LK LONG DU LAC
notre voile nous lit faire bonne roule, avec des risées quelquefois méchantes au (Jél)ouehé »les ravins.
Ces nuits passées sur le Tanganika, à une époque île l'année où l'on ne voit jamais un nuage au ciel, sont les plus belles de mon voyage; niais comment dépeindre le charme pénétrant de ces effluves sauvages, la tranquillité sombre et imposante de ces montagnes et le calme majestueux de toute cette nature?
Des relâches faites dans des ravines abruptes, désertes, je n'en retiens qu'une seule. Au petit jour nous avions atterri dans une baie demi-circulaire : au premier plan, une ligne blanche de galets se prolongeant en delta d'alluvion couvert de brousses épaisses; dans le fond, un ravin largement évasé et coupé transversalement de gracieux coteaux. Pas d'autres traces de vie animale qu'une bande de pintades égosillées.
En débarquant, je fus victime d'un accident qui aurait pu être grave. J'avais enfilé, dans la brousse, un des sentiers les plus fréquentés, quand brusquement le sol manqua sous moi. Le chasseur venait de tomber dans une fosse tendue au gibier; heureusement le fond n'en était pas garni de pointes acérées, selon l'usage, et j'en fus quitte pour quelques contusions. En me relevant, les Zan/ibariles me montrèrent un village désert à dix pas de nous, et ils m'amenèrent un petit garçon tout effarouché, qui consentit cependant à me servir de guide.
Ma chasse ne fut pas longue. En moins de dix minutes j'avais étendu une antilope harnachée et un cobe; puis je revins au village, où les habitants, rassurés, étaient déjà rentrés.
Qu'on se ligure dans celle forèl sans limites, au bord de ce lac sans horizon et dissimulées comme un nid d'oiseaux, trois bulles à moitié renversées, laissant entre elles une cour de 10 mètres carrés. Au milieu de celle cour, une quatrième hutte minuscule, haute d'un pied, élevée au Muzimu, et sous son toit les offrandes habituelles, perles, cornes de chèvres, médecines do toute espèce ; divers objets gisent épais sur le sol, une hache, une calebasse fêlée, une marmite en terre sur un brasier éteint. Pour tous habitants, trois hommes, deux femmes et trois enfants, portant sur leur dos tout leur mobilier, c'est-à-dire quatre nattes, deux pipes, deux pots en terre, un bâton pour faire du feu, enfin trois arcs el quatre llèches aux mains des hommes. Pour tout vêlement, 2.') centimètres d'écorce où vous savez, et, pour vivres, des fèves sauvages en train de bouillir dans la 'marmite. Il y a pourtant là quelques cultures, de quoi nourrir ce inonde pendant un mois; le reste de l'année, la forêt leur suffit.
Et cependant ces gens-là sont heureux de vivre et paraissent contents de
L'A Hl I ( J U K £ 0 U A T 0 R I A L E. leur sorl. Ils oui leur» huiles pour les protéger «les fauves, lu Tuile pour échapper à leurs euueinis, un seulinienl profond de la vie libre, indépendante : le rcsle leur importe peu. La barbarie s'empare de leur cerveau léger comme la civilisation de celui de l'Européen; ils savent par oui-dire les richesses de la cote, mais elles ne les tentent pas, et, avec leur estomac creux, leurs ulcères, leurs pieds lacérés, ils vivent nomades comme les Peaux-Rouges, plutôt que de cultiver pour manger du pain, et, comme eus. ils disparaissent peu à peu.
Mais ce résultat aura lieu ici sans qu'il soit besoin de l'envahissement de la civilisation. Le dépeuplement de l'Afrique tropicale marche avec une rapidité effrayante et il ne restera bientôt plus de ses habitants que ces descendants bâtards qu'on trouve sur les deux côtes. Pour réunir en une seule nation toutes ces jMitiles peuplades, qui se dévorent entre elles, et assurer leur existence, il faudrait un nouveau Toussaint-Louverlurc. et son premier soin serait certainement de quitter le Centre Afrique pour les régions des côtes.
Le lendemain du jour où je quittai ces pauvres gens, j'eus la chance de rencontrer encore un soko. (Juaud à la tombée de la nuit nous l'aperçûmes à 500 mètres, il élait debout, dans des herbes courtes, s'avançait t doucement ou se grattant la poitrine en nous fixant : à celle distance on eût dit un indigène, à s'y méprendre. En me voyant débarquer sous le vent, il se cacha dans de hautes herbes renversées, où je pus l'approcher jusqu'à trois pas, mais sans le voir. Puis en deux bonds il se dégagea et sauta dans la montagne; ma balle, un peu précipitée, lui passa entre les jambes et s'aplatit sur une roche en lui renvoyant quelques éclats inolïensifs. La nuit aussi bien que la rapidité de sa course, où il s'aidail celte fois de ses quatre membres, me lit renoncer à la poursuite.
En cet endroit la montagne s'abaisse légèrement sur le lac, qui n'est plus bordé que de hautes collines jusqu'à Iendué. Nous avons quitté le Marungu proprement dit pour entrer sur le territoire de Mlilo, un chef qui lire son importance du sel que produit son territoire. Sur les coteaux qui environnent le village on trouverait un bon emplacement pour une station, mais, hélas! toujours sans port, et avec des ressources alimentaires inférieures même à celles du Marungu, car, si ce dernier pays est frappé d'une misère affreuse, tout le sud du lac est une solitude à peu près complète.
Le i août j'arrivai à la station d'Iendué, après une lutte assez longue avec les herbes flottantes qui encombrent en cette saison de l'année l'entrée de la rivière. MM. Swann et Brooks me reçurent avec la même obligeante que la première fois. Depuis cette époque leur santé avait été durement éprouvée
ARRIVÉE A 1ENDUÉ. &*fi pur la lièvre, mais leur ardeur ne s'était pas ralentie, et le bateau mis en construction sur les bords de la rivière avait pris fort bonne tournure.
J'arrivai à lendué assez embarrassé. De la roule qui mène du sud du Tanganika au nord du Nyassa, je ne savais qu'une chose, c'est que M. More était parti par celle voie deux mois auparavant. Un mois devait suffire pour la
Lutte contre les herbes d'Iendué.
parcourir à petites étapes, mais encore me fallait-il une trentaine d'hommes pour porter mon bagage !
M. Swann ne me cacha pas que j'aurais grand'pcine à réunir 1rs hommes nécessaires. La famine avait poussé quelques-uns d'entre eux à s'éloigner du pays, et ceux qui restaient allaient faire d'autant plus de difficultés que leurs camarades n'étaient pas encore revenus de cette autre mer (le Nyassa), qu'ils ne connaissaient pas il y a six mois. M. Swann mit cependant une telle diligence à battre la plaine que le quatrième jour j'étais en mesure de partir.
Les porteurs furent payés d'avance et il fut convenu qu'ils pourraient me quitter à Mamboué, à quatre jours de dislance. Là je devrais en engager
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d'autres. Ils acceptèrent enfin pour chef un nommé Kapufi, dont le départ fut pour ces messieurs une délivrance. Kapufi était un de ces bandits de sac et de corde, parlant toutes les langues, même le kisouahili, vivant tantôt à la remorque des caravanes, tantôt aux dépens de quelque tribu abrutie, (les gens-là se rencontrent souvent, et partout leur inlluence est désastreuse. Kapuli reçut donc en plus de ses gages la promesse, selon ses mérites, d'un beau cadeau ou de vingt-cinq coups de verge à recevoir à Mamboué. J'ajoute que non seulement il reçut le cadeau, mais qu'il entraîna même son monde à me suivre jusqu'au Nyassa.
Le 9 août je faisais mes adieux à ces messieurs en les remerciant et de leur hospitalité et des nombreux services que j'en avais reçus. Moins d'une heure après je campais au pied de la montagne.
En route le hasard nous fit croiser une caravane dans laquelle se trouvaient les hommes qui avaient accompagné M. Hore au Nyassa. A la nuit nous les vîmes revenir au camp; ils n'avaient pris que le temps de passer chez eux et venaient raconter les merveilles du Coudé, où l'on voyait, disaient-ils, des maisons pleines de patates douces et de maïs : leur enthousiasme était sincère, car, en me mettant en marche le lendemain, j'en retrouvai une vingtaine qui demandèrent à me suivre sans autre salaire que les débris de ma chasse. Dans le nombre se trouvaient deux enfants de seize ans, Kitambala et Kifungua, « Petit-Mouchoir » et « Petite-Clef », qui sollicitèrent la faveur de se mettre à mon service personnel; le premier, chasseur émérite, devint bientôt mon guide habituel, et tous deux h1 mirent avec zèle au courant du métier de boy.
Grâce à ces nouveaux renforts, j'avais à ma disposition une soixantaine d'hommes, grands braillards, mais pas trop mauvaises tètes.
Le 10 l'ascension de la montagne ne demanda pas moins de trois heures, par des ravines et des cheminées diaboliques qui me rappelèrent les plus mauvais jours de mon départ; encore n'aura is-je pas regretté ma peine si le lendemain il ne m'eut fallu redescendre à pic sur le Tanganika; ce jourlà au moins le coup d'œil devait me dédommager de mes fatigues. Pendant quatre heures je pus jouir tout à mon aise du panorama superbe de la pointe sud du lac. sur les bords duquel j'allais camper pour la dernière fois. La nappe d'eau, éblouissante de clarté sous les feux du soleil, se termine en une courbe gracieuse, à peine interrompue par une pointe et quelques îlots; bien abritées des vents du sud, les eaux viennent mourir sur les bords d'une plaine verdoyante, autrefois submergée, tandis que dans l'est et dans l'ouest les hautes montagnes de l'iiungu encaissent les deux côtes opposées.