‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 77 sur 119 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

V.n nouveau lac. — Chasse aux buffles. — Fatigues cl famine. — La jilaine d'Ieodué.

Missionnaires anglais.

Le M novembre, sous la conduite du déserteur dont je viens de prier, nous nous mettions en marche pour notre dernière étape. C'étaient huit jours de marche à peine pour nous amener au sud du lac, mais huit jours qui s'annonçaient sous des auspices épouvantables, étant donnés le nombre de malades qui nous encombraient, l'étal de faiblesse des mieux portants, enfin la perspective de traverser un pays bien moins giboyeux que celui que nous laissions derrière nous.

La première journée, cependant, devait tromper toutes mes conjecture*. Vers neuf heures nous tombions tout à coup sur un superbe lac, dont les indigènes nous avaient caché l'existence. Les deux rives, distantes l'une de l'autre de I 500 à 2000 mètres, me faisaient estimer, par leur élévation, à 50 ou 40 mètres la profondeur de ce bassin. Le sentier longeait la cote sud, sous de grands bois du plus gracieux effet. Trois kilomètres durant, nous vîmes le lac à nos pieds; puis brusquement la colline s'affaissa sur une plaine desséchée d'Acacia horrida et coupée d'une rivière qui, après avoir alimenté le lac, courait au sud-ouest, se jeter probablement dans le Moéro.

De la crête nous découvrîmes le plus beau troupeau «le buffles que j'aie jamais vu. Ils étaient plus de cent cinquante, dispersés sur un espace restreint et broutant l'herbe maigre du bord de la rivière. Quand j'arrivai sur eux, Hassani avait déjà donné l'éveil au troupeau, qui, lentement, la tète basse, l'oreille droite et mobile, commençait à fuir confusément sous le vent. Je dépêchai Ferrouji sur la gauche, avec ordre de faire tout son po*-

CUA86E AUX BUFFLES. 425 sible pour nous le renvoyer. Mais, comme un grand enfant , arrivé à 200 mètres il ne put résister au plaisir de faire parler son gros fusil; en un instant le troupeau se massait et, comme poussé par une forée occulte, revenait vers nous, à une allure des moins rassurantes.

Je vois encore relie masse affolé»' mais imposante, se ruant sur nous au galop de charge, à travers cette longue [daine desséchée et sous un soleil torride. La plupart étaient d'un brun foncé; la robe de plusieurs, d'un fauve terne. Mais la pression exercée par tous ces corps était telle, que les jeunes, pour respirer, étaient obligés de monter sur les épaules de leurs voisins, d'où ils roulaient péle-mèle.

Kamna était à 100 mètres devant nous. Nous n'eûmes que le temps de pousser un cri pour le prévenir. Il se jela à plat ventre, et la masse entière passa sur lui.

Hassani, calme, froid, comme toujours, était à genoux à ma gauche. Cinq ou six autres étaient en ligne sur la droite.

« (Test la première fois, me dit Hassani, que je vois un troupeau revenir dans le vent. Les vieux sont en colère, il faut tout craindre. »

La charge était sur nous. A 20 mètres nous nous levâmes tous ensemble, et dix coups de fusil partirent à la fois. Surprise par cette fusillade, la tète s'arrêta net; mais la queue du troupeau, emportée par l'élan, déborda sur la droite. Il en résulta une conversion qui fit passer quelquesuns des animaux à \ ou .*> mètres de nous.

Bientôt après, tous battaient en retraite, repassaient sur ce pauvre Kamna, et se perdaient dans la plaine. Notre premier mouvement fut de courir à mon cuisinier, que je croyais retrouver les os rompus. A mon grand étonnement, il se releva tout seul, se secoua, se tàla des pieds à la tête, puis finalement :

« Bah! lit-il, ils n'ont frappé que la tète. »

Je connaissais la tète en question : il n'en fallait pas davantage pour me rassurer.

Pour en revenir à nos buffles, j'ajouterai que, pendant la minute que dura la conversion, nous pûmes, Hassani et moi, envoyer six balles à bout portant Sans aucune vantardise, j'affirme que toutes les six portèrent, et cependant un seul animal resta en arrière du troupeau.

Hassani alla pour achever le blessé-, un peu plus loin. Le hasard voulut malheureusement que les cartouches lui manquassent avant d'y parvenir. Il rallia la caravane pour en chercher d'autres; mais, à son retour, ranimai était mort et par conséquent la viande perdue, car, même en ces jours <le misère effrayante, mes gens n'auraient jamais consenti à manger d'un

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animal non égorgé. Heureusement, en cet endroit, le dommage était réparable, et le soir nous avions un antre buffle et un élan.

La journée du 1*2 fut marquée par un incident qui eût pu devenir le dernier de mon voyage.

Nous devions camper près d'un village perdu que mitre guide se faisait fort de trouver. Nous en étions près, quand nous croisâmes une Mie sente do buflles, qui ne datait pas d'un quart d'heure. Avec llas-ani. Maknssudi et deux autres, je quittai la caravane pour aller 61er les buffles, qui, trois fois, se laissèrent relever sans se laisser joindre. Vers une heure, exténué, j'abandonnai Hassani, qui toujours grognait contre mes gros souliers, cause de notre insuccès, et, accompagné d'un de mes porteurs, je tachai de regagner mon camp. Mais, pour se guider avec le soleil, cet homme n'était guère plus fort que moi, et, au bout d'une demi-heure, nous étions complètement égarés sous un ciel de feu, dans une plaine desséchée, crevassée et hérissée d'acacias. Pour comble «le malheur, mon jxirleur, parti en reconnaissance, s'égara à son tour, et je restai seul, mourant de soif et de faim et probablement perdu à jamais dans une de ces immenses solitudes d'Afrique, déjà si redoutables quand on les affronte en masse, mais que l'isolement rend lugubres.

Je laisse à deviner les réflexions qui m'assaillirent ce jour-là. Enfin, à la tombée de la nuit, sous un buisson où je m'étais endormi de fatigue, je fus réveillé par un coup de feu, tiré par «les hommes qu'on avait envoyés à ma recherche. Deux heures plus tard j'entrais au village.

(le village, et je cite le fait, car c'est peut-être la seule fois que je l'aie remarqué dans mon voyage, était installé sur le haut d'un coteau. Il s,> composait de huit à dix cases. Les indigènes en étaient au régime des feuilles de miombo, battues et bouillies dans de l'eau, et à leurs corps desséches et transparents il était aisé de voir que ce régime durait depuis longtemps déjà. Aussi mes hommes, grâce à quelques morceaux de viande séchée, furent-ils reçus à bras ouverts.

Hassani, du reste, venait devoir ses efforts couronnés de succès parla conquête d'un buffle énorme qui vint tomber à 500 mètres. Il n'avait pas fallu moins de vingt balles pour l'abattre.

u C'est le plus beau du voyage, lui dis-je en manière de compliment.

— Ah! maître, j'ai peur que ce ne soit le dernier : les pieds me font bien mal ! »

Depuis cinq mois ce brave garçon faisait, en moyenne, 00 kilomètres par jour, et c'était son premier cri de découragement !

Le lendemain, cependant, il renouvela sou exploit, mais ce fut le der-

FATICIES ET FAMINE. M

nier de celle retraite effrayante et suis fin. Nous riions nu pins profond «les bois, dans un des villages mi niiscules qui semblent bâtis plutôt par des termiles que par îles êtres humains. I lassa ni ne rentra qu'à minuit, sous une pluie ballante. Sans prononcer une parole, il déiKwa la queue «le l'animal sur mu table cl tomba plutôt qu'il ne s'étend il à côté de ma couchette. Les deux jours suivants il fallut le porter.

Je crus, un instant, qu'il faudrait abandonner la chair de la bête, tant

Folie catiMV |Kir lu faim. (Voir |>.

mes hommes, luises de fatigue, se faisaient tirer l'oreille pour la porter! Comme dans toutes les circonstances graves, VYadi-Combo et le grand Songoro me tirèrent d'embarras et, à force de manenos, réussirent à trouver les vingt hommes nécessaires. La viande arriva à quatre heures du matin. A cinq heures et demie nous reprenions la marche.

Des six derniers jours que nous mimes à atteindre le Tanganika, il ne me reste guère que le souvenir d'une faim cruelle et persislanle, celui de grands bois interminables et enfin de petits villages peuplés de squelettes ambulants, qui n'avaient même plus la force de pousser leur éternel cri de guerre et se jetaient à mes genoux pour mendier quelques lanières de viande.

Le I i nous campions clans l'un de ces villages, et pour la première fois j'eus la consolation d'entendre parler de ce Tanganika, but de tous mes

m L'AFRIQUE BQUATORIALE. '

efTorls, avec une certitude qui me garantissait son existence, car, à vrai dire, je commençais moi-même à en douter.

Les habitants, qui setaient enfuis à notre approche, revinrent à deux heures sous la conduite de leur chef, un grand diable qui prenait des allures de matamore pour déguiser la terreur que je lui inspirais.

« Voilà tout ce que je possède, me dit-il en arrivant (et il déposait à mes pieds une poule et une feuille de tabac). J'ai voyagé, moi, je suis allé jusqu'au Tanganika. (Il en parlait comme d'un pays lointain, riche en merveilles de toutes sortes.) J'y ai vu des Blancs, je sais qu'ils ne mangent pas 1rs Noirs el je me livre à toi en toute confiance. »

Je lui donnai une boîte «le capsules eldix charges de poudre.

Des six fouîmes présentes au village, il y en avait deux chez qui 1rs souffrances do la faim déterminaient des crises de folie. Au coucher du soleil, l'une d'elles s'approcha de mon lit, étendu en plein air, et je vois encore ce long corps nu, transparent à force de maigreur, ce visage émacié el éclairé d'un rire sinistre et dédaigneux.

« Grand Msungu, semblait-elle dire, tout le monde ici tremble devant toi, moi je le défie. Au point où j'en suis, on ne craint plus rien et je me ris «le ta puissance. »

Mes hommes essayèrent de l'écarter, tant celte lugubre apparition les impressionnait. Mais à peine l'avaient-ils touchée qu'elle s'affaissait. J'essayai de lui faire avaler un peu de thé, mais le liquide même ne passait plus.

Le lendemain, ce fui bien pis. Aucun des indigènes n'ayant la force de faire une marche, nous recommençâmes à errer dans des sentiers d'éléphants, heureusement assez nombreux. Sur l'un d'eux nous rencontrâmes un autre de ces squelettes épuisé et étendu raide à 50 kilomètres de toute habitation.

« De quoi vis-tu dans ce puri? lui demandai-je. »

D'un gesle il nous montra un panier de champignons renversé à ses côtés et retomba épuisé. Je lui uUai le pouls et les tempes : il était mort. Je le lis porter dans un fourré voisin et nous reprîmes la marche, mais s'il avait fallu enterrer tous les cadavres rencontrés depuis plusieurs jours, je serais encore à la besogne.

Il s'agissait pour moi de sauver les miens, et tous mes efforts allaient à ce but. Au point où j'en étais, une heure perdue pouvait avoir des conséquences effrayantes. Ces deux dernières journées nous avaient donné deux pallahs pour toute nourriture. Les buffles, il est vrai, étaient encore nombreux, mais je n'avais plus la force de les suivre.

LA PLAINE D'IKNDUÈ, 42»

Le 10 nous tombions sur la Kafou, rivière qui court au Tanganika après avoir traversé la plaine d'Iendué. Kilt* mesure ici quarante à cinquante métrés de largeur, peut se passer à gué partout, niais est, du reste, impraticable aux pirogues, à cause dés rapides qui s'échelonnent sur son cours.

Le 17 nous arrivions a Tiungu, village dune centaine d'âmes, ce qui permet à son chef de commander à Ions les environs. Ce ehcfV'tait absout,

KcDcontrc et tnorl d'un indigène.

et, bien que le village ne présentât aucune ressource en vivres, je jugeai prudent de camper à l'extérieur.

lendué, où habitaient les deux blancs dont j'avais entendu parler chez Kulimhi, se trouvai! à trois marches. Vingt de mes hommes étaient dans l'impossibilité de se tenir debout; les autres étaient «l'une maigreur navrante. Il était donc urgent de porter un prompt secours à toutes ces infortunes, et j'écrivis une lettre que mes meilleurs marcheurs devaient porter en toute hâte aux deux Européens. Par un courrier parti dans la nuit je les priais de réunir au plus tôt les vivres dont \U pouvaient disposer, et au petit jour je prenais moi-même les devants avec huit hommes pour en assurer le transport par tous les moyens possibles.

Le pays d'Iendué jouit un Afrique d'une grande réputation de fertilité, et mes hommes comptaient y réparer leurs forces; mais Kahunda, cet

430 L'AFRIQUE ÊQUATORIALK.

Arabe dont j'ai parlé plus haut, avait tout dévasté, «'I celte longue plaine de dix kilomètres, jadis peuplée et cultivé»', ne possédait pas en ce moment une douzaine de patates douces.

La descente sur le Tanganika, ou plutôt sur celle plaine d'Iendué qui se trouve à son niveau, ne dura pas moins de dix heures, à travers les sites les plus gracieux que j'eusse encore vus et par un sentier qui me rappelait certaines stations alpestres, tant la pente eu était douce et les contours bien ménagés. Le gros pàlé de montagnes qui enserre la moitié sud du Tanganika a été creusé par un énorme torrent, et le torrent a d'abord transformé cette plaine en un lac, qui s'est frayé un passage jusqu'au Tanganika, comme celui-ci l'a fait dernièrement jusqu'à l'Atlantique. Le plus souvent le sentier serpentait sous de grands bois tapissé» d'herbes fines et semblables à nos forêts «le châtaigniers. De temps à autre nous nous reposions un instant dans quelques bas-fonds touffus et humides; puis la descente recommençait dans un silence morne, sans qu'une seule voix s'élevât pour réclamer un quart d'heure de halte! Iléla>! nous ne savions pas la désolation et la misère qui nous attendaient encore au bout de nos fatigues!

A la nuit nous débouchions dans la plaine, que la forêt nous avait cachée jusque-là. Au milieu de quelques huttes effondrées, des débris de fourches à esclaves attestaient qu'un négrier avait séjourné là. Nous mîmes le feu aux huttes pour nous garder des fauves, et je m'étendis sans même prendre le temps de faire bouillir du thé.

Les premiers rayons du soleil, le 1S, éclairèrent la plaine d'Iendué dan» toute sa grandiose étendue. A huit ou dix milles en face de nous, un large contrefort à pic nous ferme l'horizon. (Test sur ce point que le Kafou tourne au sud-ouest, c'est là aussi que demeurent nos deux Européens.

Ici les indigènes sont de braves gens, et c'est avec une certaine émotion que je vois les habitants me dire bonjour en se mettant à genoux. Avant de les avoir questionnés, ils me montrent le fond de la plaine, se doutant bien que mon vif dé-sir est de serrer la main de mes frères.

Quant aux vivres, hélas! la réponse était la même partout : «< Ne sais-tu pas, Msungu, qu'il y a deux mois Kabunda a tout pillé avant de s'en aller! Nos femmes et nos enfants sont partis In fourche au cou. Il ne nous reste plus une seule arachide, une seul»' patate, et nous sommes obligés d'aller chercher nos semences chez Mlilo, à einq jours de marche vers le nord. Encore n'en obtenons-nous qu'en vendant nos frères! »

Ce fut sous ces auspices encourageants que nous arrivâmes au campement des Européens vers onze heures, sous un soleil de feu. A un détour

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