K A HÉ MA
« Allons, fiiii Miikiissuili, lu n';is jws peur de toucheruti Bfsungu, naintenant? »
11 empoigne ma jambe, la secoue.
« Ain, aïa, buann, lève-toi.
— Qu'y a-t-il ?
Lu déUcbetueal du personnel de la stalion de k.i renia. (Voir u. 4iti.)
— Le maitre arrive. »
Le temps d'aller jusqu'à la porte et je me trouve en face de Slorms. Nous nous connaissons tous doux de nom, aussi la présentation n'estelle |»as longue.
« Je suis en retard de nuit jours, me dit-il, grâce aux difficultés que
j'éprouve en ce moment au Ifarungu. Nous sommes «mi guerre avec un
nommé Hussinga. Avant-hier j'ai failli le pincer, mais le malin s'est défilé
flans la brousse, et mes hommes ont perdu sa piste. »
Le capitaine Slorms a trente-cinq ans. (irand, fort, solidement construit,
4Ô0 L'AFRIQUE ÉQUATulUALE.
il est avec cola d'une physionomie franche, ouverte, énergique, et qui le rend sympathique à première vue. l ue longue barbe blonde lui donne l'air un peu vénérable, mais si l'Afrique l'a vieilli physiquement, son caractère a toujours vingt ans, comme il le prétend avec raison. Esprit large, entreprenant, chevaleresque, il aspire à pleins poumons le grand airelles grandes émotions de l'Afrique, se donne corps et âme à sa mission et ne voit pas venir sans effroi le jour où il faudra dire adieu à cette vie d'aventures et d'indépendance.
De son obligeance, des services qu'il m'a rendus, je ne dirai rien, de peur de n'en pas dire assez. Qu'il me suffise de noter que, trois jour* après son arrivée, nous étions intimement liés et que, pendant près de sept mois que les circonstances nous ont obligés à passer ensemble, jamais un nuage n'est venu troubler la cordialité de nos relations.
11 amenait avec lui du Marungu un Arabe, Sefu ben Hachid, qui est au service de l'Association depuis quatre ou cinq ans et qui, chaque année, fait le voyage de la côte. Il en était arrivé, dernièrement, avec un approvisionnement d'étoffes; c'était un tout jeune homme, intelligent, dévoué, très lié avec les Arabes deTabora, qui entretenaient avec lui des relations constantes de commerce. Sefu, son mandat fini, se préparait à reprendre sous peu le chemin de Zanzibar.
La journée se passa à causer de nos voyages respectifs. Je parlai à StOims de ma situation, de mon dénuement complet et de mon intention d'aller à Tabora me ravitailler d'étoffes et de fusils. Je n'étais pas encore bien Blé sur la décision que j'allais prendre, mais, de toute façon, je voulais continuer mon voyage, et pour cela il était urgent de remettre en ordre et mou personnel et mon matériel.
« Nous avons à la station, me répondit-il, de quoi vous nourrir, vous et vos hommes, pendant un an; aussi je ne vous permettrai jamais d'aller en personne à Tabora. Voilà la saison pluvieuse qui commence, et vous avez besoin de vous reposer trois bons mois. Qu'est-ce qui vous empêche, pendant ce temps-là, d'envoyer un de vos chefs à Tabora avec une petite escorte? Vous pouvez, en toute sûreté, confier à Sefu une traite de quinze à vingt mille francs. Il vous préparera vos étoffes dans rUniancmbé,et avant trois mois vous recevrez cet approvisionnement par une caravane de Yunyamué/.i.
— Dans tous les cas, ajoulai-je, j'ai l'intention de profiter du dépi t de Sefu pour rapatrier soixante de mes hommes. Je vais réduire ma caravane: cinquante fusils me suffiront largement.
— Comment ! vous avez des hommes en trop! s'écria Storms. Je vous les
LE CAPITAINE STORMS. 451 prends sans plus, larder. Depuis Irois mois j'en cherche partout pour ma nouvelle station, et certes j'avais escompté, pour me les procurer, tous les hasards, excepté celui de votre rencontre. »
Tout n'est que hasard en Afrique, lionne ou mauvaise chance! Les uns succomhent, d'autres résistent, sans que les mérites personnels des uns ou des autres pèsent pour Iicaucnup dans la balance.
Je lui demandai de réfléchir à ce projet jusqu'à l'arrivée de ma caravane,
Le capitaine Storins.
et nous partîmes pour le Tanganika, où il me montra son embarcation, un superbe daou qu'il avait exhaussé lui-même, de façon qu'il pouvait porter maintenant une caravane entière.
Il avait traversé dans cette embarcation le lac en vingt-quatre heures, sans prendre la peine de descendre dans le sud, à Kilandou, OÙ l'élroitosse du bassin fait dire aux Noirs qu'il y a une roule pour le traverser. Kn lare «le karéma et de Mpala (c'est le nom de la nouvelle station du Ifarungu) le hic atteint sa plus grande largeur, et pour aller directement de l'un a l'autre point il est nécessaire d'avoir une embarcation capable de résister
aux violents orages qui, pendant tout le temps de la saison pluvieuse, sévissent sur le lac. Il n'y a pas un mois encore, Storms possédait un autre de ces daous, acheté également à Oujiji ; mais un coup de vent le lui avait emporté, et il ne lui restait plus que celui-ci pour assurer les communications entre les deux stations.
En rentrant à la station, Storms me montra au pied du rocher un petit champ de froment qui commençait à germer. <« Le froment, me dit-il, nécessite 1rs soins les plus grands et un arrosage à main d'homme des plus fatigants avec les moyens dont nous disposons. La dernière récolle n'a rien donné, mais je ne désespère pas encore de manger du pain l'année prochaine. »
I n peu plus loin, c'était un champ de pommes de terre, grand comme un mouchoir de poche. Là tous ses efforts avaient échoué. Il avait rapporté de la côte vingt-cinq tubercules comme semence. A la première récolte, ces vingt-cinq tubercules s ciaient reproduits intégralement sans se multiplier, et les derniers produits étaient plus petits que la semence ellemême.
Ce tour de propriétaire se termina par une visite au borna des esclaves, où il m'expliqua la façon dont ces gens-là étaient traités.
h Ils sont uni' centaine, me dit-il, et, comme dans le Fipa ils coûtent horriblement « lier, je ne veux plus en augmenter le nombre. Kn dehors de quelques corvées générales, ils n'ont. d'autres occupations que celles «le leurs cultures. J'ai essayé de leur apprendre à faire des provisions pour la saison ingrate qui précède les grandes pluies, mais, avec l'insouciant e de ces malheureux, c'est peine perdue. Aussi, maintenant, lors de la récolte, je prélève la moitié du maïs, et quand arrive l'époque de la famine, je le leur distribue par rations. Ils semblent contents île leur sort, ne désertent pas ; leurs deux années révolues, ils ne tentent même pas de profiler de la liberté qu'on leur rend, mais ils ne sont guère plus émanci|>és qu'à leur arrivée. L'esclave ne esclave ne sera jamais autre chose qu'un esclave. Quant à l'esclave né libre et réduit en servitude à la suite d'une guerre, il cherche à déserter; el, s'il tu1 peut y parvenir, il s'éteint peu à |»eu misérablement, plutôt que de s'assujettir à un joug odieux. »
Kntre autres curiosités enfermées dans la maison européenne, Storms me présenta un grand orgue de Barbarie, parfaitement conservé. Il avait autrefois fait partie du matériel de l'abbé Debaize, et ce dernier, lors de sa maladie, l'avait laissé à Karéma. Avant de dîner, nous dévidâmes, une à une, toutes les vieilles ritournelles, et dans cet entourage primitif et sauvage oserai-je avouer que je sentis une larme me venir aux yeux'.'
LA TRAHISON DE K&SSIB ET DE TUAKAU. 45i»
Dès le lendemain de son arrivée, Slorms retournait à ses occupations el remettait dans les divers services l'ordre et l'entrain <|uc son absence avait un peu compromis. Je devais, pour ma pari, prendre une décision à l'égard de ma caravane, car, bien que sans nouvelles d'elle, je m'attendais h la voir arriver sous peu. Après mûre réflexion, je finis par m'en tenir, pour mon ravitaillement, aux offres obligeantes de Slorms. Sefu, comme je l'ai dit, m'achèterait les étoffes et fusils à Tabora, et ce matériel m'arriverait ici sous l'escorte de quelques hommes de confiance. Quant aux gens que je voulais congédier, Slorms s'engageait à les embaucher après que je me serais libéré vis-à-vis d'eux, par une traite sur notre consul à Zanzibar, comme il est d'usage.
Une autre question me préoccupait vivement en ce moment. Je veux parler de la trahison de mes deux chefs chez Cazembé. Leur conduite exemplaire pendant tout ce voyage de retour, des préoccupations d'un autre ordre ne m'ont plus fourni l'occasion de parler d'eux, mais leurs agissements indignes n'étaient pas oubliés. A la longue, la fréquentation de ces gredins m'était devenue odieuse, et je résolus d'en faire justice aussitôt que j'en aurais l'occasion.
Leurabsence momentanée favorisait l'instruction de cette longue affaire. Dans ma caravane, terrorisée par leurs menaces, il n'était pas aisé de faire parler les pagazis : mais ici la langue des huit hommes qui m'avaient suivi se dérouilla comme par enchantement, et j'en appris plus que je n'en avais soupçonné. Vols à Zanzibar avant le départ, vols en roule, concussions de toutes sortes; je ne dis rien de la façon dont ils avaient exposé mes jours chez Cazembé, motif qui, à lui seul, à Zanzibar, leur eût coûté la tête.
Dans ma situation je ne pouvais pas avoir recours à pareille extrémité. J'ai dit au commencement de mon voyage l'autorité dont le grand Niampara jouissait dans la caravane, sa puissance occulte, qu'il devait à des traditions, à des usages séculaires, au pouvoir encore mal établi de l'Européen, dont le Noir se défie. Tel qui le maudissait par derrière pour en avoir été battu et volé, n'eût pas ose le regarder en face, el un coup de force contre Nassib et Tuakali pouvait tourner à mon préjudice. Tout ce que je pouvais faire était de les chasser publiquement, quelles que pussent être, du reste, les conséquences d'un pareil acte.
Ma caravane arriva le malin du 25 décembre, et je résolus d'agir sans plus tarder. Vers dix heures elle s'annonça par des salves insensées de coups de feu. Tous mes gens étaient nus comme des vers; mais à leurs faces rebondies je pus constater avec plaisir qu'ils avaient trouvé des vivres
451) L'AFRÎOVK KQUATORIALK.
en abondance depuis «jue nous élious séparés. Après m'avoir salué, ils s'apprêtaient à entrer dans \v lemhé : je 1rs arrêtai d'un geste.
« Mrs amis, leur dis-je, avant d'entrer dans ee lembé, où vous allez jouir d'un repos bien mérité, je veux vous dire quelques mots. Depuis un an que nous voyageons ensemble, jo n'ai eu qu'à me louer de vos services. Je ne veux pas retracer ici les vilains jours que nous avons traversés, mais je tiens à affirmer avant de vous récompenser que vous vous êtes conduits en braves.
u Deux d'entre vous, cependant, deux «le vos chefs, Nassib et Tuakali. n'ont pas craint d'abuser de votre misère pour vous extorquer des piastres à plaisir, et de profiler de mon absence chez Cazembé pour attenter à mes jours et à ceux de huit de vos frères. Il n'est pas un seul d'entre vous qui ne leur doive plus de la moitié de sa solde, et vous savez comme moi ce qu'ils m'ont volé. Les Noirs jugent de pareils actes comme bon leur semble. Nous autres Blancs, nous les punissons. Tout d'abord je vous fais remise de l'argent que vous leur devez; ensuite je les chasse de la caravane. A partir d'aujourd'hui ils ne sont plus rien pour vous ni pour moi : < je « les jette en route ».
« Ce n'est pas tout. Il en est parmi vous qui ont trempé plus ou moins dans les affaires qui se sont traitées chez Cazembé en mon absence. .)«■ veux en avoir le cœur net et ne pas traîner de traîtres avec moi. Ainsi donc, pour protester contre de pareils agissements, je vous somme tous de m'apporter de votre plein gré les armes et les effets «les deux coupables. De quoi avez-vous peur? Que craignez-vous de ces deux hommes? Sontils Arabes, parents de Saïd Bargacb? Je les ai engagés misérables, et avant le départ même de Zanzibar ils avaient une maison et des esclaves. Je les ai laits riches et ils m'ont trahi, et vous les soutiendriez! Faites comme vous vomirez, mais voilà mon dernier mot. Cette station ne vous sera ouverte, vous ne recevrez des vivres que quand ce que je vous ai demandé m'aura été livré. »
>» Tu risques gros, me dit Storms, comme nous nous mettions à table.
— Peut-être, répondis-je, mais je préfère tout briser plutôt que dénie servir encore de ces deux serpents. »
Que se passa-t-il ensuite? Je ne saurais le préciser, mais à la fin du déjeuner, Farraji, Songoro et quelques autres m'apportaient les armes el les efl'els «les deux bandits. Le reste de la caravane fut autorisé à entrer dans le tembé et je leur fis aussitôt une distribution d'étoffes, queSlorais m'avait avancées. Quant à Nassib «'l à Tuakali, je n entendis plus parler d'eux. Il «-st probable qu'ils profitèrent d'une caravane arabe pour retourner
ENVOI DE HUIT DE MES HOMMES A TABORA. 457 à la côle, car un an plus tard je les retrouvais dans la prison de Zanzibar.
Trois jours après celle exécution, Sefu se niellait en roule avec sa caravane pour Tabora, où il devait me préparer, entre aulres objets, des milliers de mètres d'étoffes, dix-huit fusils à capsule, quelques perles, du sucre. A Wadi-Combo et aux huit hommes qui m'escortaient depuis lendué incombait le devoir d'aller me chercher ce stock; je leur donnai mes instructions et ils partirent gaiement à la suit»? de Sefu, ainsi que quatre ou cinq de ceux que j'avais libérés et qui n'avaient pas voulu rester à la station.
Les courriers ne niellent que vingt jours à parcourir la distance qui sépare Karéma de Tabora. Une caravane chargée ne met généralement pas plus d'un mois. Ainsi, en me donnant un mois de marge, je pouvais espérer me mettre en roule trois mois plus' tard. Hélas! je complais sans l'éternelle lenteur des Arabes, sans la mollesse de l'escorte abandonnée à elle-même, et enlin sans la guerre que les gens de Mirambo allaient bientôt allumer sur toute la roule.
Chaque année, aussi lot l'époque des récoltes, on est sûr de voir les bandes pillardes se mettre en campagne. Sous prétexte de venger des injures, souvent illusoires, adressées au tout-puissant chef d'tîrembo, les chefs se précipitent vers le sud pour faire main basse sur tout ce qui n'est pas de taille à leur résister. Malheur abu s aux caravanes qui se trouvent sur leur chemin, fussent-elles commandées par des Européens ou des Arabes! A chaque camp.ee sont des relards sans fin, des rançons à payer. Encore peut-on s'estimer heureux quand on arrive à passer.
Tout bien disposé qu'il paraisse envers l'Européen, Mirambo est encore à redouter pour lui. Autrefois, quand il guerroyait en personne, le Blanc avait relativement beau jeu à s'entendre directement avec ce potentat; mais aujourd'hui ses chefs abusent de l'autorité qu'il leur transmet, et, avec leurs Rougas-Uougas aguerris, sont pires mille fois que les chefs indigènes. N'est-ce pas à l'un d'eux qu'on doit le massacre de Carter et de Cadenhead, il y a quatre ans, dans un village, éloigné à peine de deux ou trois jours?
Carier, sa mission accomplie, retournait à la cote et venait de camper avec sa caravane chez Kassaghera, quand les Rougas-Rougas de Mirambo furent signalés. Le chef le somma d'avoir a contribuer à la défense du village, et tout porte à croire que Carter se décida à rester neutre. Furieux, les indigènes profitèrent d'un moment où il était isolé pour l'assaillir en masse. Cadenhead tomba un des premiers, mais Carter, officier de l'armée des Indes, était un tireur émérile. Acculé à un arbre, il déchargea d'abord les dix-huil coups de son winchester, puis ramassa celui de Cadenhead et
le déchargea également tout entier. Alors seulement les indigènes reprirent l'offensive, et aussitôt il tombait sous une grêle de balles.
Afin d'être vrai jusqu'au bout, je dois ajouter que l'année suivante Mirambo faisait sauter le borna de ces misérables, mais c'était là une compensation presque platonique à une perle aussi cruelle.
Pour en revenir à ma caravane et à mon matériel, le soir du dépari île Sefu, M. Hore arrivait à la station dans ce même bateau que j'avais vu partir de la côte, et qu'au prix de mille fatigues il avait réussi à lancer sur le lac. Il revenait d'Iendué, où je l'avais manqué de quelques jours seulement, et m'en rapportait, avec son obligeance bien connue, le restant du matériel que j'avais confié aux bons soins de M. Swann.
La vie que cet homme mène sur le Tanganika est particulièrement dure. Engagé pour le compte de la London Mixxionary Society, il est chargé »lu service des communications entre lendué et Itoua, la station mère, située en face d'Oujiji. Rarement il quitte son petit bateau, et je m'étonne que son énergie ait pu résister jusqu'à ce jour à ce soleil brûlant, à ces mauvais temps fréquents, à cette navigation que l'absence d'abris sur les cotes du lac rend particulièrement dangereuse. Aussi me parut-il très changée! d'une faiblesse inquiétante, bien qu'il ne voulût pas en convenir. Slornis insista pour qu'il passât la nuit à la station : mais rien ne put l'empêcher de rejoindre son bateau, qu'il sentait en danger sur cette plage battue par les vents, et à deux heures du malin il appareillait.