LA CHASSE AUX PETITES ANTILOPES
Diverses précautions indiquées par l'expérience vous permettent, du reste, d'atténuer beaucoup les pertes occasionnées par la ténuité de la halle express. La première, entre toutes, est de ne jamais courir sur un animal blessé. Le chasseur doit même, aussitôt sa halle envoyée, se dissimuler de son mieux, ou, du moins, conserver une immobilité parfaite : sinon l'animal effarouché prend les « forces de Dieu » (lufuvu a Mungu), comme disent les Noirs, et file au triple galop pour aller tomber souvent très loin.
On peut compter qu'un animal traversé de part en part à l'épaule met une minute et demie à tomber. Sur le coup de fusil, généralement, il fait un bond, puis, debout, regardant dans la direction de la fumée, il essaye de se rendre compte du danger qu'il court. S'il ne voit rien bouger, il s'affaisse sur place; quelquefois, brusquement il s'enlève d'un saut de 2 mètres de hauteur et retombe raide. Prend-il la fuite, au contraire, c'est comme un trait, et si le terrain le permet, ce qui arrive rarement, on le voit un kilomètre plus loin s'enlever du même bond et retomber foudroyé.
Aussi ne faut-il jamais perdre de vue un animal blessé, comme on est souvent tenté de le faire quand on le voit défiler ainsi qu'une bête intacte, et qu'on a un autre troupeau en vue. Le chasseur, du reste, doit arriver à connaître suffisamment son arme pour savoir jusqu'à 100 mètres l'endroit précis qu'il a touché, et le bruit mat de la balle sur le cuir, bruit qui se dislingue avec un peu d'habitude, est une indication qui ne trompe jamais.
Pour la balle à employer, je ne saurais trop préconiser la balle à pointe d'acier et je ne me servirai jamais «l'une autre. La balle durcie au zinc abîme l'Ame du canon, et la simple balle de plomb, sur l'épaule d'une petite antilope, s'aplatit souvent comme une feuille de papier. Quant aux balles explosibles, expansives, quant à toutes ces inventions à l'usage du cerf et du sanglier, elles sont d'un effet nul sur le gibier d'Afrique. 11 faut que la balle brise ou qu'elle perce de part en part. Hors de là, point de résultat appréciable, et la balle explosiblc ne remplit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions.
Pour les chasseurs seuls, je continue et résume mes observations à ce sujet, en disant qu'un seul membre brisé, même l'estomac ouvert, n'a jamais arrêté ni même ralenti la marche d'une de ces antilopes, et, neuf fois sur dix, le chasseur peut les considérer comme perdues. Car les filer est impossible, tant à cause des empreintes insignifiantes de leurs sabots que de l'hémorragie intérieure que provoque la balle express et qui ne laisse pas de traces. Il faut se dire (pie la place où l'on doit frapper l'anti-
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lopc n'est pas plus large qu'une pièce de cent sous, et que l'épaule d'un buffle n'est vulnérable que sur la largeur d'une assiette.
La meilleure arme de chasse existante est, sans contredit, Yexprm rifle, employé depuis longtemps par les sporlsmen du sud et les Boers. Malheureusement cette arme ne se fabrique qu'en Hollande, en Angleterre et en Belgique, et son prix très élevé ne la met pas à la portée «le toutes les bourses. Le fusil Gras est celle des armes de guerre qui s'en rapproche le plus. C'est le même calibre, et il jwssède à peu près la même vitesse initiale. Rien n'empêche, en outre, de faire forer la chambre de façon qu'elle puisse recevoir une cartouche {dus fortement chargée. Sur un lot de quelques canons, on en choisira un portant bien la balle, et en lui ajustant une ligne de mire de chasse et, au besoin, une crosse spéciale, on aura une arme répondant à tous les besoins du voyage.
Tout ce qui précède, à de raies exceptions près, peut se rapporter auv grosses antilopes, telles qu'élans, bubales, antilopes noires, oryx bâtards oryx leucoryx, etc. Ces derniers ont cependant une vitalité moindre, et une balle bien logée les arrête presque toujours. Plus loin j'en reparlerai, pour le moment je reviens au fil interrompu de mon récit.
Des quelques renseignements arrachés aux indigènes de Ml unga, j'avais pu déduire que Nsama, roi de l'itahoua, demeurait à six ou sept jours de marche dans l'est. Le trouver seul avec des indications si peu substantielles n'était pas chose aisée. Aussi, pensant «pie le Kalongozi devait passer près de chez lui, me déeidai-je à en suivre le cours. Dans une contrée généralement plane comme celle-ci, le lit des rivières a l'immense avantage de contourner les collines. Dans les conditions où nous nous trouvions, un pâté de montagnes ou seulement de hautes collines à traverser était pour moi le pire des inconvénients, en me mettant dans l'obligation d'abandonner mon matériel, sans compter que les hauteurs sont peu giboyeuses et que la famine n'eût pas tardé à amener une déroute générale. Cette longue piste a travers brousse depuis Cazembé avait durement éprouvé mes hommes, et plus «pie jamais j'avais besoin d'user de ménagements. Vingt-cinq ou trente d'entre euv, les pieds ulcérés par les épines, avaient tout juste la force de suivre, et, ne pouvant plus me reposer, même tous les sept jours, comme il est d'usage, je dus réduire les marches à quatre ou cinq heures au plus, tous les matins : ce qui n'était possible que sur les bords d'une rivière, qui m'assurât constamment de l'eau.
Pendant les dix premiers milles à partir de Mlunga, le Kalongozi serpente dans une immense plaine marécageuse qui va se resserrant vers le sud-est. Sur tout ce parcours il mesure 40 mètres de largeur, et les
PROFUSION DE GIBIER. 415 piroguefi peuvent y naviguer. Dès qu'il est encaissé, les rapides commencent, et toute la journée du 4 nous pouvons jouir d'un coup d'oeil charmant.
A un tournant, c'est une chute, haute d'un mètre ou deui, d'où la rivière se précipite en écumant; plus loin, dans l'élargissement des deux rives, l'eau coule, limpide et calme comme un lac. Tout cela est encadré
Profusion de giliior dans un vallon du Kalongozi.
d'une végétation luxuriante, parsemée de gros galets arrondis et de blocs erratiques. Le grognement des hippopotames trouble seul ce silence, et, partout où il y a deux mètres d'eau, on voit leurs bandes joyeuses s'ébattre avec la plus complète insouciance du danger.
Nous allons à l'aventure d'un coude à l'autre, sous des bois superbes qu'embaume le parfum du miel sauvage, effarouchant des troupeaux de toute sorte, ramassant les ruches et les champignons, et réveillant de notre fusillade les échos endormis.
Nulle part, même au Bangouéolo, je n'ai vu une pareille profusion de gibier de toute espèce et aussi facile à atteindre. Un troupeau de zèbres me laissa approcher à cinquante mètres. Sous un grand arbre touffu, six ou sept poulains folâtraient sur l'herbe. C'étaient des sauts, des ruades, des cabrioles sans fin. Pendant que les uns se vautraient, les quatre jambes en l'air, d'autres piquaient des temps de galop, puis tous, se bousculant,
ralliaient les grands parents, tranquillement occupés à brouter à quelques pas de moi. Soudain le plus proche releva sa haute tète dans ma direction'en dressant ses oreilles; frappé au poitrail, il lomba comme une masse, puis, après un bond de côté, le troupeau tout entier, debout, nous faisait face. A ce moment la balle de Hassani siffla sur la gauche, et un petit poulain culbuta en râlant, pendant que les autres partaient comme l'éclair.
Je demande pardon au lecteur de ces massacres, que le besoin de chaque jour rendait nécessaires. Mes nerfs d'Européen s'y étaient faits avec quelque peine, car, |>our ne citer qu'un exemple, rien ne peut rendre la grâce, la souplesse d'un troupeau de zèbres en liberté, dans les grandes plaines où il aime à pâturer. Les spécimens rachitiques de nos ménageries ne sont que d'affreux baudets à côté de ces bêles superbes, et leur robe terne donne une bien faible idée de celle de l'animal sauvage. Ku marche ils quittent rarement le galop, et, même à cette allure, ce sont des gambades et des caresses vraiment touchantes.
La chasse, ce jour-là, fut la plus belle de mon voyage. J'en parle au point de vue des provisions, le seul qui m'intéresse à celte heure. Hassani tua deux buffles et un zèbre, moi deux zèbres, le tout dans un rayon d'un kilomètre. Hassani fut chargé par les buffles à trois reprises différentes; mais cet exercice, qui lui était devenu familier, n'avait plus de danger pour lui.
Pendant qu'on dépeçait la viande, j'avais poussé tout seul et plus avant vers un petit vallon où le gibier, effrayé, s'était réuni en masse : c'était bien là le spectacle le plus étrange pour l'œil d'un Européen et d'un chasseur. Une centaine de zèbres divisés en plusieurs troupes tenaient la tète en éclaireurs, avec des gambades folles et des foueltements de queue: puis venaient des élans gris, s'avançant en corps de bataille, de leur ps majestueux et grave, puis des oryx bâtards et un nombre incalculable d'antilopes « café au lait ». Sur les côtés, enfin, des centaines de pallahs et de springbocks, bondissant sur leurs ressorts d'acier, complétaient ce délile fantastique. Les élans furent les premiers à se débander, puis les zèbres: il ne resta bientôt plus sur les deux lisières du vallon que quelques springbocks attardés.
Quand le gibier d'Afrique commencera à disparaître, que les sportsmen n'oublient pas la vallée du Kalongozj, car l'homme est le seul animal qui ne s'y rencontre pas. Je ne compte point les rares sauvages, sans feu ni huttes, qui courent ces immenses savanes, un arc à la main, guettant les vautours qui planent dans l'air, pour partager avec eux les charognes sur