PLANS OK R ETOI'R. MO
L'isolement est, parle fait, le |»ire ennemi du voyageur. Réduit trop long- Icmps à ses propres pensées, son jugement s'altère, et il perd peu à peu la juste notion des choses et des hommes. Sans s'en rendre compte, il subit Tin 11 uenre immédiate de son entourage et en accepte les seules suggestions qui concordent avec ses impressions du jour. Quel voyageur, après une longue absence, n'a oublié à certaines heures l'Europe el la civilisation, fjtic la barbarie qui l'entoure rejette dans un lointain nébuleux? Sa misère lui semble ne devoir jamais finir. Survienne à ces heures un malheur brisant l'énergie morale qui le soutenait, et il se trouve porté à quelqu'une de ces résolutions extrêmes dont l'issue est toujours fatale. La société d'un camarade devient alors sans prix; dans les conversations de chaque jour, dans l'échange des idées les plus vulgaires, il sent se réveiller en lui des points de vue méconnus ou effacés de sa mémoire; il revient à une appréciation plus saine des événements, et dépouille enfin son vernis d'indigène pour redevenir lui-même.
C'est ainsi qu'après avoir longtemps hésité sur le parti à prendre, avoir caressé l'un après l'autre les projets les plus extravagants, je me décidai à regagner l'océan Indien par le Nyassa, route qui m'offrait cet immense avantage de se faire presque tout entière par eau, m 'évitant ainsi les soucis d'une nouvelle escorte, qu'il m'eût, du reste, été impossible de réunir.
Le premier point était de gagner le sud du Tanganika. Les environs ne possédaient pas une seule pirogue sur laquelle on pût risquer une pareille traversée. Je dus donc attendre une occasion et abuser encore d'une hospitalité que j'avais failli faire payer cher au plus bienveillant des hôtes.
Ce dernier venait de reprendre avec son activité habituelle les travaux interrompus par son absence. Les bâtiments achevés, tous ses soins se portaient à rétablir les communications entre Karcma et Mpala, communications supprimées par la perte de ses deux daous et les mauvaises conditions nautiques du Cambin-, ce petit vapeur dont il avait réuni les débris au prix de tant d'efforts. Bloqué sur la côte ouest avec sa caravane, seul à surveiller les deux stations, il lui fallait absolument trouver un moyen rapide de passer de l'une à l'autre sans avoir à souffrir des longs relards occasionnés par le détour de Kilandou.
Mpala est un des endroits du Tanganika qui produisent les plus beaux bois pour la construction des pirogues; les grandes embarcations d'Oujiji y ont été taillées en majeure partie; Storms n'avait pas manqué de profiter d'un semblable avantage, el depuis des mois ses charpentiers étaient au travail
520 I/AFRIQt'E ÉQUATOR1ALH.
sur un sommet escarpé, distant d'une journée de marche dans le sud. ta pirogue, longue de 13 mètres sur 1 mètre de largeur, était la plus Mie peut-être qu'eussent jamais vue les riverains. Mais, hélas! elle ne devait pas résister au long trajet nécessaire pour l'amener à la cote. Précipitée d'une hauteur de "200 mètres, par suite de la rupture d'un des câbles, elle arriva en lambeaux à la station.
Ce nouveau désastre, loin de décourager Slorms, ne fit que stimuler son zèle et son activité. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la quille de la pirogue, ramenée intacte, s'élevait sur les chantiers, à l'abri d'un immense hangar situé au fond du port.
Quelques jours plus tard, une membrure faite de branches contournées et équarries à la hâte s'éehafaudait sur cette base, et à mon départ la bordée commençait à prendre forme; les planches et les clous retirés du premier daou avaient servi à sa construction; l'embarcation était enfin de taille à supporter soixante hommes et leurs charges, et depuis j'appris qu'elle avait traversé le lac. Knlre temps, Slorms s'était procuré une autre pirogue neuve, de dimensions ordinaires, et s'occupait de l'exhausser: opération qu'on ne peut faire qu'après avoir écarté les flancs, auxquels les indigènes conservent toujours leur forme cylindrique. Cet élargissement s'obtient aisément en halant la pirogue à sec, puis en la remplissant d'eau et en soumettant l'extérieur à la chaleur progressive d'un feu de branchages. AU moyen d'arcs-boutants intérieurs serrés avec de* coins, nu peut régler à volonté I erartement des murailles. L'arrière, craqué soul'effort du feu, est remplacé par un tableau soutenant les ferrures du gouvernail; un ou deux bords sont ajoutés de bout en bout; généralement enfin on surélève l'arrière en y ajoutant une plate-forme formant rouf, à la façon des boulres de l'océan Indien , construits plutôt dans le but de fuir devant la mousson que dans celui de louvoyer.
Tous ces gros travaux, poussés avec vigueur, n'empêchaient pas d'autres travaux courants. Le jardin, bien que rudimentaire, était l'objet d'une sollicitude particulière. Le sable d'alluvion amassé à l'embouchure du Loufoukou se trouvait on ne peut plus propice aux légumes d'Europe; le blé même semblait venir seul, sans h* secours d'un arrosage fréquent comme à Karéma. L'igname poussait aussi à ravir, et un seul «les tubercules suflisait largement à l'alimentation journalière d'un homme. On s'explique difficilement l'indifférence des indigènes, généralement peu soucieux de la qualité, pour une plante qui, tant par ses fruits que par ses tubercule», a un rendement si supérieur à celui de la patate.
Celte variété «le légumes compensait un }>eu l'absence presque totale de
ABONDANCE D'ANIMAUX. 521 venaison. Dt'jui is l'établissement do la station, deux cobes avaient été les seules victimes «l**s chasseurs.
L'éléphant el le buffle étaient en grand nombre derrière la montagne, mais le voisinage de Rassinga rendait ces promenades dangereuses. Oies et canards ne se trouvaient qu'à 5 ou 0 milles dans le nord. Les pintades et les franeolins enfin se inoutraient assez farouches. Les seuls animaux que l'on voyait rôder au pied de la falaise étaient des loutres, habitant probablement la rivière en temps ordinaire. Quelquefois un gros crocodile
Hangar cl pirogue à M|»ala.
venait au pied du rocher dormir paresseusement au soleil, el je pus un jour lui envoyer quatre halles, qui toutes plissèrent sur sa carapace.
Ace propos je voudrais détruire une légende qui prétend que le crocodile est beaucoup plus agile dans l'eau qu'à terre, qu'il y trouve une facilité d'évolutions et une rapidité analogues à celles du poisson. Bien souvent j'ai pu observer qu'il ne nage guère plus vile qu'il ne marche. Le blesse-t-on en eau libre, il tombe sur le côté, puis sur le dos. donnant de grands coups de queue qui m* réussissent qu'à le faire tourner; à la lin il s'immerge doucement, et, un quart d'heure après, vous voyez son arête dorsale, à 50 mètres «le là, llollant comme un vieux tronc en dérive. Il n'esl pas.
.S22 L'AFRIQUE ÉorATOniALE.
comme le requin, obligé de se tourner sur le dos pour saisir >a proie, mais on peul «lire de l'un et de l'autre qu'ils sont incapables de saisir un homme à la nage, ou même ma relia ni rapidement dans une eau peu profonde. Les Noirs ont cependant toujours la précaution, quand ils liassent une rivière en llle indienne, de pousser des cris et de frapper l'eau de leurs bâtons.
Les hippopotames sont assez nombreux sur la large plage «jn i s'étend vers le nord, alors qu'on les rencontre à peine dans le sud, où la montagne tombe à pic sur le lac. Les riverains de Mpala se livrent à celle ebasse dangereuse et, chose curieuse, se servent de ce même harpon à flotteur que j'avais déjà vu aux cataractes de Mombottoula.
Nos promenades nous menaient souvent au village de Mpala, situé de l'autre côté du Loufoukou. Retranché, palissade, perdu au plus profond du fourré, rien ne l'aurait distingué du traditionnel borna, n'étaient les ficus nombreux plantés dans l'entassement des cases et qui nuisaient à la circulation de l'air respirable. Si ces licus sont si bien gardés, c'est qu'ils représentent une des richesses du pays, les vêtements qu'on obtient de leur liber étant beaucoup plus lins et plus longs que ceux du miombo.
Mpala est un petit vieux à barbiche blanche, qui ne craint pas la plaisanterie; il est plus ou moins vêtu d'une étoffe de Zanzibar, dont la couleur disparaît sous une couche épaisse de ce rouge végétal qui plaît tant aux indigènes. Comme armes il porte une lance cA un vieux pistolet sans pierre sous l'épaule; au cou il a un collier de dents de requin, fétiche contre la pluie; à la main, un chasse-mouches en queue de buffle, orné de liligranes de cuivre, insigne de sa puissance et fétiche en même temps contre la petite vérole.
11 a des idées assez précises sur les six ou huit derniers rois qui l'ont précédé à Mpala; tous sont morts massacrés par Russinga, et la seule idée du départ de Slonns le fait trembler, car le même sort l'attendrait inévitablement. En matière de commerce, c'est le plus roué compère que j'aie jamais rencontré. Me voyant marchander divers objets, i) défendit à ses sujets de me vendre autrement que par son entremise, et alors la moindre (lèche, le plus petit fer de lam e, le vêtement le plus crasseux ne demanda pas moins de dix minutes «le pourparlers.
u Je vends à |>eiie, ne manquait-il pas de dire chaque fois : je ne veux plus continuer! »
Si insignifiant qu'il soit, le village de Mpala prend une certaine importance par sa situation à l'intersection de la rive montagneuse du lacet de la longue plage qui remonte jusqu'en face d'Oujiji; les pirogues qui passent en quête d'esclaves ne manquent jamais de s'y reposer quelques jours