RÉCOLTE DU MIEL
lesquelles ces derniers vont s'abattre. De ees misérables, nous en rencontrâmes deux précisément ee jour-là.
Le camp donnait sur une plaine dénudée, où mes deux sauvages étaient venus s'installer à cinq cents mètres de nous pour nous observer, sûrs qu'ils étaient de leur agilité et ignorant d'ailleurs la portée de nos armes. Poulies amadouer, on les amorça grossièrement, comme des requins, avec une lèle de zèbre saignante, qu'on déposa le plus près possible d'eux. Dès qu'ils eurent reconnu de la chair, les affamés se ruèrent dessus et la dévorèrent, séance tenante, pour qu'on ne vînt plus leur disputer leur proie. Un de mes hommes, alors, s'avança tout nu, les bras en croix et, la patience aidant, finit par entrer en pourparlers.
On devine la suite de ce manège; mais seulement à la nuit ces deux squelettes causaient avec confiance, après m'avoir lait jurer plusieurs fois que je ne les égorgerais pas, serment auquel ils ne crurent qu'à cause (h* la quantité de viande étalée partout, car chez l'indigène la vue d'un visage blanc éveille toujours l'idée d'anthropophagie mutuelle. Ils n'étaient d'aucune tribu, vivotaient de miel et de grand air, et consentaient à nous suivre tant que nous tuerions de la viande!
Dans la journée du 5 novembre, le Kalongozi coulant toujours du sudest, je me décidai à le quitter pour piquer au nord, vers Nsama, chef de rilaboua. A cet endroit la rivière mesurait cent mètres de largeur, en deux bras de vingt mètres chacun, tous deux hérissés de rapides et de chutes. Dans l'île que ces bras formaient, vivaient quatre ou cinq indigènes, dans des paillotes effondrées, perdues sous de grands arbres, et nous eussions pu impunément passer à coté, sans la perspicacité de nos guides. Forts de notre protection, les gaillards nous demandèrent tout simplement de détruire ce village, et, sur mon refus, ils passèrent l'après-midi à échanger des llèches inolFensives avec les habitants de l'île. Étrange pays, où quatre indigènes ne peuvent se rencontrer autrement que sur le « sentier de la guerre »!
Jusque chez Nsama la marche se passa sans autres incidents que la chasse le matin et la cueillette du miel dans l'après-midi. Le miel se rencontre partout en Afrique, mais il est particulièrement abondant dans les grands bois d'acacias, dont les abeilles recherchent de préférence la fleur. Nous en récoltons quelquefois de vingt-cinq à trente livres dans l'après-midi ; mais tous les jours ne se ressemblent pas, et nous devons nous contenter souvent de quelques maigres rayons desséchés.
Les abeilles se fixent un peu partout : quelquefois dans la terre ou dans un vieux tronc renversé. Le plus souvent l'essaim s'attache à huit ou dix
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pieds du sol, à la bifurcation d'une grosse branche. Dans tous les ras possibles, l'œil le mieux exercé ne pourrait le découvrir sans l'oiseau indicateur, qui pullule partout.
Si l'on entre dans un de ces bois embaumés que le flair subtil du sauvage subodore à de grandes distances, on voit aussitôt trois ou quatre de ces oiseaux s'abattre sur la caravane. L'indicateur est de la grosseur de l'alouette, qu'il rappelle par son vol saccadé, quand il passe en criant d'un arbre à l'autre. L'acharnement qu'il montre à (ixer votre attention tient du prodige, et l'observateur le moins éveillé est tenté de le suivre, tant il met d'instance à le guider dans une direction unique, dès qu'il se seul compris.
La poursuite, au surplus, n'est jamais bien longue, et l'on est rarement mené par l'oiseau à plus de cinq cents mètres. Il faut avoir soin seulement, quand on le perd de vue, de pousser de petits sifflements, auxquels il répond toujours par de nouveaux cris. Arrivé dans les environs immédiats des abeilles, il se perche sur une branche et laisse à la sagacité du noir le soin de trouver la ruche, ce qui n'est jamais bien long. Son rôle lin il là. Dans un mutisme profond il attend que l'homme ait rempli le sien, et seul, alors, il s'en donne à cœur joie sur les débris de cire qui jonchent le sol.
Quant à l'extraction de la ruche elle-même, il faut être Noir et mourir de faim pour se livrer à ce travail de forçat. On coup*1 une fourche, on l'applique en guise d'échelle contre le tronc, et, après quelques discussion-, le plus brave se décide à monter, en tenant un tison. Cramponné des pieds et des mains,- il agrandit l'ouverture avec une hachette, harcelé par nu tourbillon d'abeilles, que ses camarades tachent d'écarter, en enfumant l'arbre tout entier. Il peut enlin passer la main par l'étroit orifice: mais, après dix minutes de ce travail, le malheureux revient la ligure enflée au point de lui fermer les yeux, et il est rare que le même homme puisse cueillir deux ruches le même jour.
Si, du moins, tous les rayons étaient pleins! Mais beaucoup sont desséchés ou trop nouveaux, ou les jeunes abeilles n'ont pas encore quitté leur alvéole. Il arrive aussi bien souvent que les rayons sont trop profonds pour que la main puisse y atteindre; il faut alors user d'un pinceau ajusté sur une branche que le patient enfonce et retire jusqu'à ce que ses foires le trahissent. Chaque fois le pinceau passe de bouche en bom be : mais nu conçoit la quantité infime de miel que l'on récolte ainsi. Un procédé trè* usité, et dont j'ai fait moi-même l'expérience, consiste à se coucher |>;ir terre, car l'abeille rase rarement le sol.
A chaque ruche nouvelle je suis toujours étonné de la facilité avec laquelle >e l'ail la distribution du gâteau. Alors que, chaque jour, !«•
RÉCOLTE l»U MIEL. 119 moindre morceau «le viande donne lieu à des scènes île désordre, jamais je n'ai rien à dire quand il s'agit du miel. Les Noirs semblent le considérer comme une manne céleste à laquelle tous les hommes ont droit. Celui qui a eu tout le mal ne réclame jamais la meilleure pari, nui m'est toujours apportée. Tout le reste est partagé en frères, et si dans la caravane il y a un indigène, un esclave, il aura sa part comme les autres. Pour les
Recolle du miel.
fruits sauvages, c'est la même chose, et si je n'en ai pas parlé jusqu'à présent, c'est qu'ils sont trop rares pour compter dans notre alimentation journalière. Tons, du reste, n'ont que l'éeorce et le noyau, sont excessivement astringents, et mes hommes n'en mangent que ce qu'il en faut pour combattre les diarrhées qui sont le résultat du régime à la viande et au miel.