‹ Les Lacs du Jura:Chapitre 2 sur 22 · GE FASCICULE CONTIENT · texte numérisé non relu

GE FASCICULE CONTIENT

— Une lecture sur les Lacs du Jura faite à la séance publique annuelle de la Société d' Emulation du Doubs , le 14 décembre 1893.

. — Des notes complémentaires sur la limnologie jurassienne.

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Lorsque notre aimable et savant président CO me fit l’honneur de me demander une lecture pour cette séance annuelle, j’hésitai à répondre affirmativement à cette invitation, si flatteuse qu’elle fût : aucun sujet, rentrant dans l’objet habituel de mes recherches, ne me semblait avoir l’intérêt réclamé par le caractère de cette solennité ; je me décidai cependant à vous parler des lacs du Jura , de ces curiosités naturelles qui contribuent à faire de nos montagnes une contrée si pittoresque ; il n’est certainement personne parmi vous , qui n’ait eu l’occasion d’en visiter quelques-uns : vous aimerez sans doute à revoir, par la pensée/ ceux que vous connaissez déjà; pour les autres, pour les lacs qui vous sont encore inconnus, les renseignements que je vais donner auront au moins, je l’espère, l’intérêt de la nouveauté.

L’étude des lacs est aussi une question d 'actualité : il y a cinq ans à peine, qu’on s’en occupe, du moins en France ; auparavant nos lacs français, et — il n’est pas besoin de le dire, — nos lacs jurassiens, étaient absolument inexplorés au point de vue scientifique, et nous étions tellement en retard sur le reste ,de l’Europe, — et même de l’Asie, — qu’on pouvait affirmer, à ce moment, que les [lacs Baïkal et Balkach, — des lacs de la Sibérie asiatique ! — étaient mieux connus, à cet égard, que n’importe quel lac de France !

(1) M. Sire, membre correspondant de l’Institut.

C’était le cas de répéter avec un naturaliste de la fin du xvme siècle, citant [le [discours qu’un homme célèbre de l’époque venait de prononcer sur la nécessité de voyager dans sa patrie : ce que nous importe l’histoire naturelle de la Chine, si nous ignorons celle de la France (1) ? »

Ce qui était vrai en 1770 l’est encore de nos jours : la connaissance du pays que nous habitons, les découvertes qui s’y rattachent doivent nous préoccuper d’une manière particulière ; vous vous intéresserez donc aux efforts que les géographes et les naturalistes font en ce moment pour achever l’étude complète des 20.000 hectares de lacs français, qui sont encore aujourd’hui, — mais pour peu de temps, — « une tache blanche sur nos belles cartes officielles, topographiques et géologiques » (2).

Cet intérêt de nouveauté et d’actualité serait bien plus considérable si je pouvais faire, ici, l’histoire de tous les lacs du Jura, sans exception, — personne, dans cet auditoire n’ayant pu, probablement les visiter tous ; ils sont, en effet, beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit : on en compte 66 , — chiffre qui étonnera sans doute, — dans les limites assignées ordinairement au Jura ; il en reste encore 62, si l’on met à part les 4 lacs savoisiens du Bourget, d’Aiguebelette et de Saint -Jean -de -Chevelu, qu’on peut, à l’exemple de plusieurs naturalistes, ne pas rapporter au Jura proprement dit ; on ne sera pas surpris qu’il m’ait fallu quatre ans pour en faire seulement une exploration générale préliminaire (3).

(1) La Tourrette, Voyage au mont Pilât, 1770; avertissement, p. iij.

(2) Thoulet, Revue scientifique, 16 août 1890, p. 202. Voyez sur Y Historique et la Bibliographie de la limnologie, la note complémentaire A placée à la fin de cette Lecture. J‘ai cru devoir résumer à la suite de cette étude générale, dans une série de notes additionnelles, les faits les plus importants de la limnologie jurassienne , dont j’ai entretenu du reste la Société d’Emulation du Doubs, à diverses reprises, notamment dans les séances des 10 janvier et 14 février 1891.

(3) Voy. note B : Limites du Jura .

Malgré ce nombre déjà respectable, la région jurassienne n’est pas la contrée la plus riche en lacs ; on s’en convaincra facilement en les comptant sur les feuilles de la carte de l’Etatmajor, se rapportant à la chaîne des Alpes, c’est-à-dire les feuilles d’Annecy, Chambéry, Allevard , etc.; c’est par centaines , — exactement 380, — que les lacs scintillent dans les vallées alpines et subalpines, depuis le Mont-Blanc jusque dans les Alpes maritimes CR.

Il est vrai que beaucoup de ces lacs, surtout dans le Jura, ne sont que de simples étangs, quelquefois même de petites mares ; mais, la moindre flaque d’eau qui serait insignifiante et vulgaire dans la plaine, prend, dans la montagne, grâce à sa situation, aux rochers qui l’enserrent, aux sapins qui s’y reflètent, en un mot, grâce au, décor dont elle est entourée, — un cachet pittoresque et les allures d’un lac. Ne soyons donc pas si scrupuleux et conservons-leur, à nos petites mares, le nom plus relevé qu’on leur donne ordinairement (1 2 3).

Les lacs ne sont pas également distribués dans toute l’étendue du massif jurassien : je vous prie de jeter les yeux sur cette carte, — que nous devons au talent et à l’obligeance si souvent mise à contribution de M. Vaissier (3) ; — elle représente 1° les principales chaînes du Jura : celle du front oriental (Mont du Chat, Colombier, Reculet, Dole, Dent de Yaulion, Chasseron, Chasserai, etc.) ; les chaînes

(1) Cf. Falsan, La période glaciaire, 1889, p. 157-158. — On compte environ 5000 lacs dans toute l’étendue de la chaîne des Alpes.

(2) Voy. note C. Définition d’un lac.

(3) Les cartes reproduites dans cette lecture, semblables du reste à celle dessinée pour la séance par M. Vaissier, sont dues au talent de M. Jacoulet, contrôleur du service des eaux à la mairie de Besançon; elles ont paru d’abord dans la Revue de Botanique et les Annales de Géographie, ainsi que plusieurs autres figures, et je remercie M. le professeur G. Bonnier, et M. Vidal-Lablache, directeurs de ces publications, ainsi que M. A. Colin, éditeur, d’avoir bien voulu m’autoriser à les reproduire.

Fig. 1.

Carte de la distribution géographique des lacs dans le massif jurassien.

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Emplacement des lacs du Jura.

1° Région septentrionale : Lacs isolés 1. Tallières ; 2. Chaillexon.— Groupes 2. Saint-Point, Malpas, Remoray , Trouillot ; 3. Joux, Brenet, Ter ; Rousses ; Boulu ; 4. Mortes, Bellefontaine ; 5. Rouges-Truites, Fort-du-Plasne, Foncine; 6. Abbaye, Brenets, Perrets; 7. Fioget, Vernis, Narlay, Grand et Petit Maclu, Ilay, Bonlieu ; 8. Grand et Petit Etival , Fauge, Censière ; 9. Antre, Crenans, Martigna ; 10. Lac- Dessus, ;Lac-Dessous , Chalin; 11. Grand et Petit Clairvaux; 12. Onoz, Viremont; 13. Viry, Genin ; 14. Nantua, Sylans.

2° Région méridionale : 15. Les Hôpitaux, la Burbanche ; 16. Virieu, Pugieu ; 17. Mornieu, Chavoley, Bertherand , Bar; 18. Ambléon, Crotel ; 19. Chailloux, Arboréiaz ; Armaille ; 20. Conzieu, Pluvis ; 21. Saint-Jeande-Chevelu ; 22. Aiguebelette; 23. Bourget.

intérieures et la falaise occidentale (Revermont , Poupet , etc.) ; — 2° les principales rivières : Rhin et Aar (limite septentrionale), Doubs et Loue, Rienne ; Ain, Rhône et Guiers (limite méridionale) ; — 3° Enfin l’emplacement des 66 lacs dont j’ai à vous entretenir.

Or, vous constaterez d’abord ce premier fait intéressant, c’est que les lacs sont cantonnés dans la moitié méridionale du Jura et qu’il n’y en a absolument aucun dans la moitié septentrionale et orientale, depuis le Locle jusqu’au confluent de l’Aar et du Rhin.

Dans cette partie méridionale, — qu’on peut donc, avec raison, appeler le Jura lacustre , — on distingue aussi deux zones lacustres par excellence : la première, située entre l’Ain, l’Orbe et la Rienne, renferme 31 lacs ; la seconde correspond au Bugey méridional, où miroitent 32 petites cuvettes qu’on aperçoit, presque toutes réunies sous ses pieds, lorsque par une claire journée de printemps, on fait l’ascension du Molard-de-Don ou du Grand Colombier de Culoz (1).

Si, — comme je l’ai dit plus haut, — beaucoup de ces lacs sont de simples étangs, quelques-uns ont cependant une profondeur déjà respectable: tels sont, par exemple, le Bourget, dont le fond atteint 145 mètres ; Aiguebelette , 71 mètres; mais ces lacs appartiennent au Jura savoisien. Dans le Jura proprement dit, nous trouvons Nantua, avec 43 mètres; Saint-Point, 40 mètres; Narlay, 39 mètres; Chalin, 34 mètres ; Joux, 33 mètres; Chaillexon, 31 mètres ; Ilay, 30 mètres : soit 7 lacs ayant plus de 30 mètres de profondeur; tous les autres ont beaucoup moins ; 39 n’atteignent même pas 15 mètres (2).

Les plus importants comme dimensions, sont aussi les lacs profonds que je viens de citer, mais dans un ordre un peu différent : le Bourget arrive encore en lre ligne avec

(1) Voy. note D- Enumération des lacs par régions .

(2) Voy. note E. Enumération des lacs par profondeur.

44 kilomètres carrés de surface et 18 kilomètres de longueur ; puis Joux dont la surface est de 800 hectares et la longueur de 10 kilomètres ;

Aiguebeletle , 550 hectares, 4 kilomètres ;

Saint-Point, 400 hectares, 7 kilomètres ;

Chalin , 232 hectares, 3 kilomètres ;

Nantua , 140 hectares, 2 kilomètres 1/2 ;

tous les autres lacs ont moins de 100 hectares ; 14 ont encore un kilomètre de longueur (1).

Enumérer ainsi les particularités de chacun des 66 lacs jurassiens serait véritablement fastidieux ; nous allons faire, si vous le voulez, un voyage à travers le Jura lacustre, ne nous arrêtant que sur les bords des lacs les plus intéressants.

Nous commencerons par le lac de Saint-Point , le plus beau des 4 lacs situés dans le département du Doubs, le lac le plus important du Jura français pour l’étendue, et le 2e pour la profondeur, si l’on fait abstraction des lacs du Bourget et d’Aiguebelette (2).

Pour y arriver depuis Besançon, nous traversons Pontarlier et l’ancien lac, aujourd’hui desséché, qui s’étendait de la Cluse à Oye et Pallet. Un peu au-delà de ce village, apparaît, — au détour de la route, — la vaste nappe bleue de Saint-Point, « ce lac d’Ecosse, aux bordures calmes, mystérieux et silen- » cieux dans ses assoupissements d’horizon », suivant la description pittoresque et imagée de M. Bouchot, l’auteur d’un luxueux ouvrage consacré à la Franche-Comté (3). Je viens de prononcer les mots de nappe bleue , en quelque sorte par habitude et pour employer l’expression consacrée

(1) Voy. note F. Dimensions des lacs du Jura.

(2) Le lac de Saint-Point occupe le 18e rang au point de vue de Y altitude; tandis que le lac le plus élevé du Jura est celui du Boulu, placé à 1152 mètres au-dessus du niveau de la mer, Saint-Point n’est qu’à la cote de 851 mètres. (Voy. note G. Altitudes des lacs du Jura.)

(3) Bouchot, La Franche-Comté, 1890, p. 160.

par les voyageurs, les touristes. . . et les poètes. . . pour qui tout lac est nécessairement bleu ! mais cette comparaison n’est rien moins qu’exacte : le lac de Saint-Point n’est pas bleu, mais vert, presque jaune ! et il en est ainsi pour tous les lacs du Jura, sans exception, malgré les livres, les guides, malgré Bouchot enfin, qui prétend que « chaque combe un peu large possède sa petite Méditerranée bleue ». C’est avec regret que j’enlève cette illusion aux auteurs de ces descriptions poétiques ; mais l’exactitude scientifique n’admet pas de ces comparaisons approximatives ; que si l’on m’oppose le dicton : des goûts et des couleurs... il ne faut pas disputer, je répondrai que la science possède heureusement des moyens rigoureux d’observation, qui font souvent mentir les proverbes; et c’est ici le cas : le plus simple et le plus pratique de ces moyens est l’instrument que j’ai l’honneur de vous présenter, la gamme Forel, du nom du savant limnographe suisse qui l’a inventée ; elle consiste, comme vous le voyez, — ici, au naturel, — là-haut, sur ce dessin qui en est la représentation agrandie, — en une série de 11 tubes renfermant des solutions diversement colorées, depuis le jaune pur jusqu’au bleu azuré de la mer (1) ; les 4 premiers tubes représentent les nuances bleues de l’Océan, de la Méditerranée et du lac de Genève : c’est aussi la couleur du lac du Bourget ; les autres correspondent aux teintes vertes ou jaunes des lacs du nord de la Suisse; or, la coloration du lac de Saint-Point est dans le vert, presque dans le jaune, à peu près vers le tube VIII : passe encore qu’il fut franchement

(1) Ces 11 tubes contiennent des mélanges de liquide bleu (eau céleste au l/200e) et de liquide jaune (solution de chromate de potasse au l/2Q0e respectivement dans les proportions suivantes :

No I

Jaune

Bleu 100

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