CHAPITRE XXIII
Départ d'tendué dan* le daou des missionnaires. — Sur le Tanganika. — Le long des côtes. — Nous renvoyons le daou. — Navigation dans une pirogue indigène. — Arrivée à karéma. — La station de Karéma. — Le capitaine Storrns. — La trahison de Nassih et de Tuakali. — Envoi de huit de mes hommes à Tahora.
Le 25, de bon matin, j'appareillai sur le daou, après avoir chaudement remercié les missionnaires d'une hospitalité si complète, venue si à propos, et leur avoir adressé tous mes vœux de réussite et de bonne santé. Jusqu'à la dernière heure ils tinrent à me gâter, et je dus pousserait large poulies empêcher d'embarquer tout ce qui leur restait de friandises. Quelques minutes encore, nos mouchoirs s'agitèrent de part et d'autre; puis la station disparut à un coude de la rivière.
Une heure plus tard, nous roulions sur les eaux profondes du lac, au milieu d'un panorama superbe, digne en tout de nos plus beaux lacs d'Europe.
Au nord, les collines rocheuses du Marungu se perdaient dans les brumes matinales qui s'éliraient lentement le long de leurs lianes escarpés. Du sud-est, l'œil percevait vaguement la crèle accidentée des montagnes de l'iirungu, dont la falaise bleuâtre se fondait en teintes vagues dans la direction de Kilandou. Jusqu'à sept heures, la brise de terre nous poussa doucement, puis les vents du sud se levèrent ; en même temps la mer se forma, la houle se réveilla, et la voile, largement gonflée, lit craquer le mât et grincer les haubans.
« Quand je te disais que c'était la mer! » faisait Kamna à Salimu, qui n'avait jamais vu le Tanganika qu'au travers de récits fantastiques !
C'était la mer, en effet, avec son éternel balancement, ses puissants effluves et le monde de sensations qu'elle éveille toujours chez ceux qui en ont goûté. Il n'était pas jusqu'à mes hommes qui n'en subissent l'impression, à en juger par leur loquacité et leur entrain. Ce jour-là, les histoires ne
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discontinuèrent pas, et avant la nuil ils avaient passé on revue tous 1rs Européens avec lesquels ils avaient voyagé. Je ne reliens de cette convei-sation à bâtons rompus qu'une note sur Livingstone :
«< Quel homme! dit Kamua; quand je l'ai vu à Oujiji, il savait tous le» dialectes de l'intérieur. Tu pouvais lui parler kyniana, kigindo, kyniamuézi, tu étais sûr de recevoir une réponse. N'avait-il pas, du reste, pa>sé cinquante ans dans l'intérieur ?
— («impiaule ans, l'ait Saliinu, ce n'est pas un Msungu, «-'est un Mchenzi.
— Klail-il blanc ou noir? » ajoute facéliensement Wadi-Mnnié.
Ici, un éclat de rire général, cl Kamna continue son apologie interrompue.
Ce ne fut qu'à la nuit noire (pie nous atterrîmes sur la côte est, tout près «l'un village du Fipa qu'on appelle Mpèlé et qui a pour chef une femme. L'heure avancée ne nous permit pas d'aller lui rendre nos hommages, et le lendemain, de bonne heure, nous remettions à la voile, longeant toujours la côte, (le ne fut, de tout le jour, qu'une longue série de falaises escarpées et rocheuses, un amas épouvantable de gros blocs granitiques que la lame battait avec rage. Des crocodiles monstrueux plongeaient à notre approche. C'étaient, je crois, les seuls êtres animés «le céans, avec quelques lézards aux couleurs métalliques et de petits singes, qu'on voyait parfois sauter dans les arbres déracinés qui menaçaient nos télés.
De temps à autre nous côtoyons «les îles minuscules, semblables à «le gros gâteaux de sucre candi. Dans 1rs aufracluosités «!<• rochers, l'œil perçoit quel«pief«»is une ou «leux huiles lilliputiennes, hautes de deux pieds. Je les prends pour des temples élevés aux «li\inil«;s du lieu, mais mes gens assurent «jue ce sont des greniers. Pas plus d'habitants, du reste, que de plage, jusqu'à notre arrivée au. village* de Siuga, vers cinq heures du soir.
Ici la muraille qui enttmre l«' lac est coupée brusquement et «UVouvre un immense cratère donl les flancs escarpés viennent se penlre dans la plaine verdoyante et cultivée.
« Du maïs, «les patates ! » s'écrient mes hommes, et leurs mains s'étendent comme pour saisir tant de rieh«*sses nouvelles.
Dans le bras du lac qui arrose cet K«len, <l«'s pèchenVs s'élagenl, et les habitants nous regardent entrer sans étonuemeul, mais non sans frayeur. « Cache l«'s fusils, me dit le patron, ou tout 1«* momie va fuir. » Au coucher du soleil, le marché était ouvert et les vivres affluaient de toutes les directions.
La journée «lu 27 nous amena à Wampembé, beau village, si bien perdu dans les herbes à 500 mètres du lac, que nous mimes une heure à le
LE LONG DES COTES. 4r.li
trouver. C'était là que je devais abandonner le daou, qu'une course plus prolongée vers le nord eut sous- venté, do façon à compromettre le service de la station. Je fis doue débarquer tout mon matériel et donnai congé à I équipage, qui le jour même reprit la roule d'Ieudué.
Malgré la distance qui les en sépare, les villages du Kipa semblent copiés sur ceux de l'IIemba. Les huttes sont plus sales, pins serrées, mais le modèle en est le même. La seule chose qui me frappa fut un pare où une
Départ dam le «laou (K's missionnaires. (Voir \>. -457.)
cinquantaine de têtes «le bétail s'entassaient sur un monceau d'immondices.
Mes hommes les couvaient avec de tels yeux que le chef, pris de peur, nous donna une chèvre sur-le-champ.
Ce (hu nier, un petit vieux, trapu, à barbiche et cheveux blancs, portrait frappant de tous ceux du Fipa, se montra d'une obligeance extrême et m'accabla tout l'après-midi de ses doléances sur certain lion des environs qui, chaque jour, lui prenait un esclave. Moyennant finances, il me promit un guide et deux pagazîs pour le lendemain, mais me fit bien jurer vingt fois que je ne les égorgerais pas. ht range pays où, en quatre jours de marche, on passe «lu spectacle de la cruauté bestiale à celui de la couardise
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obséquieuse. Mes hommes s'essayèrent à Iraire une à une toutes les chèvres, mais sans obtenir, hélas! une seule goutte de lait. La marche du iS se fil sur une longue plage qui nous mena jusque chez Simonne, san* autre interruption qu'une belle presqu'île bien cultivée, que nous franchîmes à sa base. Ce nouveau village éluit construit en plein sable. In Mguana, négrier qui venait de la cote, y attendait le retour des pirogues chargées d'esclaves que nous avions vues dans le Kafou. 11 avait passé par Karéma cl put me donner des nouvelles de l'Européen qui s'y trouvait: mais il m'affirma que je n'y arriverais pas en moins de douze jours de marche, ce qui était peu rassurant, vu la modicité de nos ressources, rar. si bienveillants que fussent les habitants, ils n'avaient pas l'air disposés à me faire crédit sur ma bonne mine.
Aussi, le 2ft, à M samba, mon premier soin fui -il de m 'enquérir d'une pirogue pour reprendre la voie du lac, plus rapide que celle de terre. Lt pirogue était cachée dans une île éloignée ; le patron se trouvait dans la montagne, occupé* à en lailler une autre. Enfin l'embarcation n'arriva qu'à dix heures, le 50. Ce n'était pas tout : il fallait trouver «les |>agaveurs, jwU des kafis ou pagaies, ensuite un filet, de la poudre. Notez que depuis deux jours nous ne vivions que d'arachides, la seule denrée (pie nous permissent nos ressources. Dans l'Ilaboua, l'arachide eût passé pour une manne céleste; mais, dans ce pays de Cocagne, à jK'ine réussissait-elle à nous faire prendre patience. Enfin, vers cinq heures du soir, nous démarrions péniblement.
Le 1" décembre, quand il fallut repartir, les pagayeurs se firent tirer l'oreille. Ils n'avaient pas de vivres, Karéma élail trop loin, etc.
Après deux sommations j'ordonnai à mon inonde d'embarquer, et, peu après, nous naviguions seuls, au travers d'une petite baie bordée d'une falaise à pic, sur laquellr-rmus vîmes bientôt nos huit pagayeurs, lancé* par monts el par vaux, s'escrimanl des^ieds cl des mains pour atteindre une pointe rocheuse vers laquelle nous nous dirigions. X noire arrivée, tous étaient là, en sang, à genoux, suppliants, promettant de ne pfu> recommencer. Je leur promis à tous vingt-cinq coups de verges à la pre-^ mière récidive, et de ce jour nous filmes amis jusqu'à Karéma.
Le lendemain, je trouvai un autre moyen de les retenir, lue longue marche nous avait suffisamment éloignés de chez eux et nous campâmes à un petit village où si; trouvait encore un négrier, dont le premier mol fut en le* voyant :
« Quels sont ces gens-là? Ne sont-eo pas des esclaves vualipa? Yeux-tu me les vendre? »