MISSIONNAIRES ANGLAIS
Dès le lendemain matin ma caravane était signalée, et nous l'apercevions se déroulant comme un long serpent dans l;i plaine. Kn la revoyant ainsi dans un ordre parfait, dans ce même ordre que j'avais réglé chez Cazeinhé, après un mois pendant lequel ils avaient souffert tout ce que des hommes peuvent souffrir, j'eus un petit mouvement d'orgueil. Qu'on me le pardonne : je l'ai payé assez cher quelques mois plus lard!
Tous étaient las et défaits, et j'avais peine à reconnaître certains d'entre eux. Des rides profondes s'étaient creusées sur le visage de ce brave Has- Sani; les vaillantes épaules de Ferrouji n'étaient plus qu'un bloc anguleux ; plus de vingt dans le nombre portaient des peaux de hèles pour lout veu illent. Sans dire un mot, ils s'assirent tristement en arrivant. A quoi servait de leur apprendre encore une mauvaise nouvelle? N'avaicnl-ils pas, comme moi, traversé cette plaine désolée?
On comprendra facilement, par ce que je viens de dire de la famine générale, que ma caravane ne pouvait séjourner ici. Quels que fussent, du reste, sa faiblesse et son délabrement, il fallait, n'importe comment, lui faire gagner la cote est du lac, les environs de Karéma et d'Oujiji, où j'étais sûr de trouver des vivres en abondance. Malheureusement tout le sud du Tanganika et de l'Urungu venait d'être dévasté par les tribus errantes des Vuaemba,. el jusqu'au Fipa, c'est-à-dire pendant douze jours de marche, il ne restait plus un village, plus un habitant.
Il fallait cependant affronter ce désert, car je n'espérais pas trouver des pirogues en quantité suffisante pour traverser le Tanganika. Je réunis tout de suite, pour les consulter, ceux de mes hommes qui connaissaient la cote esl du lac. Tous furent d'avis qu'un mois leur suffirait pour atteindre Karéma seuls; mais, dans le.cas où je voudrais les accompagner, ils comptaient plus d'un mois et demi.
La station possédait heureusement une pirogue exhaussée et d'un assez fort tonnage pour qu'avec sept ou huit hommes je pusse tenter la traversée du lac. Les missionnaires la mirent à ma disposition, et je me décidai à proûter de celte occasion, pendant que le reste rie ma caravane contournerait le Tanganika dans le sud.
M. Swann partagea de plus avec moi le petit stock d'éloffes et de perles
qu'il possédait encore. Les vivres étaient pour rien dans le Fipa, et celte
modique ressource pouvait m 'être d'un grand secours plus lard, le fusil
d'Hassani devant y suppléer pendant les longs jours de puri qui restaient
à traverser. Je laissai mes charges à la station, eu les confiant aux bons
soins de M. Ilore, qui me les fit parvenir un mois plus lard, à Karéma.
Toutes ces dispositions cruelles, mais nécessitées par les circonstances,
iïi L'A F K KJI K KijU AT0R1ALE.
furent accueillies sans un murmure, sans une observation. Moins de vingtquatre heures après être arrivé, tout mon inonde se remettait en marche, à l'exception de Watli-Comlm et de I équipage île mon canot du Bangouéolo, que je gardai pour traverser le lac.
« Kl que je n'apprenne pas, leur dis-je au dépari, que vous avez jeté des malades en roule, ou je sévirai avec la dernière rigueur.
— Kuala, buatut, répondirent- ils, les malades, nous les porterons; quant aux (Joï(j<a, nous les laisserons aux hyènes et aux lions. »
Ils ont tenu parole. Un seul homme a succombé, el il est enterré aujourd'hui dans le premier village du Fipa.
J'avoue sans fausse honte que le dépari me fut un vrai soulagement, tant je souffrais depuis un mois du spectacle de toutes ces misères que j'étais impuissant à soulager!
Le daou des Anglais n'était pas encore revenu «l'une excursion dans le Fipa; en attendant son retour, je m'installai de mon mieux, et, en moins «le deux jours, la large hospitalité des missionnaires m'avait remis complètement sur pied, (iràce à lâchasse, à la pèche el à nos longues conversations sous la véranda, ces jours d'attente passèrent avec une rapidité prodigieuse. Mon anglais de contrebande n'était pas fait pour faciliter les communications, mais en Afrique on apprend vite à se faire comprendre par gestes.
Ce qui étonnait le plus ces messieurs était de me voir voyager seul. « Nous sommes toujours deux, disaient-ils, de façon que si l'un vient à mourir, l'autre puisse l'aider à ses derniers moments.
— Ma foi, leur dis-je, je n'ai pas encore eu le temps de penser à mourir, mais si ce malheur «levait m'an iver, je considérerais comme une bénédiction de n'attrister personne à ma dernière heure. Jl n'y a rien de démoralisant en voyage comme la mort d'un camarade. »
Mes hôtes semblaient profondément découragés el ne parlaient de l'Afrique qu'avec un amerdégoùt. Leur mission, depuis un an, avait éprouvé des pertes cruelles. Sur douze de leurs confrères partis de la côte en même temps que moi, cinq étaient morts, trois revenus à la côte malades, et des survivants pas un seul n'était indemnede fièvres ou de maladies defoie. Un pareil désastre n'était pas fait pour relever leur moral, d'autant plus que ce n'est qu'au bout de cinq ans que les missionnaires ont le droit de rallier la cite.
Pour les soutenir dans celte dure épreuve, ils n'avaient même pas la consolai ion «le voir les indigent'* répondre à leurs avances, el ils avaient renoncé à l'exercice «le leur ministère pour se « «msacivr exclusivement à la construction de leur bateau.
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La Imile des noirs s'exerçait sous leurs yeill avec une impudence que la famine ne faisait qu'exciter, et deux fois nous vîmes passer sous la station même de larges pirogues du Fipa armées en guerre et chargées de grains pour leur trafic-. Je ne sais si ces négriers connaissaient les idées antiesclavagistes de mes hôtes, mais leurs chants et leur tam-tam de guerre avaient tout l'air de vouloir les narguer.
La Fipa est de beaucoup le coin le plus peuplé de la moitié sud du lac. Bons marins, possesseurs de larges pirogues, les habitants, en cette saison propice pour la navigation! courent dans toutes les directions, La plaine d'Iendué, dont ils connaissaient les dévastations, devait être, celle année, la première proie à exploiter, et ils ne s'en firent pas faute. On aura une idée des ravages qu'ils exercèrent, quand on saura qu'au moment dont je parle, une petite fille valait de deux à trois litres de grains, une mère et son enfant entre quatre et cinq. Je m'empresse d'ajouter que les Vuafipa sont les populations les plus douces que j'aie rencontrées dans mon voyage. J'ai été souvent témoin de leur façon de traiter leurs esclaves, et je puis affirmer que leurs procédés sont des plus humains et que, tout intéressé que soit leur trafic, il n'en rend pas moins des services efficaces à la population du lac, que la misère ne tarderait pas à décimer. Il n'en est pas de même chez les Vuajiji du nord, dont je dirai quelques mots plus loin.
Lehafou sepand, dans le fond de la plaine d'Iendué, en un immense marais, où plusieurs petits villages se perdent au milieu des joncs. C'est là que les Vuafipa étaient allés s'installer pour trafiquer plus à leur aise, (le vaste étang servait aussi de refuge à un grand nombre, d'oies et de canards, que secouait rudement le fusil de M. Swann. C'était par douzaines qu'à chaque crépuscule se chiffraient ses victimes..
Pour tuer le temps et pour approvisionner la station, nous partîmes un soir pour aller coucher sur les bords du Tanganika, afin de surprendre le lendemain les buffles à leur l'éveil.
Nous couchâmes sur une longue plage de sable, près d'une hutte de pécheurs, devant celte superbe nappe d'eau dont les lames venaient mourir à nos pieds. Les buffles se montrèrent de relations difficiles et nous les relevâmes trois fois sans succès, mais non sans danger, à travers les broussailles épineuses. M. Swann, heureusement, nous évita l'affront de la bredouille. A dix heures il avait, de sa grosse foidintj pièce, démonte huit grosses oies, cinq canards et deux pintades.
Le daou de la station entra dans le Kafou cette nuit même, cl dès son arrivée je pus commencer mes préparatifs de départ, qui n elaicnt, au reste, pas compliqués.
4Ô6 L'A F ft 1 0 L" E É<JUAT0H1ALE.
l/embarcation dos missionnaires, construite sur le modèle des petits dauus de Zanzibar, mérite une mention spéciale, car je doute que ses pareilles existent ailleurs que sur le Tanganika. Qu'on s'imagine une pirogue longue de 10 mètres el large de 1 m. 20, taillée naturellement dans un seul tronc d'arbre; qu'on en écarte les lianes au moyen du feu. jusqu'à les faire craquer devant et derrière, et l'on aura le fond du daou. Le charpentier n'a plus qu'à élever de chaque bord deux ou trois rangs de bordages, qu'il ajuste devant et derrière, à construire un gaillard d'arrière, et le canot peul alors contenir de quatre-vingts à cent esclaves, car c'est pour ceux-ci que sont presque toutes construites les embarcations du Tanganika. Qu'on ajoute un mât torse devant et une grande voile laline, el l'on aura une idée assez exacte du daou. A première vue, je me déliai de ses qualités nautiques, mais force me fut de reconnaître que si cette embarcation manquait de solidité, elle « tenait la mer » admirablement.