‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 87 sur 119 · L'A F IU QUE É«H ATOHI A LE · texte numérisé non relu

L'A F IU QUE ɫH ATOHI A LE

craintes cl mon anxiété; doux d'entre eux n'avaient été que légèrement atteints, mais Atibu, le troisième, avait eu le bras traversé par une grosse balle de enivre, et l'absence «le pansement aussi bien mie la marche avaient amené un commencement de gangrène.

Ils avaient été attaqués dans les environs de Somma par des Rougas- Rougas embusqués, que mes hommes avaient ensuite poursuivis quelque temps, «mi leur faisant quatre ou cinq victimes. Les tètes de ces dernières avaient été apportées à Moïnanga, qui n'en avait témoigné aucun mécontentement, bien qu'ils lussent de sa bande, car l'insouciance île ces gens-là en matière de vie et de mort dépasse l'imagination. Ces bandes n'ont aucune organisation et ne se réunissent autour d'un chef que quand un impérieux besoin d'union se fait sentir; s'il plaît à un bandit «le risquer sa léle pour voler un«l charge de poudre, Moïnanga n'a rien à y voir.

Son siège contre Somma était poussé avec une vigueur sans pareille, et les détails «pic mes hommes me rapportèrent ne manquaient pas d'intérêt. Les assaillants, au nombre de deux ou trois cents, étaient campés en désordre dans les champs avoisinant l«l borna; les récoltes en pleine maturité leur offraient ainsi une alimentation facile. Ils avaient, sur un des côN;s de la ville, ménagé une issue pour «pie h's assiégés pussent venir se mesurer avec eux en rase campagne.

Chacune «b's autres portes du homa était gardée par un blockhaus solide placé à 20 mètres en avant, «>l rendant toute sortie impossible. De plus, ;i 50 mètres en arrière de ces ouvrages, s'élevait une ligne concentrique de fortifications d'où les Rougas-Rougas dominaient la ville, dette enceinte, malheureusement faite de troncs mal équarris, n'abritait qu'imparfaitement les tireurs assez audacieux pour s'aventurer sur son couronnement, aussi les assiégeants perdaient-ils beaucoup plus «le momie que les assiégés qui n'étaient qu'une centaine. Enfin on creusait une mine profonde aboutissant au milieu «lu village, et s«ms peu l'on devait s'en servir pour v faire irruption pendant la nuit.

Somma, comme défense, s'était contenté de couvrir d'argile ses toits pour les protéger contre l'incendie. A l'heure actuelle il avait déjà perdu la moitié de son monde, tous chasseurs cl bandits éprouvés ; le reste, sachant qu'il ne fallait compter sur aucun quartier, vendait chèrement s;i vie. Il succ«unba quinze jours plus tard, après une lutte acharnée, où ses enfants se firent tuer jusqu'au dernier. Moïnanga lit ensuite du borna un tmnjo (sac) complet cl alla porter plus loin h' cours «le ses exploits en attendant que la sécheresse, en détruisant les cultures, l'ohligeàt à rentrer chez lui.

Somma étant relativement près de la station, je pus suivre pas à pis les

SlÈi;E ET SAC D'UN VILLAGE INDIGÈNE. 483

diverses phases de eelle lulte sanglante. A l'approche de Moïnanga tous les environs avaient d'abord couru aux armes dans l'intention louable de secourir un frète vuawondé attaque; niais un examen plus approfondi des forces de Moïnanga leur avait bientôt donné à réfléchir, et, h1 jour du longo, plus d'un se trouvait là pour partager 1rs dépouilles du vaincu. Le chef du petit village de Karéma, dès h- début des hostilités, vint demander de la poudre pour combattre Moïnanga; huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'il renouvelait sa demande, mais cette fois pour combattre Somma. Et tout cela sans arrière-pensée, sans fausse honte; il trouvait même étrange que le seigneur de la station lui refusât cette facilité d'augmenter son crédit et ses richesses.

Un courant constant de communications s'était établi entre Soroma et la station. Je questionnais avec avidité tous les nouveaux arrivants, pensant recueillir quelques indications sur le sort des miens. Mais il me fallut attendre jusqu'au 15 avril pour être lixé, et cela grâce à mon brave Ferrouji, qui lit quatre marches, seul, dans ce pays bouleversé, pour venir me trouver. Je lui laisse la parole et aussi la responsabilité de son récit.

« Maître, la caravane est dégagée et entre probablement aujourd'hui au camp de Moïnanga. Depuis qu'elle a reçu les secours envoyés d'ici, elle a été attaquée deux fois par des bandes, auxquelles nous avons infligé des perles sérieuses. C'est le lendemain de la dernière affaire que j'ai demandé à Wadi-Combo de prendre les devants.

« — Le maître, lui ai-je dit, attend des nouvelles avec impatience, et je « me charge de lui en porter. Je connais les Kougas-Rougas, je parle leur « langue, j'ai vécu longtemps de leur vie et je passerai sans encombres.

« — Tu es un enfant! a répondu Wadi-Combo.

« — Adieu, Ferrouji, disent les autres, lu vas mourir!

« — Si je meurs, je mourrai seul, ai-je répondu : cela ne regarde «pie « moi », et je me suis mis en roule.

« Il y a quatre jours de cela ; chaque jour j'ai croisé trois ou quatre bandes, qui toutes m'ont reçu à liras ouverts et m'ont invité à manger l'ugali. Une seuli! fois j'ai cru que les choses tourneraient mal. J'avais couché sur un arbre, près d'un petit camp que je n'avais pu atteindra avant la nuit noire. Le lendemain, comme je descendais, je fus entouré et dévalisé en un instant; puis on me conduisit devant le chel.

<t — Oui es-tu? d'où viens-tu? s'écria celui-ci.

< — Je répondrai, dis-je, quand on m'aura rendu ma natte et mon « fusil. »

<c Je suis très riche en ce moment : ma natte était pleine d étoffes, que

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j'alignai une à une, bien en évidence; par-dessus je déposai mon fusil, ma cartouchière; puis, nu* relevant fièrement :

« — Je suis, m'écriai-jc, Ferrouji, l'enfant d'un Msungu qui est à Karv- « ma! Mon maître a plus «le fusils qu'il n'y a de paille sur vos toits! Oui »< de vous osera porter la main sur ces objets? »

« A ces mots le chef entra dans une grande colère contre ceux qui m'avaient arrêté, et en chassa deux ou trois du camp. Puis il fil apporter un ugali énorme, que je dévorai avant de me remettre en roule. Hier j'arrivai chez Moïnanga. qui est bien le meilleur des hommes. L'ngali qu'on m'apporta eût été suffisant pour dix personnes, et, comme j'avais retrouvé dans son camp plusieurs anciens compagnons d'armes, nous avons l'ait bombance toute la nuit. J'y serais encore si je n'eusse connu ton désir d'être renseigné sur le sort de les enfants. »

Comme complément à toutes ces bonnes nouvelles, Ferrouji m'annonçait que Wadi-Combo élail porteur d'un volumineux courrier venant de la cote, courrier qu'on n'avait pas voulu lui confier, à lui Ferrouji, mais qui arriverait le surlendemain. Depuis six mois la station n'avait rien reçu de Zanzibar, aussi était-ce une chance inespérée qu'un paquet de lettres et de journaux au moment où j'allais me mettre eu route.

Le 17 avril, vers dix heures du malin, la caravane annoncée et si longtemps attendue faisait une entrée triomphale. C'est toujours une fêle curieuse que l'arrivée d'une caravane. Un voyage hérissé de difficultés et de périls donnait à celle-ci un caractère particulier.

Les soixante porteurs vunyamué/.i, massés dans le sentier, en file indienne, mirent près de dix. minutes à franchir les 500 mètres qui séparaient la station de la montagne. C'étaient, pour la plupart, des vieillards, abrutis, déguenillés, mais solides sous leurs fardeaux; pas d'autres bagage> que l'arc et les flèches et leur salaire en étoffes, soigneusement serré sur la charge pour les empêcher de remporter en désertant.

En tète, le kiratigozi et le tambour s'avançaient gravement, à l'onihic d'un immense pavillon tricolore aux couleurs douteuses. Sur les flancs, mes hommes, dispersés en tirailleurs, déguisés en Kougas-Kougas et esquissant les pas les plus burlesques, réveillaient les échos de leurs salves bruyantes. Une vingtaine de Hougas-Kougas, ceux-là véritables, ramassés un peu fout le long du chemin, accompagnaient ce tintamarre de leur chant de guerre, sorte de mélopée d'une tristesse sauvage. Wadi-Combo enfin formait la marche. Il ne quitta le cortège qu'à la porte du lembé, pour venir me baiser la main.

« Maître, tes ordres sont exécutés ; je n'ai perdu qu'un fusil, emporté

UUUYKK l»K WAHI-COMBO. 48:i par un Vunyamuézi déserteur, el tu trouveras toutes les étoffes préparées par Sefu, sauf quelques hongos que j'ai du payer. »

Os résultais dépassaient toutes mes espérances, aussi le lui fis-je chaudement sentir. Deux heures plus lard, mes étoffes étaient toutes comptées et réempaquetées (le nouveau, elj'éprouvai quelque chose du bonheur d'un naufragé qu'on vient de remettre à flot. Après de longs mois de misère je

Arrivt'e ilo la caravane «If Wadi-ComlK).

me trouvais en effet l'heureux possesseur d'une véritable fortune; celte étoffe m'assurait des vivres pour plus d'une année; mes hommes, reposés, lui'ii armés, allaient me rendre une indépendance que j'avais perdue depuis mou séjour néfaste chea Cazembé.

Il n'était |>lus question que de me mettre en route au plus toi, affaire délicate dans les dispositions où étaient mes gens. Ce départ effectué, le Tanganika traversé, et cette barrière placée entre Zanzibar et moi, qui pouvait m arrêter dans l'accomplissement de mes nouveaux projets?

En se retrouvant tous ensemble dans leur camp, mes hommes n'avaient pas lardé à reprendre le maneno interrompu les jours derniers; on pou-

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vait remarquer cependant une différence dans la façon de traiter un sujet aussi grave. Aux menées sourdes, cachées, de la première émeute, avaient succédé une animation extraordinaire, de longues discussions à haute vois, se terminant souvent par des rixes. Evidemment deux partis venaient do se former, et là où il y a division, il ne faut jamais désespérer de réussir. Le soir, je pris Wadi-Comlio en particulier pour le tàler sur ses intentions.

» Les enfants sont mal disposés, me dit-il en arrivant. Ils ont beaucoup de manenos et je ne sais si nous pourrons partir!

— Que m'importe, répondis-je, le maneno des enfants! c'est Ion sentiment que je veux connaître. Ksl-ee que Wadi-Combo ferait chorus avec les mutins?

— Wadi-Combo, maître, s'est engagé à le ramener au consul de France, et il ne rentrera qu'avec toi à Zanzibar; mais s'il n'est secondé par une force suffisante, il ne peut rien pour ton service, malheureusement. Quand les enfants de Zanzibar n'ont pas revu leur île depuis un an, ils ne sont plus bons à rien. »

J'essayai de lui remonter le moral, faisant valoir à ses yeux tout co que sa nouvelle situation avait d'avantageux. Il n'était plus un simple Niampara, maintenant qu'il avait ramené une caravane de Tabora. Quel litre ne serait-ce pas pour lui, en rentrant à Zanzibar, d'avoir conduit une semblable expédition, mais aussi quelle responsabilité s'il rentrait sans moi !

« Je te jure, me dit-il en partant, «le faire mon possible pour ramener les enfants, mais je ne puis m 'engager pour eux : au moins te suivrai-je où tu voudras aller, dussé-je porter une charge sur la tète. »

Ces paroles, dans la bouche de Wadi-Combo, étaient sincères; s'il les a oubliées plus tard, ce n'est (pic sous le coup d'ordres supérieurs contre lesquels j'étais impuissant à lutter.

Lui et Ferrouji s'employèrent consciencieusement, pendant les deux jours qui suivirent, à ramener los mutins, et le 21 j'eus la satisfaction d'en voir une vingtaine s'amender, satisfaction bien atténuée par cette phrase qui vint souvent frapper mes oreilles, et qui donnera une idée de la façon dont mes gens comprenaient la fidélité :

« Tulafaniadié, Marna/ Tulafuata traie. (Que faire, mes frères? Nous suivrons les piastres). » Les piastres, faut-il le dire? c'était moi.

Le grand Songoro, le principal fauteur du premier complot, se montrait un des plus ardents à me soutenir.

« F.h bien, tu ne désertes plus? lui dis-je un soir.

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