EN ROUTE POUR LE HYASSA
Ma troisième marche nous fil traverser un désert d'une coquetterie charmante, un plateau accidenté et arrosé par deux ou trois rivières. Partout des coins de hois de haute futaie, à faire rêver un peintre, des taillis d'un vert sombre embaumant le miel et faisant tache sur le jaune d'or des grandes herbes vierges du feu. Ce pays, l'année dernière, était habité, mais les Yuaemba avaient tout dévasté, et si quelque chose leur avait échappé, Kabunda, le négrier d'Iendué, n'eût pas manqué d'en faire table rase. Quelques squelettes le long du sentier étaient les derniers témoins de ces événements.
Pas de gibier! et c'était là mon gros souci. Mes braillards étaient partis sans un gramme de farine. Les deux premiers jours, se fiant à mon fusil, ils avaient résisté assez stoïquement : mais le miel ne suffit pas à qui porte une lourde charge.
Enfin, le 15 au soir, je parvins à surprendre un cobe sur les bords d'un petit étang : l'endroit étant parfait pour camper, j'installai mon lit à 10 mètres de la place où était tombée ma victime. Pendant la nuit une hyène se laissa prendre à mon piège, et le lendemain mes bandits avaient repris confiance dans mon adresse, confiance souvent ébranlée dans la suite par l'absence du gibier.
Le 14 j'arrivais à Mamboué, et, pour la première fois dans ce voyage, j'apercevais un village d'une dislance de 1000 à 1200 mètres. Le pays également contrastait avec mes souvenirs. Brusquement la forêt venait de cesser, et sur une étendue de sept à huit lieues l'œil ne percevait plus qu'un immense plateau gris de cendre, borné de collines rocheuses et de cônes erratiques. A mes pieds, le village semblait un camp minuscule pour soldats de plomb; les nombreux sentiers qui y aboutissaient, la triple enceinte des bornas, faisaient pressentir un centre important; un troupeau de dix à douze vaches, deux troupeaux de chèvres et de moutons me confirmèrent dans cette idée. Enfin Kitambala m'apprit que Kétimkuru n'avait jamais osé attaquer Fambo, le chef actuel.
Fambo peut effectivement se comparer à Kétimkuru, mais plutôt par son influence considérable que par le nombre de ses guerriers. Placé aux confins de rUemba, pillard, la réputation d'hospitalité qu'il s'est faite a attiré chez lui tous les malheureux pourchassés dans les environs, et aujourd'hui le village compte près de trois cents habitants. Je trouve à y acheter un peu de sorgho et de mais, alors qu'en cette saison, chez Kétimkuru luimême, on meurt de faim.
Le bétail n'est pas la seule ressource du Fambo; il s'en exporte une grande quantité de fer, dont le minerai, d'une richesse extrême, ne coûte
que la peine de le ramasser. Je remarquai dans les environs huit ou dix hauts-fourneaux, tous éteints malheureusement. Ils sont élevés de 5 mètres à peine, en forme de cône tronqué, avec des ouvertures en ogive jKiur assurer la ventilation, et construits en argile rougeâtre. Perdus dans la brousse, on les prendrait pour des termitières, n'étaient les débris de gangue qui jonchent le sol.
À l'une des portes du village, un forgeron était en train de fabriquer du fil de fer vraiment très régulier, et si primitifs que fussent ses procédés, ils n'en constituaient pas moins une véritable trouvaille. Il étirait d'abord au marleau son morceau de fer rougi à blanc; puis, ce fil grossier tendu entre deux arbres, il l'achevait par un laminage consciencieux; son seul outil pour cela consistait en un bloc d'acier, percé d'une ouverture conique; on peut penser la force et la patience nécessaires pour arriver, par un simple va-et-vient de cet instrument, à la régularité parfaite du fil.
Je passai trois jours à Mamboué, non par nécessité, puisque ma caravane était toute formée et décidée, du consentement de Kapufi et de ses gens, à pousser jusqu'au IVyassa ; mais le lait est chose si rare en Afrique, que je crus pouvoir celle fois m 'abandonner à un penchant nouveau pour moi, celui de la gourmandise.
Le deuxième jour, une caravane arriva au village; elle revenait de chez Marukulu, le successeur de Kétimkuru, et à son désordre il était facile de juger de l'accueil qu'on lui avait fait. Ile deux cents hommes et cent charges d'étoffes, il restait vingt esclaves, autant de Rougas-Rougas et dix frasilahs «l'ivoire! Le chef, un Mnyamuézi d'importance, me fit un tableau lamentable de l'état actuel de l'Ucmba.
A mon départ, le IX, je trouvai ma caravane renforcée d'une cinquantaine de figures nouvelles, qui profitaient de mon passage pour pénétrer dans le Coudé; les uns portaient des charges de sel qu'ils comptaient vendre pour se nourrir en roule, les autres, des houes ou des fers de lance. Les plus nombreux, chargés de leur seul arc, allaient à l'aventure. Dépeindre le tumulte, les cris, les vociférations poussés en deux ou trois dialectes divers, est impossible. La peur des Yuaemba mettait l'exaltation au comble, car nous étions surs, disait-on, d'en voir au moins un parti, et tous juraient de les exterminer jusqu'au dernier.
Semblable escorte n'était pas faite pour rassurer les indigènes que j'allais rencontrer : aussi le premier village se ferma-t-il. Quelques pourparlers suffirent pour me laisser entrer avec les porteurs; mais, furieux de camper dehors, tous les nouveaux venus tentèrent de s'ein-
MAMBOl'fi. î>33
parer d'une des portes, et il s'ensuivit une bagarra heureusement sans conséquence.
Tchapunka, le chef, en fut quille pour une peur affreuse et me donna sa meilleure huile, un laudis enfumé d'où je m'empressai de sortir. Pas plus que Famho el que les cinq ou six autres chefs que j'allai voir les jours suivants, il n'était capable de me dire à quelle tribu il appartenait. Tous sonl évidemment de la race de lTemba, bien que leur humeur tranquille
Mauiboué, village de Faiul>o.
contraste avec celle de leurs voisins ; peut-être ne sont-ils venus ici que pour faire l'éternelle guerre que l'on fait dans l'ouest. Ce sont de braves gens, sans parti pris contre l'Européen, dont ils ont déjà vu quatre ou cinq caravanes, et jusqu'au Nyassa je n'ai eu maille à partir qu'avec un seul d'entre eux.
Quant au pays, c'est l image parfaite de l'Ucmba, avec son immense forèl coupée d'épongés. Je note, en passant, que depuis Mamboué les rivières, peu profondes, que nous traversons, courent au Chambézi : c'est donc avant cette dernière ville qu'on traverse la ligne de faite qui sépare le bassin du Tanganika de celui du Congo supérieur.
En dehors des éponges, loul est sec et jauni. Les feux d'herbes ont fini leur œuvre de destruction, et le gibier s'est retiré dans les bas-fonds éloignés el déserts. Les quelques gazelles qui restent vous éventent à des dis-
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tances prodigieuses; elles ont déjà entendu parler la poudre et connaissent la portée des armes à feu.
Chez Kuicombu, le 22, je réussis cependant à me procurer un buffle dans des circonstances particulières. Je rentrais à la nuit, harassé d'une longue fugue sur une piste de zèbre, quand la béte déboucha bruyamment d'une lisière. A trois pas, ma balle l'arrêta net quelques secondes, puis elle rentra au pas dans le fourré, où il ne fallait pas penser la suivre à cette heure. Moins de deux minutes après, et dans cette direction, éclatait un rugissement terrible.
« C'est Gui, me dit Kitambala, nous l'aurons demain. » Effectivement, le lendemain on m'en rapportait les morceaux. Le lion n'avait dévoré que l'estomac.
La joie de tout mon inonde à la vue de cette chair saignante était *i expansive que je pensai relarder mon départ; mais ce fut en vain que je passai l'après-midi à battre les buissons : seule une antilope harnachée voulut bien se laisser joindre.
Quelques traces de coudon frappèrent mes regards dans cette excursion, et je profile de la circonstance pour exprimer le regret que celle antilope soit aussi rare sur le continent. La Providence, si sévère pour l'Afrique, lui devrait au moins ce dédommagement d'y multiplier le coudou, l'uni leucoryx, l'antilope noire, tous ces gracieux spécimens de l'espèce, el de diminuer le nombre de cobes à croissant qu'on rencontre partout, et qui n'ont que leur laideur el leur chair coriace. L'oryx leucoryx existe dans l'IIhéhé. mais je ne l'ai jamais vu; quant au coudou, je puis presque dire que je n'en connais que les laissées et l'empreinte du pied en ogive bien formée, et analogue à celle de l'élan, mais plus petite.
Pour en finir avec mes mécomptes cynégétiques jusqu'au N'yassa, je n'ni plus à relater qu'une poursuite effrénée sur une bande d'éléphants. Vers minuit ils étaient venus traverser un carré de maïs juxtaposé au village où nous campions. Avant le jour j'étais en roule, et à deux heures de l'après-midi les empreintes indiquaient encore une avance de cinq à si\ heures pour les animaux. J'abandonnai donc la chasse en jurant qu'on ne me prendrai! plus que sur une de ces pistes que les Noirs appellent xasa ivi (tout de suite), e'est-à-dire datant d'une demi-heure au plus.
Le 25 août, à Muipuria, nous eûmes pour la première fois des nouvelles précises des Yuaemba. Le village n'est qu'à deux jours de la frontière de ces derniers, et récemment les habitants avaient essuyé une attaque dont ils venaient de tirer une vengeance éclatante; une trentaine de guerriers que je vis rentrer ramenaient vingt femmes et quelques moutons. Entre
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antres blessés, je me souviens d'un gnillnril <jui avait eu la cuisse traversée de part en part d'un fer de lance. Malgré ses deux jours de marche et une inflammation considérable de la plaie, il ne cessa tout le jour de se promener en racontant ses exploits.
Je fus assez étonné de ne pas voir ligurer au tableau les tètes des victimes, mais ici ce n'est pas l'usage, et les palissades des villages sont vierges de ces crénes noircis qui partout ailleurs grimacent si horriblement.
lletour des guerriers à Mui jhii i.* .
En guerre, les indigènes portent le bouclier, ce qui est une coutume de IThéhé, car dans l'Uemba celle arme n'est pas employée. 11 est ogival, fait de peaux diverses, et tous ceux du village sont sous la garde du chef, qui ne consentit qu'à prix d'or à m'en céder deux. La victoire fut naturellement arrosée de solides libations, (huit mes hommes prirent leur part, et jusqu'au jour leur tam-tam fut assourdissant.
Il y avait dans ce ramassis de va-nu-pieds quelques types bien curieux. (Jn nommé Kifuko, vieil ivrogne qui servait à la bande de boute-en-train et de pitre, avait trouvé un ingénieux moyen de me soutirer des vivres. A chaque village où je devais camper, il me devançait, retenait la plus jolie hutte et la balayait proprement. Ma toiletle finie, je le voyais revenir, tenant par la main le chef en personne.
« Approche-toi, lui disait-il doucement; n'aie pas peur. Viens saluer le grand Msungu qui le fait l'honneur de passer chez loi. »
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Le pauvre diable se mettait à genoux et s'inclinait en frappant des mains.
« Maintenant, reprenait Kifuko, va-t'en; le grand Msungu va dormir. Va lui préparer un cadeau et tu auras de belles étoffes. »
Et le soir je voyais arriver une corbeille monstrueuse pleine de farine d'ulesi. Il fallait bien l'accepter, et, comme je ne mange pas d'ulesi, fore;» m'était de la donner à Kifuko, qui se trouvait là comme par hasard avec sa bande.
La seule difficulté que j'aie avec ces gens-là est de les mettre en route; les matinées sont d'une fraîcheur excessive, une brume épaisse couvre tout le pays jusqu'à dix heures, et souvent une heure se passe avant que je les aie réunis. I)ans l'après-midi, le temps se fait lourd et nuageux; je n'ai encore essuyé qu'un orage, mais on sent que le changement de saison est proche.
À Kapogoro, le 50, le pays prend un aspect différent. La marche se passe en montées et descentes dans des collines qui font prévoir le voisi- * nage des montagnes du Nyassa, et le lendemain nous pouvons les distinguer très nettement sur notre gauche, pendant que l'immense plaine de rilemba se déroule à nos pieds. l"n vent glacial tombe de ces sommets et m'obligea me couvrir de laine jusqu'à midi. Les indigènes fabriquent ici de grands filets dont ils se servent pour la chasse. Je note également un métier à tisser le coton; c'est, je crois, la troisième fois de mon voyage.
Je n'étais plus qu'à trois jours de la station de Kiwanda, et, confiant dans les bonnes dispositions des indigènes, je dépêchai en avant quatre hommes pour prévenir de mon arrivée. Mal m'en prit : le 1" septembre, en passant devant Muipota, un petit borna sans importance, je trouvai nies quatre hommes effrayés et nus comme des vers. Muipota avait depuis longtemps, paraît-il, envie d'une arme à feu ; le petit nombre de mes gens lui avait semblé fournir une occasion propice; et il s'était emparé de vive force d'un fusil et des pauvres vêlements des malheureux ahuris.
A mon approche, la moitié du village s'était enfuie, mais le chef restait. Sur mon ordre, le borna fut cerné en un clin d'œil, et tout ce qui demeurait d'habitants désarmé. Quant à Muipota, je le gardai comme otage et je repris ma roule en lui assurant qu'il aurait sa liberté quand le fusil me serait rendu. L'arme arriva à neuf heures du soir, et je relâchai le chef, mais, ses gens ayant refusé de livrer le coupable, je conservai lous les arcs saisis.
Msoki est le (hunier village avant d'arriver à Kiwanda, qui est à huit heures de bonne marche. A lieu de dislance je trouvai la route anglaise dont j'ai déjà parlé lors de mon passage «le l'an dernier. On sait que les