal de squelettes, rongés des hyènes, d'autres datant de quelques jours seulement, exhalant de leur chair en décomposition une odeur écœurante. J'en comptai vingt-cinq, dont la moitié, à peu près, sans tètes, morts à la guerre; les autres étaient des victimes de la famine effrayante qui règne partout en celte saison. Je m'installai à quelque distance en amont, et l'après-midi se passa en pourparlers. Barricadés dans leur borna, les habitants refusèrent de rien entendre.
« Comment voulez-vous que nous croyions à vos protestations pacifiques, quand nous savons les Vuaemba dans les environs, prêts à nous attaquer, et que vous ne pouvez venir que de chez eux? Vous désirez des vivres et un guide. Des vivres, vous savez que nous n'en avons pas. Quant au guide, vous vous eu êtes passés jusqu'à présent et vous saurez bien repartir seuls, comme vous êtes venus. Mlunga, au reste, est en train de faire des sortilèges qui lui permettront de connaître vos intentions et il ▼erra s'il peut vous recevoir. »
Cette épreuve qui devait fixer la nature de nos relations consistait, me fut-il rapporté, à avaler six poulets vivants. S'il les gardait, le sort m'était favorable; sinon, je n'avais qu'à continuer ma route. L'expérience me fut favorable, et, le lendemain, quelques indigènes vinrent au camp. Mlunga me faisait supplier seulement de ne pas m'approcher de la ville, car le seul fait de mon apparition devait la réduire eu cendres.
Nous gagnâmes à ce rapprochement des indigènes une jarre de miel et quelques champignons, que je payai dix fois leur valeur. La farine n'existait plus qu'à l'état de souvenir, aussi décidai-je de partir le lendemain. Le puri, avec son gibier chaque matin, était mille fois préférable à ce séjour.
Lue fois rassurée, la population entière afflua dans mon camp, et je pus la faire causer à loisir. L'an dernier, Kabunda, l'Arabe dont j'ai parlé, était venu faire ici une razzia d'ivoire, et les indigènes ne pillaient de ses brigandages qu'avec terreur. C'était tout ce qu'ils avaient jamais vu en fait de caravane, et chacun criait :
« Kabunda mentait quand il disait qu'il était blanc : nous voyons bien maintenant ce que c'est qu'un véritable Msungu. »
Dans l'après-midi, l'orage se compliqua d'une grêle, qui plongea mes hommes dans un étonnement profond, car, pour tous, le spectacle était
GoqqI
SUR LA ROUTE DU TANGANIK A. 4il
nouveau. Les grêlons avaient la grosseur d'un pois chiche, et mes Zanzibarites, aussi naïfs que les autres indigènes, m'arrivèrent les mains pleines de cette manne céleste. Ils avaient vu les Européens manger la glace à Zanzibar et ne s'étaient jamais doutés que c'était dans le seul but de se rafraîchir.
La bande pillarde des Vuaemba, dont le village redoutait l'attaquç prochaine, fit une irruption soudaine vers quatre heures du soir. Les brigands, au nombre d'une cinquantaine, débouchaient d'un petit bois en dansant et en hurlant, quand la vue de mon borna, sur lequel ils ne comptaient pas, les arrêta net. Ils rentrèrent dans le bois sans tirer un seul coup de fusil.
Profonde était la terreur des habitants à la vue de ces ennemis acharnés sur eux depuis la mort de Kétimkuru. Ils me suppliaient maintenant de ne plus les quitter, mais j'avais d'autres préoccupations que ces querelles intestines qui ne me regardaient à aucun titre.
Je comptais qu'en me rapprochant du Tanganika, je trouverais les indigènes qui se départiraient un peu de leurs allures farouches : il n'en fut rien. Ici ils connaissaient à peine de nom le lac et ignoraient même les districts qui lui sont limitrophes. Aussi était-il inutile de compter sur un guide, comme dans les grands centres.
Les deux hommes que Mlunga m'avait donnés pour me montrer le sentier semblaient cependant animés des meilleures intentions : mais les effets de nos armes à feu les remplirent d'épouvante. Nous allions au sudest, longeant la rive gauche du Kalongozi, que je savais très giboyeuse, coupant de larges marais, à travers des monticules faiblement boisés, mais littéralement couverts de troupeaux de gazelles et de bushbocks. Mes deux guides, désarmés, les mains liées derrière le dos, semblaient prendre leur sort en patience, quand, dans un de ces troupeaux, qui, à cinquante mètres, nous regardait bêtement passer, Hassani et moi nous foudroyâmes simultanément deux bêtes.
L'effet fut instantané. L'un des guides tomba à genoux, frappé d'une terreur superstitieuse. L'autre joua des jambes et, malgré ses entraves, échappa à toutes nos poursuites. Un peu plus loin, le premier profita d'un moment d'inattention, et, à son tour, disparut dans la brousse avec une célérité qui tenait du prodige. La chasse de la matinée apporta heureusement quelques compensations à ce désastre, car c'en était un. A onze heures nous avions cinq gazelles et un robe à croissant.
Je vais profiter de cette circonstance pour dire ce que je sais de la chasse de la petite antilope en général et des meilleures armes qu'on puisse y employer.
Souvent, dans ce récit, j'ai constaté que les petites antilopes (et je comprends sous cette dénomination les gazelles, les pallahs, les springbocks, les bushbocks, l'antilope à pieds noirs et les diverses espèces d'antilopes de roseaux, dont le poids moyen ne dépasse guère cent kilogrammes), j'ai constaté, dis-je, que ces antilopes sont, de tous les animaux d'Afrique, les plus <jurs à tuer, fait déjà reconnu par plusieurs chasseurs. Sur trois antilopes frappées en pleine épaule, traversées de part en part, il y en a toujours une, quelquefois deux, qui ont encore la force de fournir des pistes d'un kilomètre; mais elles sont perdues pour le chasseur, qui n'a pas le temps de les poursuivre dans les grandes herbes, toutes coupées de sente? entre-croisées.
Frappé de ce fait, Livingstone ne tirait la petite antilope qu'avec une arme de gros calibre, l'2 ou 14, et fol lement chargée. Il vaut mieux, disait-il, une balle qui brise qu'une balle qui perce. Il est de fait qu'une épaule brisée maîtrise autrement un animal qu'une épaule percée. De plus, l'hémorragie se déclarant sur le coup l'affaiblit à l'instant.
Je me range absolument à cet avis; mais... combien de chasseurs sont capables de bien envoyer une balle ronde? Qui dit projectile lourd dit trajectoire peu tendue et, comme conséquence forcée, deux ou trois hausses différentes jusqu'à 150 mètres. Or l'une des premières qualités du chasseur est d'envoyer sa balle aussi rapidement que possible, et qui peut se vanter en deux ou trois secondes d'apprécier la dislance, de changer sa hausse et de tirer?
Pour moi, une hausse unique s'impose jusqu'à 150 mètres, et celte condition ne peut être remplie que par une arme express, dût celle arme faire perdre au chasseur la moitié de ses victimes. Il y a moyen, du reste, de conjurer en partie celle infériorité de l'arme express. Pour èlre un des points les plus en vue, le défaut de l'épaule n'est pas le plus sensible chez un animal. Dans un troupeau dont vous vous approchez en rampant, il va toujours deux ou trois bêles en éveil qui vous regardent la tète haute, le poitrail découvert, le corps d'enfilade. La moindre balle dans le poitrail foudroie instantanément, et quand l'arme est bien réglée en direction sans l'être en hauteur, celle façon de tirer ajoute comme but, au poitrail, toule la hauteur du cou, qui n'est pas moins sensible.
Il est un autre procédé qui m'a servi souvent, mais que je ne pouvais utiliser que jusqu'à 60 mètres, mon arme n'étant pas bien réglée en hauteur : c'est de tirer l'animal à la croupe, de façon à lui briser l'épine dorsale; il reste seo, alors, en tombant sur son train de derrière, et l'on n'a plus qu'à l'achever à bout portant.