RÉVOLTE DE MA CARAVANE
Le 15 mars, vers dix heures du malin, j'écrivais tranquillement sous la véranda du lembé, quand Wadi-Asmani, les yeux sanglants, la figure bouleversée, s'approcha de ma table.
« Maître, me dit-il, la caravane vient de lever le camp, elle part pour Zanzibar.
— Tu ne sais rien de plus? répondis-je de mon air le plus indifférent.
Wadi-AMiiani miaouct; lu ivvollf.
— Klle regrette, de ne pouvoir le faire ses adieux; mais elle a peur que tu ne le nielles en colère. Klle est désolée également d'emporter les fusils, mais elle ne peut s'en passer pour un aussi long trajet.
— C'est bien, SOuhaite-lui bon voyage! >• Et je fis semblant de me remettre au travail.
Jamais, on peut le croire, calme ne fut plus affecté que le mien. Cette nouvelle, si inattendue, si grosse de conséquences incalculables, m 'arrivait comme un coup de massue. Pour en arriver à une exécution aussi complète, le mouvement devait être depuis longtemps prémédité; au trouble de Wadi-Asmani il était facile de deviner en lui le fauteur du mou-
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vemenl. Comme pour mieux l'affirmer, il revenait au bout de cinq minutes.
« Tes enfants partent en masse, et tu ne trouves rien à leur faire dire .' >• ajoula-t-il de sa voix rogue.
Cette fois ma patience était à bout, ma canne était à ma portée, et l'orage dont il avait lui-même parlé éclata malgré moi.
« Va me chercher ton fusil et ton revolver, puis sors à l'instant de ce tombé, où tu ne remettras plus les pieds. »
Farraji, que je fis appeler, prélendit ne rien savoir. Tout s'était, disait-il. combiné en dehors de lui. J'allai donc à la porte du tembé me rendre compte de visu des proportions de ce désastre.
Ma caravane était effectivement partie; dans le camp désert on |»ouvait apercevoir encore quelques traînards, qui, leurs nattes pliées sur la tète, rejoignaient en courant le gros du convoi, perdu dans les grandes herbes du sentier de Tabora. Kamna et Hassan i causaient près de la porte; je les interpellai, mais ils ne s'approchèrent qu'avec répugnance. « Maître, me dit rapidement Hassani, défie-toi de nos deux chefs, qui sont complices de ce qui se passe. On nous a menacés de mort si nous te disions quoi que ce soit. Au milieu de la nuit nous viendrons te trouver et causer : mais c'est noire tête que nous jouons à rester plus longtemps avec toi. »
Elle fut longue, celte soirée passé»' seul en face d'une catastrophe qui menaçait d'anéantir mes projets. Autant pour calmer mes nerfs que pour tuer le temps, je causai longuement avec Rachid, le chef auquel Storms avait laissé le commandement de la station.
Rachid, Comorien de naissance et Arabe d'éducation, était intelligent ; la lourde responsabilité qui lui incombait, autant que la confiance que Storms avait en lui, m'en faisaient un auxiliaire précieux; au moins n'avaitil aucun intérêt à me tromper, et je m'empresse de reconnaître que je n'ai eu qu'à me louer de ses services.
« Je ne puis, me dit-il, me mêler aux affaires de ta caravane; tu saiN que les caravanes n'obéissent qu'au chef reconnu dans un chaouri, et mon intervention ne ferait qu'envenimer les choses; mais ne crois pas tout perdu. Avec le Noir, il est vrai, on ne peut jamais jurer de rien; mais si tu as l'air de ne pas prendre leur escapade au sérieux, dans deux ou troi* jours ils reviendront d'eux-mêmes. Pas de colère, pas de punitions, et dè» demain entre avec eux en pourparlers, parce que les chefs pourraient prendre prétexte de ton abandon pour augmenter l'ébullition de tous ces cerveaux légers. »
Comme ils me l'avaient promis, Hassani et Kamna vinrent dans la nuit
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l'aire leur rapport. Wadi-Asmani, me dirent-ils, élait l'Ame du complot, mais la peur de se compromettre l'avait empêché de prendre le litre officiel de chef, dont étaient investis provisoirement le grand Songoro et Bilali Mafia, les deux hommes qui avaient reçu de moi le plus de témoignages de bonté. Leurs griefs étaient aussi nombreux que peu plausibles. Ils prétendaient qu'ils étaient incapables «le faire une nouvelle campagne, qu'ils n'avaient été engagés que pour deux ans et qu'ils voulaient retourner à Zanzibar, que je ne traversais le Tanganika que pour retourner chez Cazembé, lui déclarer la guerre.
Ilassani et Kamna n'avaient appris le complot que le matin même; depuis quelques jours ils savaient qu'on se réunissait le soir à un endroit désigné, mais à leur approche toutes les conversations cessaient. La caravane élait allée camper chez Ghata, à quatre heures de marche; demain on devait procéder à l'élection définitive des chefs, et le surlendemain prendre la roule de Tabora. Ils ne pouvaient me dire jusqu'où iraient les choses, mais ils connaissaient au moins dix des révoltés qui ne les pousseraient pas à bout.
Le I i je dépêchai Farraji chez Chata pour jeter les bases d'un rapprochement. Il ét;iit chargé de paroles vagues, de propositions indéterminées, de ces phrases sans fin et sans portée qui font le fond de la politique africaine. Que pouvais-je dire? on ne me demandait rien. Il devait enfin consigner toutes les plaintes et me les rapporter.
A la nuit il revint, mais sans m'apprendre rien de plus que ce que m'avaient dit Ilassani et Kamna. Le désir de revoir Zanzibar, l'appréhension de dangers nouveaux à affronter étaient au fond le véritable prétexte du désordre, et ils savaient bien qu'ils mentaient quand ils disaient n'avoir été engagés que pour deux ans.
Rien de plus naturel, certes, que celle envie folle de revoir leur île bienaimée; mais était-ce après quatre mois d'une complète oisiveté qu'il fallait me parler de fatigue, alors surtout que l'itinéraire que je comptais suivre pour me rendre à Stanley-Pool était à peine plus long que la distance à laquelle je me trouvais présentement de la cote ?
J'épargne au lecteur les discussions oiseuses qui suivirent et qui ne durèrent pas moins de trois jours. Les Noirs se complaisent à ces palabres interminables, où la patience la mieux exercée s'use sans but, et où le système nerveux de l'Européen, plus pratique et plus pressé, a toujours le dessous.
Le 17 il fui convenu que les mutins rentreraient provisoirement dans leur camp, en attendant le retour de Wadi-Combo; ce jour-là on ferait un
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chaouri général pour régler les conditions du nouveau voyage. Wadi- Asmani perdait son litre de chef, mais je n'userais d'aucune autre représaille.
La matines; du 18 les vit effectivement rentrer. Ils revinrent sans tapage, l'air contrit, et reprirent aussitôt le cours de leurs occupations quotidiennes.
Veut-on savoir l'épilogue de cette tragi-comédie? Le soir, pendant ma promenade, je vis venir à moi deux vieux porteurs de bateau; ils avaient cueilli un bon accès de lièvre chez (ihala et venaient demander des médicaments.
« Pourquoi aussi, leur dis-je, vous lancer dans une semblable affaire?
— Oh ! buana ! me fut-il répondu, il y avait trop longtemps que nous n'avions fait Ytuia (la mauvaise tète), il fallait bien nous secouer un peu. »
El leur figure s'illuminait et semblait dire : « Oh! nous nous sommes joliment amusés! >•
Voilà les puérilités, les inepties auxquelles plus d'un voyageur a dû la déroule de son escorte, l'effondrement de projets élaborés, remaniés pendant des années et souvent la perte de la vie. Kl qu'on ne conclue pas, de la solution heureuse de celte première épreuve, à son peu d'importance; il eût suffi d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres et transformer en désastre ce retour à la station. Il faut loul craindre d'un mouvement en masse quand les chefs sont de la partie. J'en devais faire moi-même un peu plus lard la triste expérience dans une révolte analogue, amenée, il est vrai, par des motifs plus graves, mais qui me laissa bel et bien abandonné sur la rive opposée du lac.
Wadi-Combo seul pouvait me tirer de l'impasse où je me trouvais; j'avais foi dans son caractère ouvert, chevaleresque, et l'absence complète de ses nouvelles me plongeait dans de cruelles anxiétés. En attendant son retour, il était urgent d'arracher mes hommes à cette oisiveté qui m'était si funeste, et je m'employai à leur trouver des occupations. Deux circonstances vinrent me servir à souhait.
I,a première fut l'invasion d'un fauve qui en deux jours répandit la terreur dans la station. La première nuit, deux femmes furent égorgées juir lui, le soir, en rentrant des champs; la seconde, une autre femme fut surprise dans sa hutte au milieu du borna des esclaves: la troisième, un homme de la caravane de Storms fut égorgé dans le môme borna; enfin, h quatrième, un des miens, Jumah, fut attaqué et reçut une profonde blessure. Ce sinistre visiteur resta cinq jours acharné sur la station, et malgré
RAVAGES D'UH FAUVE. 479 nos précautions chaque nuit eut sa victime; la sixième, il en fit deux nouvelles dans un village voisin.
A mon grand regret il m'est difficile de classer ce carnassier, car on l'aperçut rarement de près. Kamna cependant assista à regorgement d'un malheureux dont ne le séparait qu'un mauvais brasier; comme je lui reprochais de n'avoir pas fait usage de son fusil :
« Ah! huana! que peut-on contre le Muzimu (l'esprit)? (j'a été l'affaire de trois coups de dents, puis il est remonté au ciel. L'animal est tout noir, ajoula-t-il, pas plus haut qu'un renard, mais plus allongé, avec une queue bien fournie de poil. Le museau, effilé, est marqué de taches blanches au-dessous des yeux. » Enfin il n'était que trop certain que l'animal, en dehors de ses bonds prodigieux, avait la faculté de grimper comme un chat sur la palissade, haute de 4 mètres et garnie d'épines.
La blessure faite ce jour-là était particulièrement hideuse; on y etïl en vain cherché un coup de dents; les deux côtés de la gorge étaient coujiés comme avec un rasoir, et cependant le malheureux mil deux jours à mourir, deux jours qu'il passa accroupi près du feu et ne cessant d'assouvir une soif ardente avec des bols de liquide qui ressortaient au haut de la poitrine sans atteindre l'estomac.
Pour une seule des femmes il fut aisé de constater que l'animal s'était gorgé de carnage. Tout»' la poitrine avait été arrachée, et dans une mare de sang, en partie desséchée, on retrouvait des traces de la langue. Ses compagnes ne portaient au cou que «le petits coups de dents à peine visibles, et qui, sans hémorragie, avaient amené une mort instantanée. C'est ainsi qu'opère le léopard, et tout me fait croire que le coupable appartenait à cette famille, qui lue pour le plaisir de tuer, et d'instinct choisit la gorge, comme l'endroit sensible de sa victime.
Jumah, chassé par la pluie d'un toit où il était couché, venait de s'étendre à terre entre deux nattes, quand l'animal lui tomba dessus comme une bombe. D'un mouvement brusque, en se levant sur son séant, il l'envoya rouler à dislance avec la natte, mais l'animal fut sur lui de nouveau, et d'un coup de dents lui ouvrit le cou sur une longueur de dix centimètres. Pendant quelques secondes Jumah le maintint par une patte en écartant de sa gorge ce museau sanglant; mais de la patte restée libre la bête lui laboura le bras et elle ne se sauva que devant la fusillade.
L'audace tranquille de l'animal, aussi bien que les superslilions réveillées par ces meurtres mystérieux et répétés, augmentaient la panique. Pendant quatre jours on l'aperçut huit ou dix fois au moins, tantôt sommeillant dans les champs, sur un toit de hutte abandonnée, tantôt dévalant au petit
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trot dans le jardin du tombé, narguant toujours la fusillade. J'organisai des battues, je dressai des pièges, sacrifiant des chèvres et des mouton>; rien n'y lit; le diable en personne n'eût pas mieux déjoué mes plans.
« Il n'y a rien à foire, me disaient mes hommes, la faute est à huuna Storms. Le jour où il a construit celle ville, on lui a dil : m Donne un <r bœuf au Muzimu du lieu. » Huuna Storms a refusé : la bêle fera des siennes jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul esclave.
« Regarde Chata ; il y a deux mois il a perdu quatre femmes de la même façon; de suite il a jelé un bœuf dans la brousse pour apaiser le Muzimu. Kh bien, non seulement la béle n'a pas voulu du bœuf, mais même elle l'a ramené le lendemain à la porte du village! »
Les plus sceptiques de mes hommes avaient (lui par subir l'influence de ce mystérieux ennemi n'ayant soif que de sang humain. N'élail-il pas étrange en effet de voir ce démon s'attaquer à des femmes, à des esclaves .' Jumah n'était qu'un enfant, le plus petit, le plus faible de ma caravane, et dans les environs on ne cilail pas un seul homme fait au nombre des victimes. On en concluait que l'esprit invisible étudiait ses coups pendant la journée.
Os accidents fâcheux pouvaient avoir de graves conséquences en poussant les esclaves à une désertion en masse. Les malheureux terrorisés en avaient le projet, quand la hèle se décida enfin à continuer plus loin le cours de ses exploits, nous laissant à d'autres préoccupations, sinon moins graves, au moins plus intéressantes.
Le 21 mars, après quatre longs mois d'attente et d'une inquiétude qu'on peut comprendre, je reçus enfin des nouvelles de Wadi-Combo et de nia caravane de ravitaillement. Elles étaient certes à peine rassurantes, mais mieux vaut souvent une certitude fâcheuse à une incertitude prolongée. Wadi-Combo se trouvait en détresse à mi-chemin de Tabora, arivté par un chef, Moïna-Miéga, qui voulait le rançonner, et il me dépêchait deux hommes, dont Makussudi, pour demander des secours i m médiats.
Ces deux hommes n'étaient arrivés jusqu'à moi qu'à travers des difficultés extrêmes. Dans l'Unianembé, la caravane avait élé attaquée deux fois par les Rougas-Rougas ; mais, depuis Moïna-Miéga, la guerre était tout le long du sentier, et ils n'avaient pas rencontré moins de quatre bornas cernés par des troupes de Mirambo. Heureusement lechef d'une deces bandes, en train de faire le siège de Soroma (un village distant de dix lieues de la station), se montrait bien disposé pour ma caravane. Moïnanga, c'était son nom, au simple récit de mes deux hommes, avait déjà détaché une trouj>e pour manger Moïna-Miéga et dégager Wadi-Combo; il me dépêchait de pli^