DANS UNE PIROGUB INDIGÈNE
Celte solution, à Laquelle j'étais loin de songer, Icsietn clnns une [erreur profonde, et peu s'en fallut qu'ils ne désertassent le soir en m 'abandonnant leur pirogue, une des mieux taillées que j'aie jamais rencontrées.
Ces gens-là ont une étrange façon de naviguer. Ouoi que je dise ri fasse, jamais ils ne consentiront à s'écarter de plus de 10 mètres de la falaise, l'endroit le plus dangereux à cause de la forer des vagues sur ces gros
HutMontflT d'era c-rocndilr.
blocs granitiques. Ils sont, certes, d'une adresse rare avec leurs kafis, mais cette adresse n'est pas suffisante pour conjurer les dangers. Un matin, nous nous trouvâmes brusquement à toucher un crocodile monstrueux qui dormait à 2 mètres de hauteur sur une roche glissante. Surprise, la brute lit un bond, mais le pied lui manqua et elle retomba lourdement dans l'eau. Un centimètre de plus, elle accrochait le plat-bord, et nous chavirions comme une écuelle.
I, 'hippopotame seul a le don d'effrayer mes pagayeurs. De si loin qu'ils voient sa grosse lèle, les voilà pris de panique, et notre tronc d'arbre,
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piqué au large, a «les allures désordonnées, (les derniers sont nombreux, et l'on peut pompier un troupeau de sept à huit tètes partout où la montagne s'écarte assez de la rive pour y laisser 200 mètres de plage.
Leur plus grande distraction est de courir sus aux |>clitès pirogues qu'on rencontre parfois, montées par un seul homme et chargées de poissons ou d'arachides. Ce sont alors des cris sauvages, une lutte de vitesse acharnée jusqu'au moment où Ton a marine le pauvre diable, qui n'en peut plus. À cet instant je m'interpose régulièrement pour rendre le malheureux à la liberté. Tant de générosité le laisse un moment si upide, puis il reprend sa route en ricanant de ma simplicité. Ainsi le veut une reconnaissance bien comprise.
Mes lascaiN excellent dans l'art de relever les paniers qu'on rencontre, et je confesse que, la faim aidant, je me suis prêté deux ou trois fois à ce manège. Ces paniers, chose curieuse! affectent la même forme que ceux employés par nos pêcheurs. Ils sont groupés trois par trois, en forme d'étoile, toutes les ouvertures convergeant au milieu; puis une liane les relie à un gros flotteur d'ambaeh, qui indique leur position.
Le poisson qu'on y trouve le plus communément et que l'on appelle situja, est d'une grande ressource pour les riverains, qui sont très friands de sa chair huileuse. L'huile est partout, en Afrique, une denrée rare, et, quand on songe que le moindre singa pèse 20 à 25 kilogrammes, on comprend le prix d'une telle capture. Nous en primes, une fois, trois dans un seul panier, et mes sauvages demandèrent de suite à atterrir pour se livrer à divers sortilèges, que leur superstition exige. Je ne pus suivre toute la série des opérations. Je me souviens seulement que les trois animaux revinrent avec, une longue épine passée sous la carapace de la tète, et que, jusqu'à midi, personne ne fut autorisé à y porter un couteau sacrilège.
Une autre superstition, celle-ci indépendante de la pèche, consiste, aussitôt que la brise fraîchit, à mordre le kali du voisin, et tant que dure le grain, on voit mes hommes sortir à chaque instant leurs pagaies de l'eau pour en présenter la pelle à la bouche du compagnon le plus rapproché.
Le temps se montra propice du premier au dernier jour de cette petite traversée, chance que je n'hésite pas à déclarer providentielle, maintenant que je sais à quoi m'en tenir sur la navigation du lac.
Les trois derniers jours ne furent signalés par aucun incident ; mais pendant ces soixante-douze heures nous souffrîmes cruellement de la faim. La première nuit, nous campâmes dans une île de Kilandou, en face d'une baie superbe; la seconde nuit, à l'extrémité de la presqu'île de Kaléaria,
ARRIVÉE A KARÉIHA. 445 près du repaire d'un lion qui nous tint en haleine jusqu'au jour. La troisième journée allait nous amener à Karéma, à la station belge, cette ville colossale que Dieu seul a pu construire, disent les indigènes.
C'était le 4 décembre. Depuis le matin mes pagayeurs, stimulés par la promesse d'un bon pourboire, faisaient rage. Sans abri contre les grains, la pirogue semblait voler au milieu du remous blanchâtre soulevé par les pagaies. Vers une heure, la station apparut. Je commandai une salve de coups de feu, et, bientôt après, nous nous échouions sur le sable, au milieu d'une bande de Zanziharites qui contemplaient ce Msungu tombé du ciel.
« Ya-t-il un Blanc à la station? demandai-je.
— Non, maître; il est dans le MarungU, de l'autre côté du lac; mais il doit revenir ici prochainement.
— Est-il bien portant?
— Oui, oui. »
El je pris allègrement le chemin de la station, dont le profil sombre, allongé sur la plaine, se détachait sur un ciel gris avec des allures de vieille forteresse.
L'absence de M. Slorms était certes un contretemps fâcheux, mais l'annonce de son retour me rassura, et, en attendant son arrivée, je crus pouvoir m'installer. Je savais la porte des stations belges grande ouverte à tous les étrangers, je connaissais par expérience leur large hospitalité. Je ne fus pas longtemps, du reste, à m'apercevoir que des ordres précis avaient été laissés au chef qui commandait Karéma en ce moment.
Je n'oublierai jamais l'impression calmante et le saisissement caressant que j'éprouvai en franchissant le seuil de l'épaisse muraille de la station. Après tant de journées de fatigues, tant de halles sans abri, tant de nuits sans sommeil, j'éprouvais, dans cette enceinte aussi sévère que celle d'une prison, comme une impression de délivrance après de longs mois de captivité, et je me sentais aujourd'hui un dégoût profond pour cette vie de sauvage que je menais depuis plus d'un an. Le temps me manqua, ce soir-là, pour passer une inspection complète de mon nouveau domicile. Après ra'ètre consciencieusement gorgé de lait, de riz et de miel, je me donnai la joie de dépouiller un courrier qui m'était parvenu un mois auparavant par les bons soins de notre consul de Zanzibar.
M. Storms ne devant arriver que huit jours plus tard, je suspens mon récit pour jeter un rapide coup d'œil sur cette station de Karéma, vieille à peine de six ans et dont la seule histoire remplirait des volumes. Bien peu de ceux qui ont contribué à sa fondation ont résisté à ce labeur de géants. Qu'ils ne m'en veuillent pas de mettre si succinctement en relief leur
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dévouement aussi sublime qu'ignoré, car la tâche serait trop longue el trop difficile pour moi.
Karéma a été construit presque en entier parle capitaine Camion*, chef et seul survivant «le la première expédition belge de la côte est. Nombre île publications ont relaté ses travaux el ses succès, mais aucune ne s'est appesantie sur l'énergie qu'il a dû déployer pendant deux années consécutives, sur ses souffrances, sur les tracas que lui causaient les désertions d»' sa caravane, les attaques incessantes des indigènes, qui absorbaient son temps el annulaient ses efforts. Ses épreuves, du moins, n'ont pas été infructueuses, et il a eu le bonheur de revoir son pays el d'y oublier un peu tant d'années de lièvres et de misères.
Le capitaine Popolin, qui lui succéda, trouvant Karéma achevé, crut pouvoir, dès ses débuts, traverser le lac, pour aller jeter sur la rive opposée les hases d'un nouvel établissement. La mort vint brusquement le surprendre comme il débarquait sur la côte du Marungu. Le capitaine Hamakers fut aussitôt envoyé pour continuer l'œuvre; mais sa santé ne devait pas résister davantage aux atteintes du climat. Après deux ans il fut emporté par une dysenterie aiguë : son corps rejwse à quelques pas d'ici, sur un coteau qui domine la station.
C'est aujourd'hui le capitaine Slorms, chef de la quatrième expédition, qui a pris la succession de cette glorieuse entreprise. J'ai dit qu'il se trouvait, au moment de mon arrivée, dans la station qu'il venait enfin d'élever au Marungu, el j'aurai par la suite souvent l'occasion de parler des modifications heureuses et des innovations qu'il élait eu train d'y apporter avec une volonté el une énergie vraiment surprenantes.
La station présente, comme je l'ai dit, l'aspect d'une forteresse carrée de 80 mètres de côté, Hanquée à chaque coin d'une tour quadrangulain , servant «le bastion. Cette enceinte repose sur un gros rocher de micaschiste qui domine la plaine et le lac; elle est percée de deux portes, entourée d'un fossé, el sert de corps de bâtiment ; dans une large véranda intérieure sont disposés les magasins et les logements des Européens et des askaris. Au milieu s'élève une maison européenne, également carrée, à étages, et dans l'espace laissé libre on a disposé diverses constructions accessoires, telles que cuisines, pigeonniers, poulaillers, avec un bassin où des oiseaux sauvages viennent se mêler aux volailles domestiques.
Comme on n'y pouvait loger tout le personnel de la station, on a construit un pet il village à ."00 mètres derrière la forteresse, sur une crête en dos d'âne, qui la relie à la montagne. Ce pelil borna, établi à la mode indigène, |H>rle vulgairement le nom de « borna des esclaves car il a été
KARÊMA. 447 fait spécialement pour ceux que la station achète et entretient à grands frais. Tout à côté du village, et sous sa surveillance immédiale, s'élèvent deux écuries, une pour les chèvres, l'autre pour le gros bétail. En contrebas, un magnifique jardin complète cet ensemble.
On ne peut rêver un panorama plus grandiose que celui que l'on découvre des deux portes du tembé (tembé est le nom d'une construction indigène analogue à celle de la station, aussi laisserons-nous à celte der-
Conslructions accessoires (le la station de ka renia.
nière ce nom, consacré par l'usage). Du sud au nord-est en passant par le sud-ouest, les alluvions du lac entourent le rocher d'une vaste plaine couverte d'ajoncs et de cultures. Cette plaine fertile mesure de sept à huit milles de profondeur, et l'on peut penser de quelle ressource elle sera dans l'avenir, quand les villages s'y seront construits. Au delà, le Tanganika s'épanouit en nappe tranquille ou brillant»', ou s'agite en vagues démontées qui déferlent avec rage. A la tombée de la nuit, quand l'atmosphère est très pure, la crête des montagnes du Marungu se détache sur l'horizon; mais ces jours-là sont rares, et le plus généralement on se croirait en face de l'Océan même.
Dans le sud-est, le coup d'œil est moins étendu, mais plus coquet. Des
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coteaux vcrls, bien boisés, s'élagent en fuyant vers le sud, et de gracieux sentiers s'y égarent jusqu'à leur sommet ; mais l'abondance des fauves rend malheureusement les promenades dangereuses.
Sans cet inconvénient on jouirait ici d'une sécurité parfaite, car depuis six mois Storms a mis ordre aux maraudages et aux attaques des indigènes. Pendant son absence je prends plaisir à entendre raconter par son chef Itachid ses diverses expéditions.
La première avait été organisée contre le village de Karéma, un repaire de Kougas-Hougas et de chasseurs d'éléphants, installé dans la plaine, derrière les coteaux, à une heure de marche. 11 ne se passait pas de nuit que les brigands ne vinssent attaquer les étables. Un jour même, ils allèrent jusqu'à assassiner un des askaris de la station , el Storms ordonna la destruction du village, ce qui fut exécuté sur-le-champ. Depuis quelques jours il vient de leur permettre de le reconstruire un peu plus loin.
La deuxième, plus sérieuse, fut organisée contre Cacatois, un autre bandit, qui, installé à quatre jours d'ici sur la route de ITnianembé, pillait tous les courriers. MM. Badin et Haikerd, les deux Allemands bien connus, se trouvaient alors à Karéma, el les trois caravanes réunies se transportèrent sous les murs de Cacatois, dont le village fut enlevé d'assaut. M. bVehn reçut dans la cuisse deux balles, qui lui valurent trois mois de lit; mais depuis ce jour la route de Tabora est aussi sûre que peut l'être un sentier d'Afrique.
Ces diverses exécutions inspirèrent une terreur salutaire aux chefs des environs, qui sont maintenant dans les meilleurs termes avec les maîtres de céans.
Quoi qu'il en fût du confortable dont je jouissais au tembé, ma solitude commençait à me peser, quand, un beau jour, ou plutôt une belle nuit, arriva M. Storms.
Vers quatre heures du matin je fus réveillé par un bruit de voix ; mes hommes, selon leur habitude, discutaient avant de me réveiller. « Faut-il le réveiller? dit l'un.
— Si nous ne le réveillons pas, repartit un autre, nous sommes sûrs d'être grondés.
— Oui, mais si nous le réveillons, il va grogner.
— liah ! il grognera bien plus si nous ne le réveillons pas. Allons, Maka, secoue le maître. »
Maka s'approche doucement, saisit ma jambe; mais ce contact lui fait l'effet d'une torpille el il la lâche aussitôt.