CHAPITRE XXIV
Installation à Karérna. — Occupations diverses. — Yoytge chez Makutubu pour vendre mon ivoire. — L'n balcau perdu. — Imprudents cadeaux à mes hommes. — Ressources nombreuses de la plaine de Karérna. — Manque de nouvelles de ma caravane. — Mes plans de vovage vers l'ouest. — Dépit de Sloi ins.
J'avais maintenant tout mon matériel sous la main; c'était le moment ou jamais de le réparer, de le réinstaller pour un nouveau voyage, ear, sous l'influence de ce repos salutaire, je pensais de moins en moins à revenir à la côte. L'esprit industrieux de Slorms me fut là d'un précieux secours.
Ma tente d'abord, (pie je n'avais pas ouverte depuis six mois, était à refaire en entier; j'y attelai aussitôt les trois meilleurs voiliers de la caravane. Mes chaussures étaient dans un état pitoyable. Deux paires de. bottes laissées par quelqu'un de£ voyageurs qui nous avaient précédés furent transformées en bottines très convenables, et, en moins d'un mois, toutes mes vieilles chaussures étaient ressemelées en cuir de rhinocéros. Puis vint le tour des fusils à visiter, des cartouches à refaire, du lit, de la table à raccommoder.
Dans tous ces petits travaux, l'Européen ne saurait trouver d'auxiliaire plus précieux que les Mguana ou hommes libres de Zanzibar. Tous savent coudre, blanchir le linge, couper un pantalon ou une chemise. Sur cent hommes, une caravane a toujours quatre ou cinq charpentiers adroits «>t souvent deux ou trois forgerons qui, pour un modique salaire, ne demandent pas mieux que de tirer profit de leurs petits talents.
Slorms en est arrivé à apprendre le maniement de l'herminette à plus de la moitié de son monde, et il fait faire ainsi une centaine de planches par semaine. Et quel travail pour en faire une seule, avec les moyens dont il dispose! Bien souvent il faut aller jusqu'à un kilomètre couper le tronc, qui est fendu sur place, au moyen de coins, en deux parties égales; l'her-
minette fiiit le resteeD aplatissant les deux faces do chacun u\i ces madriers.
Kntre temps Stonns occupait ses loisirs à prendre des observations cl à calculer. Kn peu de jours il s'était assimilé mon petit bagage astronomique, et nous pûmes ainsi continuer, sinon rectifier les résultats déjà obtenus par nos prédécesseurs.
La photographie nous fut aussi d'une grande ressource. Depuis longtemps mon appareil n'était jkis sorti des caisses, aussi ce ne fut pas sans appréhension que je le mis au jour. Il faut croire qu'une providence avait vrillé sur lui, car, jusqu'aux bains, vieux de six mois, tout fonctionnait admirablement.
Le premier jour de l'an 1884 vint nous surprendre au milieu de ces occupations, el il fut célébré avec un entrain rare dans les fastes africains. Noir.' gaielé, épicée par tout ce que la nature africaine répand d'alacrité et de puissance autour d'elle, nous lit oublier l'absence de certaines joies intimes, mais je conserverai le souvenir de celle agape en tête-à-tèle.
Le mois de janvier, qui avait été l'année précédente si pluvieux et si orageux, se montra d'une clémence inusitée. Ksl-ee effet du hasard, disposition particulière des lieux ? je ne saurais le dire, mais à coup sûr je M retrouvai sur les bords du lac qu'une'bien juile image de celle massika effrayante qui, quatre mois durant, m'avait poursuivi sans trêve. Ici on ne souffre pas de ces pluies interminables qui vous laissent des semaines entières sans un rayon de soleil et ont pour enlr'aetes des ouragans furieux. Ces derniers seuls persistent, et deux fois par semaine il faut s'attendre à une tourmente déchaînée qui bouleverse le lac et renverse les trop fragiles demeures des indigènes. Dans les intervalles, la brise du sud souffle avec une constance de mousson, et, si elle est nuisible à la navigation, au moins est-on sur qu'elle balaye l'atmosphère des effluves malsains qui s'échappent des marais.
Vers le k20 janvier je m'absentai une huitaine de jours, dans le dessein de me débarrasser de mon ivoire. Précisément il se trouvait dans les environs un négrier arabe, ou. prétendu tel, qui accepta mes propositions. Après un échange de pourparlers il fut convenu qu'il me donnerait 200 mètres d étoffes par frasilah ou 15 kilogrammes, prix dérisoire, mais qui s'imposait par l'absence momentanée «le la concurrence. Seulement, comme j'étais bien sûr qu'il essayerait de me voler encore en me livrant la marchandise, je me rendis chez lui en personne.
Makulubu, c'était le nom de ce drôle, demeurait dans la plaine de Kilandou, en face de celte magnifique baie que j'avais traversée en pirogue. Par terre il fallait quatre journées de marche pour y arriver.
VOYAGE CHEZ MAKUTLBl. 461 Le 20 au soir je couchais au village de Karéma avec vingt-cinq hommes, el la matinée du lendemain se passa à courir sur la longue crête qui horde le lac dans le sud. Un sentier superbe lilail sous de heaux hois bien aérés; à nos pieds, le Tanganika battait la falaise rocheuse. Partout des vignes sauvages, les unes gracieusement enroulées dans les arbres, les autres hautes d'un pied à peine, avec de larges feuilles analogues à celles de nos vignes vierges. Pas traces d'habitations, quelques sentes fraîches de rhinocéros et d'éléphants, ces derniers tout petits et d'une sauvagerie qui rendait leur poursuite impossible.
Le 22 nous campions à Kaléaria, premier village du Kipa, l'an dernier encore repaire de Hougas-Uougas el d'un voisinage des plus incommodes pour la station. Le chef, un vieil abruti, me lit part de ses doléances sur l'établissement des Européens au bord du lac : « Les voilà, dit-il, qui traversent le lac,el l'eau s'en va avec eux! » On sait effectivement que depuis trois ans, par suite d'un phénomène en partie expliqué aujourd'hui, le niveau du Tanganika a baissé de ."> mètres, sans qu'on puisse assigner une limite à cette déperdition des eaux. Cette révolution géographique, qui d'un coup relie ce large bassin à celui du Congo, n'est pas sans intérêt pour Kaléaria, el je conçois qu'il en veuille aux Blancs qui viennent lui assécher son gagne-pain.
Puis il me parla du Rikua, un immense marais qui doit ressembler au Bnngouéolo, si j'en crois la triste peinture qu'il m'en a faite. D'après lui, l'eau serait blanche et tellement corrosive qu'à la longue elle mangerait les jambes de ceux qui y pataugent.
Le 25 nous traversâmes un beau pays de chasse, où nous vîmes plusieurs troupeaux de zèbres, de girafes, de bubales, et le 24, enfin, nous entrions dans la plaine de Kilandou, un des endroits les plus remarquables du Tanganika, le seul qui, avec Karéma, soit appelé à un avenir prospère, si jamais le bassin du lac doit devenir un centre de civilisation. Pour la bien juger dans son ensemble, il faut la voir des hauteurs qui la limitent dans toutes les directions, sur un pourtour de 10 à 12 milles de circuit, avec une large échappée sur le lac. Les îles rocailleuses de l'ouest, couronnées d'une végétation maigre et souffreteuse, ferment la baie «l'une muraille jaune doré qui, dans le sud, vient se joindre à la chaîne des collines dont j'ai parlé. Une ou deux pirogues glissant doucement sur la rade tranquille et quelques tètes d'hippopotames étaient les seuls indices de vie dans cette immense étendue.
Une fois dans le centre île ce vaste cirque, on ne voit plus rien, tant on est noyé et submergé dans celte végétation haute, toulfue et puissante.
m L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.
Ici ce sont dos herbes arborescentes, serrées, hautes de 5 mètres, d'où s'exhalent les effluves puants de certaines espèces de fourmis. Plus loin, c'est un petit carré de patates on de maïs, d'où s'enfuit quelque malheureuse femme en train de piocher. Si l'on approche de la plage, il faut patauger dans des rizières semées à la diable, à la volée, ma.s d'une venue splendide. Puis, brusquement, vous vous heurtez à un petit borna d une di/aine de huttes qu'on dirait inhabitées. Ils sont cinq ou six de cette espèce, cachés au plus profond des herbes, y compris celui de Makutubu, aussi important à lui seul que tous les autres réunis; peut-être un millier d'hommes en tout, sur un terrain qui en nourrirait des mill.ons. C'est ce que mes hommes appellent une grande ville, nijt a tratm, comme ils disent, « une ville où il y a des hommes », tandis que les villages de riîemba sont des niji a wachenzis, « des villes de sauvages ».
Je n'ai jamais rien vu d'aussi sale, d'aussi honteusement sordide que ce borna de Makutubu. Dans le principe, les bulles onl dû être construites sur le modèle des huttes indigènes, mais l'encombrement des esclaves, aussi bien que leurs deux années d'existence, ont produit d'effroyable, rava-es. Plus un loit entier, plus une muraille de torchis qui se tienne debout. Les rues ont disparu, coupées qu'elles sont, tous les trois pas, par des palissades de roseaux, derrière lesquelles des familles entières s entassent pour respirer une atmosphère empestée. On n'y peut marcher que courbé en deux el en faisant des crochets tous les pas. Sur chaque porte, accroupis, l'œil hagard, sonl des lépreux et des varioleux, les uns aux jambes en fuseaux, plaqués de taches blanches, les autres le corps et a figure boursouflés par cette éruption immonde. Non, jamais hôpital de blessés n'a vu pareil entassement de souffrances, de plaies béantes, d ulrères gangrenés, et tout cela étalé en plein jour, je puis dire en plein soleil, car c'est le seul remède que ces malheureux connaissent pour guenr les
Le tembé de Makutubu seul, au milieu de cet amas d'immondices, conservait l'apparence d'une habitation possible. Escorte de trois ou quatre bandits du même acabit, il m'attendait sous sa véranda.
j'ai déjà décrit ce type du négrier en parlant d'Aley, el 1 histoire de Makutubu diffère peu de celle de son frère, car tous les deux dépendent du même Vrabe à Zanzibar. Né dans le Marungu, il fut amené et vendu encore jeune à la côte. En quelques années il s'est attiré la confiance de son maître, et aujourd'hui il tranche du potentat dans celte même plaine de Kilandou qu'il traversait la fourche au cou il y a dix ans à peine.
Sa conversation, mieux que tout le reste, fera connaître cet indigène
CHEZ MAKUTIBU. 465
mal i ne d'Arabe. Je l'interrogeais sur ce Marnngu dont je le savais natif et sur Hussinga qui en est le chef.
« Le Marnngu?... je ne le connais pas, me dit-il, mais j'en ai souvent entendu parler. Russinga, dit-on, esl un malin, que lu n'arriveras jamais à pincer, Son borna est si grand qu'on ne peut jamais le cerner, et il trouve
Borna de Makululiu.
toujours une porte pour s'échapper si tu le poursuis. Dans la brousse tu mettras des mois à le joindre, et au moment où tu croiras le tenir, il s'envolera sous la forme d'un franco] in. Si lu persistes à poursuivre le francolin, un peu plus loin il se transformera en une nuée de fourmis blanches qui le dévoreront. »
Makiiliihn toutefois m'installa de son mieux el se montra d'une obséquiosité rampante, jusqu'au moment où je trouvai l'occasion de lui parler île l'objet de ma visite. A voir son insistance à éviter d'aborder un pareil sujet, il n'était pas douteux qu'il ne me préparai quelque lour de sa façon.
Ml L'A I- Kl ijl K KOUATOlUALE.
« Je suis pressé, lui dis-je, et je liens absolument à vendre cet ivoiiv dès demain. Nous sommes convenus de quarante dotis par frasilah : ainsi ce sera l'affaire d'à peine une heure de compter loutes les étoffes.
— C'est que, Msungu, répondit-il d'un air entendu, mes étofles sont plus neuves que toutes celles qui roulent le Centre Afrique, et trente de mes dotis valent bien les quarante dont nous sommes convenus.
— C'est exactement comme mon ivoire, répondis-je : il est superbe, je te délie de trouver le pareil d'ici à la côte », ce qui était vrai.
Dix minutes encore il essaya de disputer; mais je n'étais pas d'humeur à rabattre quoi que ce fût de nos conventions, et il finit par céder.
Makutubu a comme escorte une vingtaine de Rougas-Rougas. et, en véritable Africain, il se trouvait alors en guerre avec un de ses voisins. Vers minuit, une douzaine de coups de fusil furent tirés précipitamment contre son borna. Le plus souvent ces attaques sont sans conséquence; mais, cette fois, les Rougas-Rougas devaient être aux aguets, car un des assaillants tomba, percé d'une balle, devant une «les portes de la palissade.
Le matin je fus réveillé par de longs cris poussés par la multitude. La petite cour placée devant le. tembé était pleine de monde. Au centre d'un cercle, la tète du malheureux assaillant, sciée à coups de COU (eau, était plantée sur un piquet à un pied de terre, et la foule en délire se livrait autour de ce trophée à une ronde échevelée sous une pluie battante. De temps à autre, une femme, un enfant sortait du groupe, s'approchait de cette tète livide, lâchait quelque ignoble plaisanterie, puis rentrait dans la ronde au milieu d'un hourra frénétique. Comme j'arrivais, une vieille mégère, au torse nu, venait de saisir la tète par les cheveux; un instant elle la balança à bout de bras, puis elle la lança à quelques pas, et la tète rebondit avec de sanglantes éclaboussures. Et la foule de se ruer en rugissant.
« Les enfants s'amusent ! > me dit Makutubu, qui regardait la scène d'un œil paternel, sous un vieux parapluie en grosse toile huilée.
La matinée se passa à compter des étoffes et à peser l'ivoire, avec une de ces mauvaises balances arabes où le crochet a toujours à son avantage un contrepoids de 1 ou 2 kilogrammes.
« C'est pour compenser, me dit Makutubu, la perte de poids que doit éprouver l'ivoire en se desséchant d'ici à la côte. » A part cela, il ne s'écarta guère de nos conventions. L'après-midi j'empaquetai le tout et décidai de partir le lendemain : tant j'avais hâte de quitter ce borna empesté.
Le i'r février je rentrais à Karéma, et j'y trouvais Storms sous le coup
CHEZ M A K UT MU. 467 d'un découragement profond. Son dernier daou, s;i seule ressource pour maintenir les deux stations en relations régulières, venait de couler au retour d'un voyage au Marungu. 11 avait été chargé par un grain violent près d'une des nombreuses falaises à pic, et, après avoir chaviré, s'était brisé comme verre. L'équipage avait pu se sauver à la nage, mais tous les fusils étaient au fond «le l'eau, et Storms était en train de s'entendre avec
Mnkutubu, négrier. (Voir p. t<>2 à 40 i.)
des plongeurs vuafipa pour tacher de les repêcher, opération rendue dangereuse par les crocodiles qui pullulent sur la rive.
Dans la situation de Storms, pareil malheur était une catastrophe, car avec les pirogues des indigènes il faut compter un mois pour aller d'une station à l'autre, sans préjudice des dangers à courir. Son découragement cependant ne fut que passager, et il trouva promptement un moyen d'y remédier.
Le capitaine Cambier avait, il y a cinq ans, apporté un petit bateau en
468 L'AFRIQUE fiQUATORI VLE.
acier dans le genre du mien. Trop faible pour naviguer sur le Tanganika, l'embarcation se détériorait sur la plage. L'idée vint à Slurms de l'exhausser, en augmenta ni sa stabilité au moyen de flotteurs, et deux jours plus lard elle était sur chantier. De plus, le canot ayant eu jadis une machine, dont les morceaux étaient disj>ersés aux quatre coins du terahé, il résolut «h* l«^ réunir tous. Puis, sa superstructure terminée, il comptait partir pour lendué, où les missionnaires, mieux outillés, l'aideraient au montage, et de là regagner Mpala à la vapeur.
Cette journée de retour, attristée par ee désastre inattendu, se termina par un incident assez comique. On sait la manie qu'ont les Zanzibarites de faire des salves de coups de l'eu. En rentrant à la station, vers midi, me* hommes n'avaient eu garde d'y manquer, et une balle égarée était venue frapper dans une hutte près de la plage.
Comme nous rentrions le soir, nous rencontrâmes un esclave qui venait à nous eii étalant pompeusement un morceau de pagne sale percé d'un trou où l'on eut passé une tète d'enfant.
« Que veux-tu? domandai-je.
— Maître, tes enfants, ce matin, ont envoyé une balle dans ma hutte, mon pagne a été abîmé, je viens t'en demander un autre.
— Où était ce pagne quand il a été percé?
— C'est ma femme qui le portail.
— Elle n'a rien eu'.'
— Si, elle a eu la cuisse traversée! »
Il avait pensé à se faire donner un autre pagne avant de songer à si femme et aux soins qu'elle réclamait! On se demande vraiment parfois s'il existe un seul sentiment humain dans cette race abâtardie et abrutie!
Le lendemain fut pour mes hommes une journée de réjouissances. Je m'étais souvent demandé l'usage que je ferais des étoffes reçues en échange de mon ivoire, et comme il me répugnait un peu de faire eoncourir à l'exécution de mes projets ce petit coup de commerce pour lequel Cazembé m'avait forcé la main, je m'étais arrêté à l'idée d'en faire cadeau à mes hommes. Il y avait là près de trois mois de solde pour chacun d'eux, mais leur conduite depuis un an me paraissait mériter une récompense; tant de misères valaient bien quelques avantages. La plus simple justice m'en faisait |>eut-ètre un devoir, mais la justice est souvent uni: erreur dans un pays où la reconnaissance est inconnue et où la bonté passe pour de la faiblesse. J'eus un avant-goût de ma sottise en remarquant que. la distribution faite, trois hommes seulement me payèrent d'un merci qu'ils m'accordent volontiers pour une poignée de farine ou une feuille
IMI'Hl DKNTS CADEAUX A MES HOilMKS. 409
de tabac. Les autres étaient restés impassibles et ils attendaient pour rire que j'eusse le dus tourné.
Quatre joui s plus lard se produisit un autre l'ait, insignifiant en apparence : huit ou dix hommes vinrent à la fois me mendier des vêtements. Ils avaient vendu tous les leurs pour boire du pomhé, acheter du chanvre et du tabac. Non seulement c'était la première fois que je les prenais à mendier, mais ils n'avaient plus leur air obséquieux, et leur sourire narquois semblait me dire : .
« Puisque tu es riche, tu nous dois bien cela ! »
Une autre fois, Hassani venait de tuer un buflle. Mes gens refusèrent d'aller chercher la viande, comme si j'eusse abdiqué tous mes droits. Je leur coupai les vivres pour huit jours et donnai le buflle aux esclaves. Plus tard cette indiscipline, activée par quatre mois d'oisiveté continue, «levait avoir de bien autres effets.
En parlant des ressources naturelles de Karéma, j'en ai oublié qui ont cependant leur importance. La première de toutes est le miel, qui semble ici plus commun qu'ailleurs, à tel point que les indigènes, surmontant leur paresse, se sont décidés à l'exploiter. Ils le récoltent dans des écorces séchées, en forme de cylindres, qu'ils suspendent dans un arbre touffu pour l'abriter des maraudeurs; et telle est la quantité qu'on en tire pendant la saison propice, qu'on trouve à en acheter 10 à \"2 litres pour 7) mètres d'étoffe. La privation de sucre rend cette denrée doublement précieuse pour l'Européen, et, mélangée au riz bouilli, elle lui fournit un mets à son goût.
Au sud d'Oujiji les indigènes connaissent le riz, mais ne le cultivent pas, le trouvant trop fade. Kilandou est le seul point du lac où l'on trouve «les rizières, et encore ai-je eu beaucoup de mal à me procurer 50 kilogrammes de grains.
La canne à sucre vient un peu partout dans les endroits frais, mais il faut aller jusqu'à Tabora pour la voir cultiver. Les Arabes en extraient un liquide noirâtre, sirupeux, qui a le goût du miel et porte le même nom. Je m'étonne aussi de ne voir que peu de bananiers, alors qu'à Oujiji et dans l'Ougouha le vin de banane est d'un usage courant. Le bananier, plante fragile, demande un pays tranquille jwur atteindre sa croissance, et l'état de guerre constant dans ces parages ne lui est pas favorable. A peine en reneontre-t-on quelques plants dans tout le Fipa, et c'est cependant le seul fruit connu des indigènes.
Le terrain semble propice pour certaines espèces subtropicales et tropicales, à en juger par les essais du capitaine Cambier. Les pêchers et les
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abricotiers n'ont pas réussi, mais l'intérieur du tombé est encombré <1«* citronniers, de grenadiers, de papayers, de goyaviers, de pommiers, de canneliers. Deux ou trois manguiers sont encore à l'état de petites plantes et exigent des soins de tous les jours.
Comme objet d'exportation, le pays de Kawcndé (c'est le nom de la tribu qui babile les environs) n'a que le sel, assez commun dans le nord. Les Vuafipa en achètent de grandes quantités qu'ils vont troquer ainsi que leurs grains contre les esclaves de la côte ouest.
Storms s'est beaucoup occupé de collections, et je doute qu'il existe en Afrique plusieurs coins aussi riches en ornithologie que les côtes ensoleillées du Tanganika. La mer est malheureusement trop éloignée, et quel que soit le soin qu'on apporte à empaqueter les échantillons, ils arrivent à Zanzibar hors d'état de servir. Peux des askaris de la station n'ont pas d'autre travail que la chasse, et tous les jours, à deux heures, c'est plaisir de dépouiller leur butin. Il y a d'abord les oies et les canards, soigneusement mis de côté pour la table, puis nombre d'autres espèces moins utiles : jabirus, grues couronnées, grues ordinaires, hérons géants, hérons cendrés, spatules, aigrettes, ibis religieux, ibis brun marron, pélicans, flamants, cormorans, becs-croisés, anhingas, poules sultanes, poules d'eau, râles, chevaliers, couroucous, deux espèces d'aigles pécheurs, vautours, corbeaux, toucans, engoulevents à grande plume, pintades, francolins, perdrix, cailles, quatre espèces de martins-pècheurs, des huppes, des veuves, des cardinaux, etc.
Le manque de cartouches à plomb ne me permet pas de contribuer à ces hécatombes journalières, mais Ilassani prend sa revanche sur la grosse béte, également très commune. Plusieurs fois il nous rapporta deux buffles. Deux fois il fit des doubles sur les zèbres, et même une fois sur les girafes, coup de fusil superbe, car elles sont tellement sauvages que c'était la première fois qu'on en mangeait à la station. Je ne dis rien des cobes, bubales et autres polîtes antilopes. Malgré l'abondance du gibier, cette chasse est impraticable pour l'Européen, tant les herbes sont hautes et denses dans cette plaine de Karéma, qui des collines du lac s'étend dans le sud-est jusqu'au Rikua, appelé aussi lac Léopold 11.
Le Fumé, petite rivière qui l'arrose et vient se jeter dans le Tanganika, serait môme, assurent les indigènes, un déversoir de ce dernier lac. Sur toute l'étendue de cet immense fouillis, l'œil ne perçoit pas une éclaircie, et c'est peine perdue de vouloir suivre une piste avec des souliers, surtout en cette saison.
Sur les bords du lac, la marche est plus aisée. Dans ces alluvions encore
RESSOURCES NATURELLES DE KARÉMA. 471 sablonneuses, les jones sont plus courts, inoins tassés et semés de bouquets d'ambach d'un accès relativement facile, malgré ses épines. L'ambach de Scbweinfurth est très répandu sur les bords du lac, où il rend de grands services aux indigènes pour la construction de leurs pirogues. Leurs connaissances en matière de constructions nautiques ne va guère au delà du trou à creuser dans le tronc de l'arbre; la stabilité s'obtient au moyen de flotteurs dont l'ambach lait tous les frais.
Pour en finir avec les exploits déliassant, je «lois citer une hyène énorme, à tète d'ours et à robe lacérée, qui depuis longtemps nous tenait en éveil avec son rugissement lugubre. Klle eut, un jour, l'audace de tuer un veau; mais le lendemain elle restait « sèche » au piège que Hassani lui avait tendu pendant la nuit.
Le milieu de mars arriva cependant sans que je reçusse aucune nouvelle île ma caravane, et mes craintes s'aggravaient chaque jour des bruits contradictoires qu'on faisait courir sur son compte.
Une petite caravane de négriers «Usait être partie avec elle de Tabora, mais la crainte des Rougas-Rougas avait fait abandonner à mes hommes la roule ordinaire, et depuis on n'en avait plus entendu parler. Des indigènes assuraient qu'ils avaient été attaqués chez Soroma, et ces bruits vrais ou faux me plongeaient dans une anxiété cruelle.
Un fait certain, c'était que les courriers ne passaient plus, et depuis janvier la station n'avait rien reçu de Zanzibar. Huit askaris embauchés par Stonns arrivaient, d'ordinaire assez régulièrement, chargés de lettres de la côte, et, pas plus que ma caravane, ils ne donnaient signe de vie. 11 était également certain que la guerre commençait à s'allumer sur sa roule, et nous savions de bonne source que deux ou trois bornas étaient déjà cernés par les Rougas-Rougas de M ira m ho, en vue d'un siège en règle. A deux reprises j'envoyai des détachements, qui me revinrent huit jours après sans l'ombre de renseignements.
Mes projets étaient pourtant arrêtés, autant que projets peuvent l'être en Afrique. Le lac traversé, je voulais me lancer vers l'ouest, passer le Loualaba, puis continuer dans la direction de Stanley-Pool, en coupant la grande courbe du Congo, sans trop m'écarter du V degré de latitude.
La première étape de ce voyage «le retour, la plus dure sans contredit, était la traverst-e du Tanganika, et je l'avais déjà préparée dans la limite île mes moyens. J'avais réussi à me procurer une «les plus lielles pirogu«*s de Kilandou. Elle servirait à transporter le matériel «lans le l«mg«létour qu'il faudrait faire dans le sud pour arriver à Mpala. De plus, tous les riverains des îles étaient prévenus de ma prochaine arrivée et «levaient tenir toutes
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leurs pirogues disponibles pour passer ma caravane au plus toi. Mon matériel enfin était tout disposé, et, vingt-quatre heures après l'arrivée de mon ravitaillement, je pouvais me mettre en roule.
Storms touchait aussi au bout de son travail. Le Canibier, c'est ainsi qu'il avait baptisé son nouveau bateau, exhaussé do 40 centimètres et élargi d'une ceinture d'ambacb, flottait à ravir, et c'était vraiment un travail superbe, dont eût été lier un ouvrier de profession. Les morceaux de la machine, à peu d'exceptions près, avaient été retrouvés, et, le 5 mars au matin, Storms quittait la station, en route pour lendué.
Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant bon voyage et nous «lisant au revoir à Mpala, puis la voile fut hissée lentement. Il faisait petite brise d'est. Pendant une heure je suivis h' Combler dans ma longue-vue, me demandant si jamais nos destinées aventureuses nous remettraient en face l'un de l'autre; puis il disparut derrière la pointe.
Ce départ me causa une impression de tristesse que je ressentais pour la première fois pendant mon voyage. Seul, dans ce grand tembé, que mes hommes n'habitaient pas et que ceux do Storms semblaient avoir déserté, je me sentais condamné à une vie nouvelle, où le spleen n'allait pas tarder à in'envahir. Le jour, j'essayais de réagir par de longues promenades sur le lac, par quelques travaux de menuiserie pour installer la pirogue qui venait de m arriver. Mais les soirées étaient d'une longueur mortelle. Je me prenais à supputer, pendant des heures entières, le plus ou moins de chances que ma caravane avait d'arriver prochainement, et pour la première fois je sentais l'optimisme naturel de mon caractère m 'abandonner dans celle lourde solitude, entre ces quatre murailles qui reprenaient brusquement leurs allures de prison.
Je ne connais pas de pire supplice qu'un long stationnement en Afrique. Quel que soit le confort dont il jouisse, l'Européen se laisse toujours opprimer par l'aspect désolé de celte nature sauvage et dont les habitants n'ont d'humain que le nom. (le confort lui-même, tout relatif qu'il fut, commençait à me peser et je me prenais souvent à rêver de mon ancienne vie d'aventures, vie rude, mais active et entraînante et qui ne nous laissait pas le temps de nous apitoyer sur nous-mêmes.
Mes gens eux-mêmes, à leur insu, souffraient de cette oisiveté et brûlaient de se mettre en roule; mais eux désiraient revoir Zanzibar, et c'était là l«* no'iid de la difficulté. Un jour, de ma petite lable, je regardais Babaîdi, mon charpentier, qui équarrissait un arbre, ou plutôt le redressait, pour parler comme lui.
« Mon brave Babaîdi, lui dis-je, quand on manie l'henni nette comme
DÉPART DE STOHMS. 475 toi, on moule un établissement à Zanzibar et on s'en fait des renies, plutôt que de porter îles charges dans l'intérieur.
— Maître, me répondit-il, Babaîdi n'aime pas à travailler pour gagner de l'argent. Il faudrait, d'abord, en commençant, me mettre sous les ordres d'un patron qui me volerait mon gain. À Zanzibar le bois est cher, tandis que dans l'intérieur, si j'ai besoin de 5(1(1 arbres, je n'ai qu'à lés couper.
« Puis, je cours les caravanes depuis mou enfance, et quand on a goûté de cette vie, on n'y renonce plus. Nous aimons bien à revenir à Zanzibar poury passer un mois; mais aussitôt que notre argent est mangé, il nous faut
lirp.u I ilu ra|iilaini' Stomis.
repart Ù\ Quelques-uns essayent de s'installer, soil au service des Européens, soit à celui de Saïd Bargacb, mais je n'en ai jamais vu un ne pas déserter au bout de deux mots de cette vie sédentaire
« Pour vous autres Blancs, n'est-ce pas la même chose? Regarde Standey
(Stanley), Livingslone Ils juraient de ne jamais revenir et ils y sont
encore, s'ils ne sont pas morts. Toi qui es toujours à maugréer contre les indigènes, lu verras que lu reviendras comme les autres. »
Celte note était générale chez mes hommes, et, me doutant bien peu de la place que leur désir de revoir Zanzibar occupait dans leurs préoccupations, je me reposais en toute confiance sur ces bonnes dispositions. J'oubliais qu'avec le Nègre il ne faut jamais compter sur rien. Ma caravane allait se charger de me le rappeler, en me soumettant à une dernière et rude épreuve.