‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 95 sur 119 · IF. VILLAGE DE M PAL A. 5S · texte numérisé non relu

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à l'embouchure de la rivière. Le trafic «lu hois-d'ébène se fait ici sur une grande échelle; cVsl la côte ouest qui est exploitée au profit de la côte est; niais ce sont les Vuajiji qui l'accaparent, et non les Vuafipa. Nous eûmes occasion de voir une flottille de cinq pirogues passer avec un chargement de sel et d'huile de palme, et revenir bondée de bétail humain.

Ces malheureux n'étaient qu'une centaine en tout, mais je ne me rappelle pas avoir vu échantillons plus repoussants de notre espèce, ce qui me confirme dans l'opinion que j'ai émise sur la race du Marungu. Sortis de leurs pirogues par chaînes de huit à dix, ils ne tentèrent même pas de se dégourdir les jambes et restèrent tout le jour accroupis sur le sable. L'état d'épuisement de tous était tel, que je n'eusse pas craint de couper toutes ces entraves, mais les chefs avaient sur la vitalité de leurs captifs des muions plus précises.

A coup sûr, devant une misère aussi profonde, le cu'ur le plus endurci ne peut se défendre d'un mouvement de pitié; mais comment ne pas s'avouer que l'abrutissement poussé à ce degré a besoin d'un maître, à plus de litres cent fois que nos animaux domestiques, auxquels nous devons cependant la nourriture et de bons traitements?

Ajoutez aussi que ces transports, s'ils sont une épreuve terrible à supporter, ne sont qu'un état passager, transitoire dans la vie d'un esclave, cl que l'habitude native qu'il a de Ja misère lui rend indifférentes bien des souffrances dont le seul énoncé nous est insupportable. Et, par une fatalité étrange, la suppression de la traite à la côle n'a encore eu pour résultai que d'allonger ces transports, par les difficultés créées aux négriers pour écouler leur marchandise!

Le séjour des pirogues vuajiji avait jeté quelque animation dans la station; leur départ la replongea dans ce silence morne, cette extinction complète de vie qui caractérise toujours un établissement européen en pays ^ étranger. Toute construction, même grande, parait mesquine en Afrique, écrasée qu'elle est par la solitude et l'immensité. Celte longue rue déserte, tirée au cordeau, cette haute muraille du tembé jurent avec le désordre sauvage de la forêt; ce cadre, pittoresque dans sa barbarie, est trop démesuré, on sent qu'il doit dévorer un jour ce spécimen rachitique de notre civilisation; on a l'impression de quelque chose de grand, et d'instable, construit par quelque génie, mais qui ne doit pas lui survivre.

Pendant le jour le soleil vient égayer un peu ce spectacle; sa disparition y jette comme un suaire. Les askaris si» sont barricadés autour de leurs feux, et jusqu'au premier chant du coq le lendemain on n'entend plus un cri, plus le moindre écho de danse ou de lam-tam.

524 L'AFRIQUE fi QUATORIALE.

La gaieté franche de Storms, sa bonne humeur inaltérable, étaient certes une grande ressource, mais des souvenirs trop tristes m empêchaient souvent d'y répondre. Le sentiment de mon impuissance à rien tenter par mes propres forces contribuait également à maigrir le caractère: aussi acceptai-je comme une véritable délivrance une occasion providentielle qui s'offrit à moi pour gagner lendué.

A la fin de juillet, après deux longs mois d'attente, le daou des Anglais, revenant d'Oujiii, venait d'arriver à la station, et j'y chargeai immédiat» ment mon modeste bagage, réduit à quatre ou cinq caisses d'effets et une dizaine de charges de collections diverses. Comme personnel, l'état de mes trois varioleux semblant s'être amélioré, je me décidai à me contenter d'eux.

Saïdi, le mieux portant, reçut le titre de chef de l'expédition et de ma cuisine, cette dernière fonction, sinécure absolue, attendu qu'en route je préfère l'ugali à tous les poissons que certains voyageurs appellent les plat* d'Europe. Saïdi était un petit garçon inoffensif, sans initiative propre; dans ma caravane il avait rempli les fonctions de maître d'école. Je ne sais trop quels étaient les émoluments attachés à cette fonction, mais ses cours étaient très suivis, et presque chaque jour, entre deux camps, dans les deux heures de liberté qui précèdent le crépuscule, je le voyais entouré d'une vingtaine d'élèves, tous munis d'une planchette en bois taillée dans un tronc d'arbre. Saïdi commençait sa leçon par une dictée tirée d'un gros livre arabe qui ne le quittait jamais, puis tous à haute voix, à la façon des écoliers du Caire ou d'Alexandrie, récitaient le passage pendant des heures.

Wadi-Amissi, le second malade, avait été un de mes bons serviteurs, mais la maladie l'avait rudement éprouvé. Karimanbi, le troisième, avait perdu un reil et il fallut le porter au daou, tant il était faible.

C'étaient là de pauvres éléments ponr un long voyage, mais en Afrique la faiblesse est souvent la seule garantie du dévouement.

Le 29 juillet, à la tombée de la nuit, je faisais mes adieux à ce brave Storms, et peu après je doublais la petite jetée du port. Notre dernière parole fut pour nous donner un rendez-vous dans notre vieille Europe. Que pensions-nous tous deux, à ce moment, de ce défi à l'Afrique, tombés comme nous l'étions dans le plus inhospitalier de ses gîtes? il serait difficile de le dire. El pourtant trois ans plus tard nous nous trouvions en Europe l'un et l'autre!

Pendant les cinq jours que dura la traversée, nous ne devions naviguer que de nuit, tant la brise de sud persistait dans la journée. Hès sept heures du soir, en revanche, la brise «le terre s'établit assez fraîche, et

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