LA TRAITE A ZANZIBAR
souci du danger, quand un coup de feu lire à boni portant renversa le commodore. Au même instant le capitaine arabe, armé de son salue, sautait dans la chaloupe, massacrait le secrétaire cl un matelot, pendant que, chose au moins étonnante, les douze hommes d'équipage se jetaient à l'eau pour gagner la côte. Le cadavre du commodore, resté dans la chaloupe, portait vingt-cinq blessures.
On conçoit l'émotion légitime que ce malheur souleva à Zanzibar. Sur une note relative au pavillon français que portait le boulre, envoyée par le consul général anglais, M. Lcdoulx se rendit à bord du Lomlon pour faire une enquête, mais des ordres avaient élé donnés à tout le monde et aucun des matelots ne voulut parler. Certes l'occasion était belle de rompre le traité anglo-français qui assure l'existence des Etats de Zanzibar, mais il n'y avait pas un seul bateau de guerre en rade.
Après maintes recherches, M. Lcdoulx parvint à prouver que le boulre n'avait aucun droit au pavillon qu'il portait. Quant à l'auteur du crime, cerné à Pemba par les troupes du sultan, il se défendit bravement et ne se rendit que couvert de blessures. Le lendemain de son arrestation, il mourait à bord du PhilotneL dont le major lui avait amputé un bras et une jambe. Son frère, trahi peu de jours après, était saisi et se trouve encore dans les cachots du sultan.
Quoi qu'on fasse, on n'empêchera jamais la traite sur la côte. Il arrive souvent qu'un négrier facétieux écrive au commodore du London pour le prévenir du jour et de l'heure à laquelle il doit prendre la mer : allez donc le poursuivre dans les marigots, au milieu des bas-fonds qui encombrent les embouchures. Plutôt que de perdre leur prestige dans une poursuite presque toujours illusoire, les bateaux de guerre feraient mieux de restreindre celle chasse à l'homme à l'arrêt des hou 1res qui cherchent à introduire des esclaves dans les diverses îles de la côte, dont la surveillance est aisée.
C'est à ce dernier rôle que se réduit l'action des bateaux français en station dans ces parages. J'en vis croiser deux pendant mon séjour, h* Forfait et le Ihurmint. Quels moments charmants j'ai passés à leur bord, en compagnie de camarades (pie bien souvent depuis j'ai désespéré de jamais revoir! Puisque je parle du Forfait, que l'amiral Le Timbre me permette ici de le remercier du service qu'il m'a rendu en autorisant le Doursaint à transporter mon expédition à Dar-es-Salam ; si je n'ai pas eu de désertion au dépari, c'est à lui que je le dois en grandi; partie.
Je m'étais astreint à un séjour de trois mois à Zanzibar, aillant pour apprendre h; ktSQUahili que pour avoir une idée des mœurs et usages des
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Vuanguana (hommes libres) qui devaient composer ma caravane. Par suite de circonstances malencontreuses, ce séjour fut porté à quatre mois. Je ne saurais trop engager ceux qui me suivront à ne pas partir trop précipitamment. Ce n'est que par une étude attentive et patiente qu'on arrive à connaître le caractère retors du Noir en général et du Zanzibarile en particulier, et ce n'est qu'en le connaissant bien qu'on peut en faire quelque chose.
La vie de Zanzibar, au reste, ne manque pas de charmes. De hon matin, le capitaine (laminer et moi, nous allions tirer à la cible sur la plage, à 2 kilomètres de chez nous; vers huit heures, le soleil est déjà haut, el il fallait songer alors à rentrer pour assister à l'audience que je donnais chaque jour chez moi à la gent nomade de la ville, Arabes aussi bien que Vuanguana. Quand un Kuropéen a annoncé ses projets de voyage, les coureurs de caravanes aiment à venir chez lui le questionner sur les pays qu'il veut traverser, les hommes qu'il compte engager; ils veulent voir ses armes, les richesses de toutes sortes qu'il compte emporter. L'Européen, à son tour, prend plaisir à les interroger sur les contrées qu'ils connaissent, à démêler sous ces masques de jais les défauts ou qualités de ceux qui briguent la faveur d'être chefs; il trouve enlin souvent l'occasion de réduire à leurs justes proportions certaines histoires qu'il a lues dans les livres.
Qui ne connaît, par exemple, celle des célèbres « lidèles » de Livingslone, qui, au péril de leur vie, rapportèrent à Zanzibar le corps de leur illustre maître? Suzi et Chuma me taisaient quelquefois l'honneur d'une visite, et, questionnés sur les mobiles qui les avaient poussés à rapporter les restes du grand maître, me répondaient infailliblement :
« Maître, lu connais les usages; pouvions-nous rentrer à Zanzibar les mains vides sans que le consul anglais nous demandât :
« — Suzi, qu'as-tu fait du grand maître?
« — Le grand maître est mort dans l'Ilala !
« — Mensonge! tu l'as jeté en route. »
« Alors au lieu de nous payer, on nous mettait en prison ; tandis qu'en le rapportant, nous faisions preuve de bonne volonté et nous avons touché tout notre argent.... (Touchante abnégation ! admirable dévouement !)
— Puisque tu as vu l'Europe, comment trouves-tu Londres?
— Oh! bien beau! bien beau! maître, mais il n'y a ni tambou, ni popo (bétel et noix d'arec). Pour nous autres, hommes noirs, Zanzibar vaut mieux. »
Je voudrais placer ici une petite étude du Mguana, de cette tète légère,
LA VIE A ZANZIBAR. M de a1 caractère singulier, aujourd'hui dévoué, bon enfant, demain sans oœur, sans l'ombre d'un sentiment humain, mais j'aurai souvent dans eet ouvrage occasion de parler de lui; ce n'est qu'en le suivant jour par jour qu'on arrive à le connaître.
L'après-midi se partageait entre les leçons de grammaire kisouahili et des courses dans les magasins goanais, où je trouvais chaque jour quelques menus objets |M)ur compléter mon matériel.
Vers cinq heures nous quittions la ville pour nous égarer au pas de nos montures, à l'ombre des Irais ombrages de la campagne, dans les champs de sorgho, de giroflier. Notons en passant que le café de Zanzibar n'a jamais existé que dans l'imagination de certains épiciers parisiens. Tout celui qui se consomme dans l'île vient d'Aden, «le la mer Bouge ou d'Anjouan.
Le soir nous retrouvait sur la terrasse de la maison, en face d'une tasse de thé, devant le grand spectacle de ces nuits calmes et énervantes des tropiques; au loin, dans l'ouest, au-dessus de la mer d'huile du canal, les derniers rayons du soleil couchant dessinaient quelquefois la ligne brumeuse «les montagnes de l'Usa gara, évoquant à la fois et les souvenirs du passé et les appréhensions de l'avenir.
Deux petites excursions à la grande terre vinrent rompre la régularité de mes occupations. La première, pour suivre M. Hore, le missionnaire bien connu pur tous les services qu'il a rendus à l'abbé Debaize, et qui, parlant pour le Tanganika, m'avait obligeamment proposé de l'accompagner pendant quelques jours. J'avais tout intérêt à voir une caravane en marche et a savoir comment M. Hore transportait le bateau qu'il devait lancer cinq mois plus lard sur le lac.
Les missionnaires anglais préfèrent à la roule de Bagamoyo celle qui part de Saadani et vient rejoindre la première à Mpuapua. Toutes deux sont également fréquentées, mais les désertions dans les caravanes, qui furent très nombreuses en commençant, et les déboires qui en résultèrent pour M. Hore, n'étaient pas faits pour m'engager à prendre Tune ou l'autre; aussi me déeidai-je à choisir Dar-es-Salam comme point de départ. Je quittai M. Hore à sa troisième étap.\ en lui adressant tous mes souhaits de réussite et de bonne santé; je devais le retrouver un an plus tard, sur le Tanganika, dans ce même bateau qu'au prix de mille fatigues il avait enfin réussi à conduire jusqu'au lac.
Dans une seconde excursion je débarquai un jour à Bagamoyo avec le capitaine Duval, un «le nos plus enragés sportsvien parisiens, qui, las du sanglier cl du faisan, venait chercher sur la côte d'Afrique des émotions plus mâles. Le Père Etienne nous reçut avec celte obligeance que tous les
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Kui-ojm'^'iis de Zanzibar connaissent, et passa toute une journée à nous piloter dans la mission : journée charmante, «In reste, occupée à courir d*nn atelier à l'antre, à nous promener dans de sii|>erbes plantations île cocotiers, à admirer I enlise cl les corps de logis, deux belles constructions en pierre dont se ferait honneur un architecte habile.
Le surlendemain de notre arrivée, nous quittions Bagamoyo, cl, après huit heures d'une marche effrayante dans les houes argileuses du Kingani. nous venions camper dans un petit village au nord de notre point de départ; la marche suivante nous amena en plein terrain de chasse. A l'heure où j'écris ces lignes, je vois souvent le capitaine Duval, qui veut bien me compter au nombre de ses amis : au milieu du brouhaha de la capitale, au Bois ou ailleurs, que de fois ne nous sommes-nous pas rappelé ces soirées au bivouac, ces longues veillées où, la pipe aux dents, assis sur une caisse, à la efarté incertaine de quelques lisons de bois vert, nous interrogions nos Noirs sur la meilleure route à prendre pour le lendemain. Nous parlions jveu de Paris alors; à Paris, au contraire, l'Afrique revenait constamment dans nos conversations.
Le capitaine Duval obtint les plus beaux résultats avec ses express ri Iles sur les élans, cobes à croissant, hippopotames, et plus tard sur les girafes et antilopes de toutes espèces; je dus, pour ma part, reconnaître l'insuffisance de mes armes et me convaincre de l'expérience qu'il faut acquérir pour envoyer froidement et sûrement sa balle.
Lancés à la poursuite d'un cobe, nous débouchâmes un jour sur la grande roule de Tabora. Oue de souvenirs rappelle ce petit sentier qui n'a pas vingt centimètres de largeur et que les herbes recouvrent aux trois quarts! Stanley, Burlon, (laincrnn el bien d'autres ont passé là, la tète pleine de leurs grands projets; il v a cinq ans à peine, ce pauvre abbé Uebaize les suivait pour aller mourir à Oudjiji. Enfin Maizan fut massacré à quelques pas d'ici.
4e ne puis quitter ces parages sans envoyer un souvenir à ces deux expéditions françaises, qui. pour avoir Uni malheureusement, n'en ont pas moins jeté leur lustre sur notre pavillon.
C'est à l'enseigne de vaisseau Maizan que revient l'honneur d'avoir le premier attaqué l'Afrique tropicale par Zanzibar. Kn l8i,*i il arrivait dans l'ile chargé d'une mission du gouvernement, et, après huit mois de séjour, il partait un peu précipitamment pour Hagamoyo, fuyant le rappel que venait de lui apporter un bateau de guérie.
Maizan était venu à Zanzibar à une époque lâcheuse, nous dit Burton ; on y parlait des projets ambitieux de la France, toujours soupçonnée de
L'EXPÉDITION DE MA IX AN. ôi vouloir s'établir dans les poi ls de la cote, et les Banians tremblaient pour leur commerce. Voyant dans l'entreprise du jeune enseigne les préliminaires de l'expédition redoutée, ils usèrent probablement de leur influence sur les Vuararamo pour obtenir qu'on les débarrassât du voyageur.
On a beaucoup reproché à celui-ci de s'être chargé d'objets de valeur qui pouvaient exciter la convoitise des indigènes, ce qui n'est une faute qu'autant que l'on n'a pas assez de fusils pour défendre ses richesses. Sa seule imprudence est vraisemblablement d'être allé se confier seul aux mains d'un chef indigène, Mazounguéra, chef de Dagilamora.
Le 10 août 18ia, M. Broquant, consul de France à Zanzibar, recevait une dernière lettre, dans laquelle le voyageur se plaignait de la position embarrassante où le mettait l'inlidélilé de ses domestiques : < Je suis j>erdu, disait-il, si vous ne me tendez la main; je fais appel à l'intérêt que vous n'avez jamais cessé de me témoigner : je mets en toutes choses ilamadi à ma place : veuillez, je vous en supplie instamment, lui donner toute l'assistance possible, afin qu'il puisse rassembler mon bagage et revenir ici promplemenl. »
Je reprends dans Burton le récit de ses derniers moments. « Au bout de peu de jours, passés dans les meilleurs termes avec Mazounguéra, son faux ami, ce dernier lui reprocha les cadeaux qu'il avait faits à d'autres chefs, et, sans rien vouloir écouter, l'Africain, saisi d'une fureur subite, s'écria en regardant son hôte : >< Tu vas mourir à l'instant î >< Un corps de sau- .vages portant deux longues perches se précipita dans la case. Frédéric, sou domestique, sauvé par l'épouse du chef, cria à Maizan de courir vers cette dernière et de la toucher afin d'être inviolable. Mais on se hâta d'éloigner la libératrice; on attacha l'infortuné par les bras et les jambes à l'une des |>erches dont les esclaves étaient munis, on lui tint la tête avec: une corde passée à travers le front, et il fut porté à cinquante mètres du village auprès d'un baobab que j'ai vu. Mazounguéra lui trancha d'abord toutes les articulations, pendant que retentissait le chant île guerre et que le tambour battait une marche triomphale. Puis, entamant la gorge de sa victime, et trouvant son couteau émoussé, l'infâme s'arrêta pour en aiguiser le Iranchant, et termina son œuvre sanglante en arrachant la tète avant que la décollation fui complète. »
Ainsi mourut à vingt-six ans un galant homme, plein de cœur, de savoir el d'avenir, dont le seul défaut était la témérité; c'est de ce nom, du reste, qu'on ap|ielle souvent l'esprit d'initiative lorsque la fortune ne sourit pas au courage.
Pour parler de l'abbé Debaizc, le second Français qui (Kirtit de la cote
orientale, je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur à l'excellente brochure publiée par le regretté M. Habaud, président de la Société de Géographie de Marseille. Après l'avoir secondé à son départ, M. Habaud a tenu à lui rendre un dernier hommage après sa mort; je ne puis que m'associe!' aux termes émus dans lesquels il nous dépeint ses derniers moments.
Nature ardente, généreuse, avec une constitution robuste, l'abbé Debaize a peut-être succombé pour avoir eu trop de confiance en ses propres forces. Une première insolation à Aden vint le punir d'avoir négligé les conseils des personnes compétentes, qui savent ce qu'il en coûte aux tempéraments sanguins de s'exposer imprudemment au soleil de la cùte : plus fort on e»t, plus bas on tombe quand la maladie vient vous secouer, et pour la fièvre, en particulier, on pourrait presque ériger en principe que les tempéraments les plus débiles sont ceux qui lui résistent le mieux.
Le 7 août 1K79, le voyageur partait de Bagamoyo avec cinq cents Yunyainuézi et trois cents Yuanguana de Zanzibar, la caravane la plus nombreuse qu'on ait jamais vue sur la route de Tabora. Pour un Européen seul, l'entreprise était considérable; avec une énergie que la maladie n'a pu vaincre que sur son lit de mort, il réussit cependant à gagner Oudjiji en six mois de route. Il y arriva complètement aveugle, les pieds ulcérés à la suite de celte longue marche, faite en partie sans chaussure, brisé enfin par une dysenterie qui devait l'emporter un mois plus lard.
Les derniers renseignements que nous avons de lui sont renfermés dans une lettre adressée au consul de France à Zanzibar par M. Hore, agent de la Lotulon Mimonary Society, lettre que M. Habaud a traduite dans sa brochure.
Au cours du voyage du malheureux explorateur il s'était passé un incident qui donna lieu à beaucoup de commentaires.
A son arrivée dans le Mgunda Mkali la caravane fut attaquée, comme il arrive si souvent dans ces parages, par une bande de Hougas-Hougas. Ayant réussi à s'emparer de sept des coupables, l'abbé Debaize les lit fusiller séance tenante. De là, fureur de tous les villages environnants, qui jurèrent de se venger d'une façon éclatante.
Un hasard malencontreux amena un peu plus tard dans ces parages M. Penrose, missionnaire anglican, avec une caravane peu ou poiol armée, selon l'usage desdits missionnaires. Attaqué comme Debaize, Penrose se vit bientôt abandonné des Yuanguana désarmés; acculé à un arbre, il défendit bravement sa vie, et finit par succomber sous le nombre.
Certes Debaize était la cause involontaire de ce massacre, mais a-l-il fait autre chose que «l'user du premier des droits de la guerre?
1/ABBÊ DBBAIZE. - M. LEDOULX. 33
Pouvait-il supposer qu'un EurojMÎen viendrait après lui, sans armes et sans guide d'aucune sorte? Sans discuter ici les ordres plus ou moins fondés d'une Église qui défend à ses disciples de verser le sang d autrui, je me permets de croire que nous aurons toujours, nous autres simples mortels, le droit et le devoir, tout en préparant de notre mieux la route pour nos successeurs, de répondre à une attaque et de la punir sévèrement toutes les fois que les circonstances l'exigeront.
Debaize était un noble cœur et nous serons toujours fiers de le compter au nombre de nos concitoyens. Sa mort répandit un nouveau voile de deuil sur l'histoire des expéditions françaises de la côte orientale. La Providence semblait vouloir nous empêcher de prendre noire part de la grande œuvre que l'Europe poursuivait dans le noir continent.
Combien d'autres souvenirs se pressent en foule sur celle route si tristement célèbre de Tabora ! Quelle âme généreuse trouverait des paroles assez élevées pour remettre en lumière l'hisloire de tous ces martyrs de leur dévouemenl à une grande cause?
Je quittai le capitaine Duval à deux marches dans le nord de Bagamoyo, et je rentrai à Zanzibar pour donner la dernière main aux préparatifs de mon dépari .
Sur ces entrefaites, M. Ledoulx venait de rentrer à Zanzibar, accrédité pour la deuxième fois consul auprès de Sa Ilautesse. Kn dehors du plaisir qu'on éprouve toujours, loin de la mère pairie, à serrer la main d'un compatriote, ce ne fut pas sans une joie profonde que je vis arriver un agent officiel «le noire gouvernement, dont l'autorité et le savoir-faire m'étaient nécessaires pour aplanir les grosses difficultés qui s'amassaient à mon horizon.
De sa longue et brillante carrière, M. Ledoulx avait retiré une connaissance approfondie «lu caractère oriental ; son premier séjour dans l'île l'avait mis au courant des subtilités de ce petit gouvernement; les bonnes relations qu'il a su constamment conserver avec Sa Ilautesse me furent, comme je le dirai plus loin, particulièrement précieuses. A Paris, M. Ledoulx m'avait obligeamment chargé de lettres pour les diverses personnalités de Zanzibar, mais ces lettres ne suffisaient plus dans les circonstances dont je vais parler, sa présence seule pouvait me sauver. Que de tracas ne lui ai-jc pas valus ! Qu'il sache au moins le souvenir profond que je conserve de ses bontés.
Pourrais-je oublier également Mme Ledoulx, l'hospitalité si connue de sa maison, son salon si gai, si plein d'entrain? Que de fois dans mon voyage, à la veillée, me suis-je rappelé ces soirées charmantes! C'était mon dernier
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souvenir du monde; je m'y cramponnais comme un naufragé à l'épave qui lui tombe sous la mniu.
Avant le retour de M. Ledoulx à Zanzibar je n'avais eu que peu d'occasions de parler de mes projets de voyage à Sa Hautessc. Plusieurs raisons de natures diverses me portant à croire que l'autorisation de former une caravane pour l'intérieur ne me serait pas accordée sans difficulté, j'avais préféré attendre le retour de notre consul pour négocier celte grave question. C'est ici l'occasion de jeter un coup d'ceil sur la politique extérieure de Saïd Bargach.
J'ai dit en commençant que, lors de mon premier passage (25 août 1882), Sa Dautesse prétendait à la suzeraineté de toute l'Afrique tropicale. 11 est vrai que certains chefs indigènes, tels que Mirambo, Mtésa et Méréré, lui payaient un hongo ou tribut annuel; mais ce n'est là qu'un don purement gracieux, que Saïd Bargach aurait été bien en peine d'exiger dans le cas où on le lui aurait refusé. Je ne lui connais pour ma part que deux agents officiels dans l'intérieur. Le premier, le gouverneur de Tabora, n'a qu'une autorité nominale, dont il use généralement pour mal faire; il est là pour régler les différends des Arabes entre eux, et, vassal de Mirambo, avec les petites forces dont il dispose il serait parfaitement incapable «le porter secours à qui réclamerait et payerait ses bons offices.
Le second, Tippo-Tippo ou Tipoura, est déjà connu de ceux qui ont lu les voyages de Stanley et de Cameron. Depuis vingt ans qu'il court le Centre- Afrique, Tipoura, tant par ses brigandages que par sa générosité, plus affectée que réelle, s'est acquis une notoriété qui le fait à l'heure présente disposer de forces considérables. Il s'intitulait encore en 1882 m lu a iSV/ï</ (homme de Saïd Bargach), mais aujourd'hui il pourrait bien être en voie de se créer un Étal indépendant. C'est surtout (buts le Manyéma que s'exerce son autorité; il y pille à volonlé les indigènes et revient tous les quatre et cinq ans à la côte, avec de lourds chargements d'ivoire et de longues caravanes d'esclaves.
Au moment de mon départ, Tippo-Tippo arrivait précisément à Bagainoyo avec une puissante caravane de deux mille hommes et un chargement suffisant {jour acquitter enfin le reste de sa dette à Taria-Topan, ce qui lui |>ermeltait dès lors de commencer des opérations pour son compte. 11 apportait de [dus avec lui quelques nouvelles alarmantes, qui ne lardèrent pas à faire le tour de la ville. Stanley, disait-il, se préparait à remonter le Congo jusqu'au Manyéma; il venait pour trafiquer, faire prendre à l'ivoire la roule de l'Océan et ruiner ainsi Zanzibar. Furieux de ses projets, les