‹ Les Lacs du Jura:Chapitre 3 sur 22 · N» VII · texte numérisé non relu

N» VII

Jaune 27 ;

Bleu 73

vert, mais presque jaune ! ce serait une bien mauvaise note pour notre lac, s’il était seul, et si son infortune n’était partagée par tous ses frères jurassiens (I) !

Les bords du lac de Saint-Point possèdent, du reste, un terme de comparaison, placé, pour ainsi dire, tout exprès dans son voisinage, pour servir, à défaut de la gamme Forel, à notre démonstration : c’est la source bleue , une des curiosités peut-être la moins connue du Jura. Au pied d’un escarpement calcaire, dans une excavation de 4 m. 50 de profondeur sous eau, s’étale une nappe remarquable par sa limpidité, sa fraîcheur (7° en été), et sa coloration véritablement bleue , correspondant au n° IV de la gamme Forel ; on voit bien, par la simple comparaison de ces deux nuances, l’épithète qu’on est forcé de donner à l’eau du lac de Saint-Point.

Quelle est la cause de ces différences de coloration? C’est là un problème encore discuté ; cependant deux faits paraissent bien établis : d’abord, que la coloration bleue est la couleur normale de l’eau pure et limpide, vue sous une épaisseur suffisante ; en second lieu, que la coloration verte est produite par l’addition d’une teinte jaune à la coloration normale, cette teinte jaune étant due elle-même à la présence de fines particules tenues en suspension dans l’eau. Il serait trop long d’exposer les expériences faites par les physiciens à l’appui de cette explication ; il me suffira de vous dire que les propriétés physiques des eaux de la source bleue et du lac de Saint-Point la justifient entièrement (2).

La source bleue nous conduit ainsi au bord du lac, dont nous allons entreprendre l’exploration.

On ne se doute guère, en faisant une simple promenade sur un lac, du nombre de problèmes que soulève son étude un peu ^complète : forme, contour, plan, relief sous-lacustre;

(1) Voy. la note H, sur la Coloration et la Transparence des lacs jurassiens.

(2) Voy. note H, citée ci-dessus.

LAC LE SAINT- POINT ( Réduction dehcaite de MDelelëcque)

propriétés physiques et chimiques de ses eaux, c’est-à-dire, coloration, transparence, température, etc.; étude de* ses habitants, plantes et animaux aquatiques ; histoire du lac, origine, transformations diverses, enfin les légendes, et le côté pittoresque et artistique, qui jn’est pas le moins intéressant ; c’est de quelques-unes seulement des parties de ce vaste programme, dont l’exposé détaillé n’est pas possible, même pour le lac seul de Saint -Point , que je dois vous entretenir (1).

La première opération, dans l’étude d’un lac, consiste à en établir le plan topographique, c’est-à-dire le contour et le relief du sol recouvert par les eaux ; celui de Saint-Point a été levé dans l’automne 1891, par M. Delebecque, un ingénieur à qui l’on doit les explorations hydrographiques des lacs les plus importants du Jura français ; pour avoir une idée de la longueur d’un pareil travail, il faut savoir qu’il a nécessité , outre la levée du pourtour , près de iOOO sondages avec l’appareil Belloc, instrument qui rend, il est vrai, cette opération assez rapide (2). Le plan simplifié ci-contre représente les principales courbes isobathes , c’està-dire d'égale profondeur , qu’on peut construire avec les résultats de ces sondages : ces courbes indiquent, en quelque sorte, les différents contours qu’offrirait le lac si l’eau s’abaissait, successivement, de 5 met., 10 mèt., 20 mèt., etc. au dessous de son niveau normal. — Notre plan montre aussi que le fond du lac de Saint-Point n’est pas cette plaine unie qu’on observe dans la plupart des grands lacs, mais une succession de huit cuvettes , séparées par des seuils ou barres peu élevés ; l’un de ces seuils, situé dans la partie N. E., est connu sous le nom de Pont des Sarrazins et la légende y voit les restes d’un pont détruit par ces barbares? Ce relief tourmenté a été constaté dans plusieurs

(1) Voy. note I. Programme des recherches limnologiques.

(2) Yoy. note I bis. Description du sondeur Belloc.

lacs du Jura, notamment dans les lacs d’Ilay et de Joux ; on en n*a pas encore donné une explication satisfaisante. On remarquera surtout, au pourtour, une sorte de terrasse , à peu près horizontale, recouverte seulement par 3 à 5 mètres d’eau, qui existe dans tous les lacs un peu profonds : c’est

Fig. 2.

AB, Beine ou Blanc-fond ; AF, Beine d’érosion ; FB, Beine d’alluvions ; BC, Mont ; CD, Grand Talus.

la beine , ou blanc-fond ou simplement blanc , par opposition au noir , qui correspond à la partie profonde du lac ; elle est due au jeu des vagues et à un double phénomène d’érosion du bord primitif et d’alluvions (J).

Un des caractères physiques les plus intéressants à étudier après les variations de coloration et de transparence (1 2) dont il a été parlé plus haut, est la marche de la température. Un mot d’abord sur les instruments nécessaires pour cette étude. S’il est facile de prendre la température de la surface avec n’importe quel thermomètre, il n’en est pas de même pour les températures des couches profondes ; on comprend aisément qu’avec un thermomètre ordinaire , malgré la rapidité avec laquelle on remonte l’instrument, celui-ci tend à se mettre en équilibre avec les couches de températures différentes qu’il traverse et n’accuse plus, hors de l’eau, celle du fond ou de la zone qu’on désirait connaître. Parmi les nombreux instruments qui ont été imaginés pour remédier à cet inconvénient, je ne vous en présenterai qu’un, le plus simple, dont l’emploi est le plus commode, c’est le thermomètre à renversement de Negretti et Z ambra ; il se compose d’un tube thermométrique, placé

(1) Voy. note J. Forme, profil et relief sous-lacustre.

(2) Voy. note H. Coloration et transparence des lacs du Jura.

dans une caisse en bois, ouverte sur le côté et lestée de façon à flotter verticalement ; le thermomètre, attaché à la ligne de sonde, est ainsi descendu, dans sa position normale, à la profondeur désirée ; on le laisse le temps nécessaire, quatre minutes environ, pour qu’il se mette en équilibre avec l’eau ambiante, puis on le retourne brusquement avant de le remonter. A ce moment, grâce à un artifice de construction, à un étranglement dans le tube capillaire fl), la colonne mercurielle se brise en deux parties, dont l’une est complètement séparée du réservoir; c’est cette fraction, désormais invariable , quelle que soit la température des couches que l’instrument traversera, qui sert à déterminer la température de la zone profonde où le thermomètre avait été descendu; l’instrument est gradué en conséquence ; enfin, de la grenaille de plomb dont vous entendez le bruit quand je retourne l’appareil, sert à le maintenir dans cette nouvelle position, pendant qu’on le remonte à la surface (2).

Nous avons fait, M. Delebecque et moi, de nombreux sondages thermométriques, à diverses profondeurs, et dans un assez grand nombre de lacs du Jura ; nous avons constaté que la répartition de la chaleur s’y établit d’après les mêmes lois que dans les lacs suisses, étudiés par M. Forel, du

Fig. 3.

(1) Point B de la figure ci-contre.

(2) La figure ci-dessus représente la modification que M. Chabaud (successeur d’Alvergniat, rue de la Sorbonne, à Paris), a apportée au thermomètre de Negretti et Zambra ; l’instrument est placé aussi dans une autre monture et son renversement est obtenu soit par un messager, soit par une hélice. (Voy. Thoulet, Océanographie, p. 288-291 ; Chabaud, Cat., 1894, p. 105, etc.)

moins pour ceux de ces lacs qui appartiennent, comme nos lacs du Jura, à la classe des lacs tempérés à stratification alternante ; dans ces lacs, les couches isothermes , ou d'égale température , se superposent dans l’ordre descendant, c’està-dire les plus chaudes à la surface, les plus froides au fond, pendant l’été, l’automne et le printemps ; c’est la stratification directe ; pendant l’hiver, au contraire, la stratification est inverse , c’est-à-dire que les couches supérieures sont plus froides que les couches profondes ; dans les lacs tropicaux , la stratification est toujours directe , dans les lacs polaires , toujours inverse (J).

En général, les couches superficielles, c’est-à-dire celles comprises entre la surface et dix ou quinze mètres de profondeur, ont une température très variable, se réchauffant en été et pendant le jour, se refroidissant en hiver et pendant la nuit, sous l’action de l’agitation des vagues, du brassage par les vents, des courants qui s’établissent de la profondeur à la surface. De 15 mètres à 100 mètres, la température est plus constante et ne varie, même en été, que de quelques degrés ; elle est relativement froide ; nous avons constaté, au mois d’août, avec 20° à la surface, par exemple, 19° à 5 mètres, 14° à 10 mètres, 9° à 15 mètres et 5° ou 6° à 20 ou 30 mètres de profondeur ; au fond même des lacs, nous avons obtenu 5° 1 à 40 mètres dans le lac de Nantua, 5° 3 à 33 mètres à Chalain, 4° 8 à 27 mètres à Remoray, 6° 4 à 40 mètres à Saint-Point ; on remarquera la température relativement plus élevée du fond du lac de Saint-Point, surtout si on la compare à celle du lac voisin, bien moins profond, de Remoray ; M. Delebecque en a donné une explication très satisfaisante : les lacs longs, dirigés dans le sens des vents dominants, ont, en été, leurs couches profondes notablement plus chaudes que les autres, parce que les courants engendrés par les vents y mélangent plus facilement les eaux chaudes de la surface aux eaux froides du fond (2).

(1) Voy. note K. Température des lacs.

(2) Comptes-rendus de l’Académie des sciences , 1892, t. CXIV, p. 32.

La zone abyssale, à température à peu près constante, se maintenant vers 4°, ne s’observe pas dans nos lacs jurassiens, dont aucun n’atteint la profondeur de 100 mètres, nécessaire pour que ce régime thermique s’établisse.

En hiver, la stratification inverse et l’abaissement de la température des couches superficielles au-dessous de 0’ détermine la congélation d’abord partielle, puis totale du lac ; il est intéressant de savoir, à ce sujet, que si tous les petits lacs du Jura gèlent chaque année, comme de simples étangs, tous les grands lacs de la montagne (Saint-Point, Joux, Chaillexon, Abbaye, etc.) restent pris, ordinairement, de janvier à mars ; il n’y a d’exception que pour les lacs de Nantua, Viry, Virieu-le-Grand, qui ne gèlent que dans les hivers rigoureux ; le lac du Bourget, pour une cause encore inconnue, ne gèle jamais (1).

La composition chimique de l’eau varie beaucoup suivant les régions : tous les lacs du Jura sont caractérisés par leurs eaux très calcaires ; ils ont, en moyenne, 160 grammes de résidu total par mètre cube, dont 135 grammes sont constitués par du carbonate de chaux ; à Saint-Point, par exemple, M. Delebecque a trouvé une proportion de 152 grammes à la surface et de 182 grammes dans le fond; la moyenne, multipliée par un cube de 81,614,000 mètres, donne, à raison de 140 grammes par mètre cube, un poids de 11,426,000 kilogrammes de carbonate de chaux dissous dans l’eau du lac. Les différences qu’on observe entre l’eau des affluents et l’eau du lac, et qui consistent principalement dans la diminution du carbonate de chaux, paraissent le résultat de phénomènes biologiques , du développement des plantes et des animaux auxquels les eaux du lac donnent asile (2).

(1) C’est probablement l’agitation de la surface du lac du Bourget qui l’empêche de geler, car sa température peut s’abaisser au-dessous de 4°. — J’ai étudié la Congélation des lacs du Jura dans une Note spéciale présentée à une séance de la Société d’ Emulation du Doubs, en 1893.

(2) Voy. note L. Variations de composition des eaux des lacs.

Un certain nombre de 'plantes croissent, en effet, dans les lacs, presque exclusivement sur leurs bords ; leur développement inégal, leur répartition différente dans les divers lacs, contribuent à donner à chacun d'eux une physionomie propre. A Saint-Point, on ne voit pas cette ceinture continue de Roseaux et de Joncs qui entoure les lacs placés au milieu de prairies marécageuses ; ces formations littorales y sont disséminées, principalement sur les bords, au nord et à l’ouest, dont elles rompent un peu la monotonie des lignes ; c'est dans cette même zone de végétation que croissent les Nénuphars blancs , la Renouée amphibie aux beaux épis roses. Plus en dedans, au-dessus de fonds de 3 à 5 mètres, s’épanouit le Nénuphar jaune, qui est bien la plante la plus caractéristique de nos lacs, puisque je l’ai rencontrée dans 60 d’entre eux et qu’elle ne manque, par conséquent, que dans 6 ; le Nénuphar jaune forme souvent une ceinture régulière, quelquefois doublée en dedans par une autre espèce du même genre, qui paraît propre aux lacs du Jura et que j’ai nommée, pour cette raison, Nuphar juranum. J’ai observé encore à Saint-Point d’autres végétaux dont la distribution géographique est fort curieuse, notamment des Potamogiton , qui n’étaient connus auparavant que dans les lacs du nord de l’Europe, singulière répartition, qui s’explique par l’analogie des milieux et l’origine glaciaire de nos lacs jurassiens U).

La flore n’est pas représentée seulement par ces plantes littorales, ces géants de la végétation lacustre, que « leur grandeur attache au rivage » ; les pentes immergées qui succèdent aux bords, sont couvertes de plantes qui deviennent de plus en plus exigues et rares à mesure qu’on s’avance en profondeur ; ce sont d’abord des Gharaignes, puis d’autres Algues de petite taille et enfin des plantes microscopiques, notamment ces curieuses Diatomées, à la carapace siliceuse ornée des dessins les plus variés et les plus élégants. On

(1) Voy. note M. Végétation des lacs jurassiens.

donne le nom de flore profonde à la végétation de la région comprise entre 15 et 100 mètres de profondeur et qui n’est habitée que par ces organismes inférieurs. Enfin la flore pélagique est celle de la masse d’eau située entre les bords et le fond, flore pauvre, constituée aussi par des végétaux microscopiques, auxquels s’ajoutent des débris flottants des plantes littorales, formations qu’on peut comparer, en petit, aux Sargasses de l’océan atlantique.

L’étude des animaux des lacs et de leur répartition a permis d’établir des régions analogues à celles de la végétation lacustre ; ainsi que pour les plantes, on distingue une faune littorale , une faune profonde et une faune pélagique ; chacune de ces faunes a ses espèces spéciales, encore peu connues pour les lacs du Jura, malgré quelques recherches dont MM. de Guerne et Richard viennent de publier les résultats ; les seuls groupes dont je vous parlerai sont les nombreux Oiseaux de rivage ou pélagiques , Longipennes et Palmipèdes (Grèbes, Héron, etc.), qu’on observe surtout abondamment dans les lacs de la montagne; Chalin , par exemple, en est presque complètement couvert à l’automne et au commencement de l’hiver ; parmi les espèces les plus intéressantes, mais ordinairement rares, on peut citer : la Spathule blanche, l’Echasse à manteau noir, la Gigogne noire, le Phalarope, les Sternes, le Goéland à manteau bleu, les Stercoraires, les Plongeons, etc. G).

Un autre groupe d’animaux encore plus importants, à cause de leur rôle dans l’alimentation, est la classe des Poissons ; on en compte environ une quinzaine d’espèces différentes, dont les plus répandues sont la Perche , la Loche , le Goujon , la Carpe et le Carpeau (ou Carpe gibèle), la Brême , le Rotengle , le Gardon commun, la Truite et le Brochet ; en

(lj Cf. Ogérien, Histoire naturelle du Jura. 1863, t. III, pp. 110-289. — Brocard ( Essai sur le Cat. des Oiseaux du Doubs, dans les Mém. Soc. d’Emul., 1857, p. 234) dit avoir vu un Plongeon ( Colymbus arcticus) tué sur les bords du lac de Saint-Point.

général, il n’y a guère que cinq ou six espèces de poissons bien représentées dans chaque lac ; à Saint-Point , en particulier, lac très poissonneux, les pêcheurs prennent surtout le Brochet, la Perche, la Truite ordinaire à écailles tachetées, la Rousse ou Gardon commun et la Tanche; on y a encore indiqué YApron (B et un petit poisson blanc nommé l’Ombre, mais qui n’est pas Y Ombre chevalier ? Le Brochet peut y devenir très gros , comme dans tous les lacs profonds de la montagne ; il en aurait été pêché un exemplaire du poids de 40 kilogrammes, il y a une cinquantaine d’années.

On n’a pas constaté dans les lacs du Haut-Jura la présence de ces espèces ou de ces races spéciales à certains lacs et dont les exemples les plus connus sont la Fera, la Gravenche et le Vengeron pour le lac de Genève, le Lavaret et la Bézoule pour celui du Bourget : ces formes paraissent adaptées étroitement aux conditions spéciales des milieux dans lesquels elles se sont produites ; ce qui explique pourquoi les tentatives d’introduction n’ont pas toujours réussi : la Féra, par exemple, quon a essayé de propager dans le lac de Glairvaux, ne paraît pas s’y être développée; le Lavaret s’est, par contre, parfaitement multiplié dans le lac d’Aiguebelette où il a été introduit, il y a une dizaine d’années, par M. de Ghambost.

Ces oiseaux, ces poissons, dont on vient de parler, sont aussi des géants de la faune lacustre, comparés aux petits organismes qui pullulent, en masses innombrables, dans l’eau des lacs : tout un monde de végétaux et d’animaux, inconnu jusqu’à ces dernières années, révélé par des recherches récentes, peuplent les eaux pélagiques et profondes ;

(1) Olivier, Faune du Doubs ( Mém . Soc. d’Emul. du Doubs , 1882, p. 120) ; probablement d’après Girod-Chantrans, Essai sur la Géographie physique du Doubs , 1810, t. I, p. 121. — Sur la Faune des lacs, on peut consulter encore Locard [Soc. linn . de Lyon, t. XXXVI, 1889) où l’on trouvera la description des nombreuses espèces et formes d’ Anodontes qui y ont été observées.

certains d’entre eux ont de singulières mœurs crépusculaires : leurs nombreux individus, que leur grande transparence rend invisibles à l’œil nu, habitent près de la surface de l’eau pendant la nuit, mais descendent, pendant le jour, à 10 ou 20 mètres de profondeur. Ce sont surtout de petites espèces de Crustacés , du groupe des Copépodes et des Cladoc'eres, qui constituent, avec des Protozoaires, des Diatomées, des Desmidiées et des Péridiniens, la matière organisée à laquelle on a donné le nom barbare , mais aujourd’hui universellement adopté, de Planktoni P : leur nombre est tellement considérable que, dans certaines pêches au filet fin, on a pu compter 38000 de ces petits organismes dans un litre d’eau. Pour les recueillir, on se sert d’un filet en soie à blutter, du numéro le plus fin employé dans la meunerie : l’étoffe du modèle que je vous présente est formée de i60 fils et comporte par conséquent 2,440 petits trous par centimètre carré, chacun de ces trous ayant moins de 1/2006 (ou 50 millièmes) de millimètre.

Les récoltes faites dans le lac de Saint-Point ont déjà révélé la présence d’un certain nombre d’espèces, les unes communes dans les lacs du Jura, de la France ou de la Suisse, d’autres nouvelles et spéciales encore à Saint-Point, notamment le Bythotrepfies longimanus , petit Crustacé, particulièrement intéressant, en ce qu’il paraît être l’aliment principal des Salmonidés, c’est-à-dire des Truites et des espèces de poissons voisins (1 2).

(1) Sur le Plankton , voy. Hensen, 1887 ; J. de Guerne, Campagne de VHirondelle, 2e année, p. 8; Thoulet, Revue générale des sciences. 15 janvier 1893, p. 16; Pouchet, Compte-rendu de V Acad, des sciences. 5 juin 1893, p. 1303.

(2) De Guerne et J. Richard, Faune pélagique des lacs du Jura français {Compte* -rendus de l’Acad. des sc., 17 juillet 1893, p. 187). Les récoltes de MM. J. de Guerne et Delebecque se rapportent à 21 lacs du Jura : elles ont donné 6 Rotifêres, 18 Crustacés (dont 10 Cladocères et 8 Copépodes). Outre le Bgthotrephes longimanus, Gladocère nouveau pour la Faune française, le lac de Saint-Point nourrit une autre espèce nouvelle,

Ce sont là des observations assurément fort curieuses et exécutées avec des instruments très ingénieux : mais, elles n’excitent pas seulement une vulgaire curiosité ; elles peuvent satisfaire aussi les esprits positifs qui se préoccupent surtout du côté pratique et utilitaire des recherches scientifiques. Sans insister sur l’utilisation de l’eau des lacs par l’industrie ou pour l’alimentation, leur étude est, ainsi qu’on l’a dit excellemment : « V introduction obligée à la science de V aquiculture. » Car, l’aquiculture existe au même titre que l’agriculture ; toutes deux ont le même but : « faire rapporter, d’une manière durable, à une masse d’eau, ou à une surface du sol, la production maximum dont elle est susceptible (1); » or, tout s’enchaîne dans la nature : les variations de coloration , de transparence , qui ne vous paraissaient peut-être que comme des faits simplement curieux, sont, de même que la composition chimique des eaux, en relations directes avec les êtres vivants qui les peuplent ; les plantes et les animaux aquatiques ont besoin pour vivre d’une certaine quantité de lumière, de chaleur, d’air ou d’oxygène ; ils doivent trouver dans l’eau du lac les substances nécessaires à la constitution de leurs organes ; plus l’eau sera transparente, plus nombreuses et plus profondément pénétreront les radiations lumineuses, actiniques et calorifiques nécessaires à la vie ; la végétation pourra s’étendre dans une profondeur plus grande, prendre un développement plus considérable ; cette abondance réagira à son tour sur les animaux qui se nourrissent de végétaux, notamment les poissons herbivores, et enfin sur les carnivores eux-mêmes. On sait aussi que la température exerce une influence im-

VHeterocope saliens, le Diaptomus laciniatus ; le lac de Malpas voisin, le Daphnia Jardini var. apicata ; les lacs de l’Ain, 2 Cyclops , etc.

(1) Thoulet. Etude des lacs en Suisse , Rapport dans Arch. des missions scientifiques , 1890, p. 59. — Cf. Belloc, Utilisation des cuvettes lacustres pyrénéennes pour la pisciculture. Association française, session de Pau, 1892, t. II, p. 516.

médiate sur les diverses espèces de poissons, les uns supportant des eaux à température relativement élevée, d’autres ne se plaisant que dans l’eau froide.

La composition chimique de l’eau joue un rôle non moins important, surtout dans nos lacs du Jura, si riches, comme on l’a vu, en carbonate de chaux : cette substance est, d'abord, indispensable pour la formation du squelette des poissons ; mais elle agit d’une façon encore plus curieuse, quoique d’une manière indirecte, sur toutes les fonctions de ces animaux : le bicarbonate de chaux est en effet décomposé par les plantes aquatiques, qui s’emparent de la moitié de son acide carbonique et laissent le carbonate se précipiter. L’acide carbonique est à son tour décomposé par la plante qui utilise le carbone pour la constitution de ses tissus, et rend à l’eau l’oxygène qui servira ainsi à la respiration des animaux aquatiques, notamment des poissons ; ce rôle de l’oxygène provenant de la décomposition du bicarbonate par la plante est dans quelques cas très important : certains lacs situés à plus de 2,000 mètres dans les Alpes, par suite de la faible pression qui résulte de cette altitude, ne seraient pas en état d’emprunter à l'atmosphère l’oxygène indispensable à leur faune ; cet oxygène leur est fourni par les plantes. Tous les pêcheurs ont aussi remarqué que beaucoup de poissons déposent leurs œufs dans le voisinage des plantes : l’eau y est plus riche en oxygène, gaz que l’œuf absorbe en se développant, tandis qu’il dégage de V acide carbonique ; or, on a reconnu expérimentalement que l’acide carbonique produit par les poissons transforme le carbonate de chaux du sous-sol des lacs, en bicarbonate, point de départ de cette série de transformations.

C’est là un cycle fort curieux qui s’établit de la plante à l’animal et de l’animal à la plante, et avec une rigueur telle qu’on peut affirmer que la quantité de chaux d’une eau est en relation immédiate avec sa richesse en plantes et en animaux (1).

(1) Cf. Thoulet, Rapport cité plus haut : j’ai fait de nombreux emprunts à ce très intéressant mémoire.

Des conséquences pratiques importantes découlent de l’exposé qui précède, notamment pour la pisciculture , science et industrie trop négligées dans les lacs du Jura, où l’on est loin de leur faire rendre leur revenu maximum ; on pourrait s’inspirer à cet égard de l’exemple de nos voisins : en Suisse, où le revenu annuel par kilomètre carré n’était en moyenne que de 1,130 francs, on le voit, dans le canton de Soleure, s’élever à 10,170 francs, c’est-à-dire à près de huit fois plus ; le progrès ne pourra s’accomplir que lorsqu’on connaîtra toutes les conditions du milieu où vit l’animal et celles qui lui sont le plus favorables (D.

Ces digressions nous ont entraîné un peu loin du lac de Saint-Point : il nous faut cependant y revenir pour indiquer, au moins rapidement, les autres aperçus qui compléteront son histoire.

Saint-Point est le reste d’un ancien lac qui s’étendait autrefois de Remoray à la Cluse, lac aujourd’hui desséché en partie et réduit aux deux cuvettes de Saint-Point et de Remoray : elles sont dues, surtout, à l’action glaciaire qui a creusé plus profondément la cuvette crétacée primitive, et dont les alluvions ont contribué aussi, par leurs barrages, à retenir les eaux.

Laissant de côté l’histoire plus récente du lac, je me bornerai à rappeler que, d’après la légende locale, le lac actuel occuperait l’emplacement d’une ville submergée par les eaux.

Le pays des lacs est, en effet, le pays des légendes : chaque lac a la sienne ; maïs il en est une qu’on retrouve, presque partout, à peu près la même, celle d’une ville engloutie pour avoir refusé l’hospitalité à un malheureux pèlerin ; des pêcheurs en ont aperçu, dans quelques circonstances privilégiées, les restes au fond du lac ; et, dans la nuit de Noël,

(1) Cf. Thoulet, Rapport . , et Belloc, Sur l’utilisation des lacs

pyrénéens, Mém. cités plus haut.

on peut entendre encore, à l’heure de minuit, sonner les cloches de la ville ensevelie ; ce thème se retrouve, avec quelques variations, dans toute l’étendue de la région lacustre, à Saint-Point, à Narlay, au lac de Bar, près Belley, à Paladru, à Aiguebelette, au lac du Bourget, etc.

Quelques lacs se distinguent cependant par une légende moins banale : à Narlay, on raconte qu’une fée a donné aux eaux du lac la propriété de blanchir le linge sans savon ; plusieurs lacs du Bugey sont le domicile de la Vuivre, le serpent fantastique des légendes populaires de la Comté, qu’il est curieux de retrouver, mais avec d’autres attributs, dans les légendes du Bugey.

La longue étude que nous avons faite du lac de Saint-Point et les détails trop nombreux peut-être dans lesquels j’ai cru devoir entrer, me forcent à ne parler que très brièvement des autres lacs et à ne signaler que les particularités les plus remarquables des plus intéressants d’entre eux.

Quittons le département du Doubs, franchissons la frontière et transportons-nous en Suisse, sur les bords du lac de Jeux , un des plus beaux lacs du Jura, comme site et comme étendue, le premier par les dimensions (800 hectares, 10 kilomètres de longueur), le septième seulement comme profondeur (33 mètres). Nous trouvons ici une particularité nouvelle : contrairement à la plupart des lacs, qui donnent naissance à un émissaire aérien, à un ruisseau ou à une rivière, le lac de Joux n’a pas d’écoulement apparent ; la vallée est barrée, en aval, par la montagne d’Orzières, et l’eau ne peut s’échapper que par les nombreuses fissures, ouvertes entre les feuillets redressés des rochers, sur le bord occidental du lac de Joux et du lac Brenet qui lui fait suite. Ce mode d’écoulement n’est pas particulier au lac de Joux; on l’observe au moins dans 23 lacs du Jura, dont les entonnoirs sont l’origine de canaux souterrains allant déboucher à des distances quelquefois considérables : je citerai les lacs des Tallières, de Malpas, des Mortes, du Boulu, de Fioget,

de Narlay, de l’Abbaye, de Crenans, d’ Antre, d’Etival, d’Onoz, Viremont, Genin, Grotel, etc. Pour le lac de Joux, des expériences récentes ont donné la preuve certaine que les eaux qui s’engouffrent à l’entonnoir du Bon-Port sortent à la source de l’Orbe (1) .

Ces relations entre les sources vauclusiennes , si fréquentes dans nos montagnes calcaires, fissurées et caverneuses, et les entonnoirs ou emposieux , dépressions caractéristiques de nos plateaux jurassiques, constituent un phénomène très digne d’attention, surtout lorsque ces entonnoirs ne sont pas les émissaires de nappes abondantes et limpides, et lorsque ces sources vauclusiennes (2) servent ' à l’alimentation publique ; ces sources donnent, en général, d’excellente eau potable, comme notre eau d’Arcier, mais à condition que leurs origines, souvent multiples, par suite d’anastomoses souterraines, soient bien déterminées, et que les différents entonnoirs qui y aboutissent soient garantis de toutes causes de souillures (3).

Dans le Jura suisse, nous rencontrons encore un lac intéressant, le lac des Tallières , situé près de la Brévine ; son origine est absolument historique, — il se serait formé vers l’année 1500, — et son écoulement a lieu par un entonnoir qui communique avec les sources de la Beuse G) .

En rentrant en France, nous trouvons le lac des Rousses , situé dans la même vallée de l’Orbe, mais qui ne présente à signaler que quelques plantes rares, dont une espèce n’était connue, avant que je l’y aie récoltée, que dans l’Angleterre, le Danemarck et le Holstein (5) ; — le lac des Mordes et de

(1) Voy. note N. Alimentation et décharge des lacs du Jura.

(2) Ou jurassiques, comme les appelle avec raison M. Jaccard.

(3) J’ai développé cette question dans une Note présentée à la Société d’ Emulation du Doubs, séances de mai et de juin 1894.

(4) Voy. Desor, 1862 ; Jaccard, Soc. des sc. nat. de Neuchâtel, 1883, 1887 ; Résal, Société d’ Emulation du Doubs 1872, p. 458, etc.

(5) C’est le Potamogiton coriaceus Freyer, que j’ai trouvé le 5 août 1892, vers la sortie de l’Orbe.

B elle font aine, situés au nord de Morez, et dont les entonnoirs vont former des doyes , ou sources vauclusiennes, près de cette ville ; le lac du Boulu , au nord de Septmoncel, le plus élevé des lacs du Jura (1153 mètres d’altitude) et s’écoulant par des entonnoirs qui débouchent probablement dans la vallée du Flumen, près Saint-Claude.

Dans le bassin de Grandvaux, les lacs se multiplient : Foncine , Fort-du- Plane et Bouges-Truites , lacs marécageux insignifiants, le dernier seul méritant une mention spéciale à cause de sa singulière dénomination, — tout à fait inexplicable, — puisque ce^ac ne possède même pas la Truite ordinaire ! Un peu plus au sud, le lac de Y Abbaye, vaste étang « découvert, mal entouré , » ne présentant d’intéressant qu’une île qui dépasse à peine le niveau du lac et un écoulement souterrain qui va former, à 10 kilomètres de là, le torrent de l’Enragé, dans la vallée de la Bienne (1).

Après avoir jeté un coup-d’œil rapide sur les lacs d’Etival, situés dans un site un peu plus pittoresque et s’écoulant aussi par des entonnoirs, nous atteignons la véritable région des lacs des auteurs jurassiens, « l’Ecosse du Jura , » comme on l’a appelée, s’étendant des bois de la Joux-Devant jusqu’à la rivière d’Ain, « domaine immense, où l’on aurait savamment aménagé les ondulations, les pièces d’eau, ainsi qu’en un parc anglais (Bouchot). »

Cette région possède en effet une série de lacs ayant chacun un caractère particulier : c’est d’abord Fioget, dans un site désolé, mais où l’on a trouvé pour la première fois le Nénuphar du Jura, et dont l’entonnoir va déboucher près du lac de Chalin (2) ; Narlay, lac remarquable par sa

(1) Yoy. Lamairesse, op. cit., p. 115-117. Cette ile ( Sur la motte ) est couverte de buissons de Saules (dont le Salix pefttandra), Trembles, Nerpruns, Coudriers, etc.; elle possède aussi Gentiana lutea et Rosa alpina , et quelques pierres, peut-être les ruines de l’abbaye fondée vers 523, reconstruite au xiie siècle sur les bords septentrionaux du lac.

(2) Observ. de M. L.-A. Girardot, qui a trouvé, le premier, le Nuphar

forme triangulaire, sa profondeur énorme pour sa faible surface (39 mètres, 40 hectares), ce qui lui donne le troisième rang parmi les lacs du Jura français pour la profondeur, tandis qu’il n’est que le seizième pour la superficie ; Narlay s’écoule aussi par un entonnoir qui a la propriété de rejeter de l’eau après les fortes pluies d’orage, comme le puits de la Brême ; viennent ensuite le Grand et le Petit Mâclus ; le lac d’Ilay ou de la Motte , ainsi nommé d’une île rocheuse, couverte d’arbres, notamment de beaux Sapins, qui a été l’emplacement d’une ancienne abbaye (1) ; — Bonlieu avec sa couronne de Sapins et de Hêtres, et les restes de l’abbaye qui se mire sur ses bords. Je ne puis que citer, plus rapidement encore : les lacs du Val-Dessus et du Val-Dessous , formés par le Hérisson après ses chûtes du Saut-Girard et ses cascades; — Chalin , « le pur joyau de la terre jurassique, » dans un site enchanteur, le plus grand des lacs du département du Jura, le deuxième du Jura français, le troisième du massif jurassique (2) ; — Glairvaux et ses habitations lacustres explorées par Noël Lemire (3) ; - Antre et ses antiquités romaines, son aqueduc souterrain, probablement artificiel G) ; — les deux lacs à entonnoirs d ’Onoz et de Viremont , les seuls qui soient situés sur la rive droite de l’Ain; — Viry, avec son curieux îlot tourbeux, flottant, qui se déplaçait à la surface du lac, jusqu’à ce qu’il se fût fixé près de son bord septentrional, il y a

pumilum ; voy. Etudes d’archéologie préhistorique, de géologie et de botanique dans les environs de Chatelneuf, 1880, p. 65-69 et add. pag.

(1) Cette île, élevée de quelques mètres au-dessus du lac, outre les ruines du monastère ( prioratum a Motâ, traduit à l’ordinaire inexactement par Mouthe), construit en même temps que celui du lac de l’Abbaye, possède une riche flore silvatique.

(2) Il vient immédiatement après Saint-Point, avec ses 232 hectares de superficie, sa longueur de 3 kilom. et sa profondeur de 33 mètres.

(3) Voy. J. N. Le Mire, Académie de Besançon , 1870.

(4) Voy. Rousset, Dict. des communes du Jura, VI, 1858, p. 208.

quelques années seulement; — Genin , dont les eaux vont sortir, par un canal souterrain, à 5 kilomètres de là, dans la grotte de Gharix ; enfin Nantua , Sylans , les nombreux lacs du bassin de Belley tous intéressants à différents égards.., mais je comprends qu’il est temps d’arrêter cette trop longue et trop rapide énumération !

Telle est cette région des lacs dont Bouchot a dit avec assez de bonheur : « Les lacs sont des amis quand on les voit sortir tout à coup de la terre pour remplir les combes stériles et baigner des rivages séchés au pied des monastères ou des manoirs qu’ils affraîchissent de leurs brumes... Pour les rêveurs et les diseurs de contes, c’est la mine inépuisable de suaves et câlines ballades... Dames empêchées par les herbes et qui se lamentent à la nuit. . . Mélusines au corps de sirène. . . Rois de Thulé jetant leurs coupes... » Ainsi donc, « le pays des lacs semble vivre une synthèse de magnificences tangibles à la fois et de rêves. Lui vouloir ôter sa légende, c’est le ramener aux proportions ordinaires d’une contrée magnifique dont Vâme s’en serait allée ».

Je crois bien que Bouchot ne me pardonnera pas d’être venu à mon tour détruire quelques-unes de ces légendes qu’il semble préférer à la réalité ; d’autres peut-être me sauront gré d’avoir signalé plutôt les aspects vrais, les richesses naturelles de nos lacs, côté moins poétique, mais plus utile et peut-être aussi intéressant de leur histoire.

Une dernière question, que je désire examiner avant de terminer cette lecture, est la suivante : Pourquoi ces lacs sont-ils l’ornement presque exclusif de nos montagnes du Doubs, du Jura et de l’Ain ? Pourquoi se trouvent-ils surtout dans les combes françaises ? Et enfin, pourquoi, dans notre Jura, y a-t-il là un marais fangeux, là une tourbière, là un lac limpide ?

Pour répondre St ces questions, il faudrait faire l’histoire géologique de la contrée, montrer comment, à une certaine

époque, sous la pression latérale exercée par le soulèvement des Alpes, le sol jurassique s’est fortement ridé, donnant ainsi naissance à des vallons et à des combes longitudinales, où les eaux se sont accumulées ; il faudrait décrire les phénomènes qui ont accompagné l’extension des glaciers, le rôle important qu’ils ont rempli précisément dans notre région des lacs, creusant des cuvettes lacustres ou les conservant par un remplissage temporaire de glaces, formant enfin des barrages par leurs moraines ou leurs alluvions (1).

Cet aperçu sommaire des causes de formation des lacs, dans le Jura, nous suffit pour montrer que leur origine est relativement récente, puisque la période glaciaire a été contemporaine des premiers âges de l’humanité; bien mieux, d’après ce que nous savons de leur histoire, on peut prédire que leur existence sera courte et que leurs jours sont comptés; les lacs sont, en effet, des accidents absolument temporaires dans la topographie d’une région ; ils sont destinés à disparaître tôt ou tard, soit par la destruction des barrages qui retenaient les eaux, soit, et le plus souvent par le remplissage de leurs cuvettes que les alluvions normales ou torrentielles de leurs affluents combleront peu à peu; ce remplissage est même très rapide dans certaines contrées ; dans les Pyrénées, dans les Alpes, beaucoup de lacs ont déjà disparu depuis la période historique ; dans le Tyrol, particulièrement, on a observé le comblement de plus de 100 lacs alpins, depuis un peu plus d’un siècle, exactement depuis 1774(2). Des phénomènes analogues, quoique moins intenses, se passent dans notre Jura; non-seulement de nombreux lacs se sont desséchés depuis la dernière période géologique, mais on constate, de nos jours, la diminution très sensible de plusieurs lacs, notamment de ceux des Tallières, de Maclus,

(1) Voy. note O. Situation et origine des lacs.

(2) Bœhm. Die Hochseen der Ostalpen, p. 16 ; — Falsan. La Période glaciaire, p. 159; — Belloc. Origine, formation et comblement des lacs pyrénéens, Assoc. fr., session de Pau, 1892, p. 368.

de Fioget, de Crotel, de Lhuis, etc. (1) On peut donc prévoir l’époque relativement prochaine où la plupart de nos petits lacs seront desséchés, où les plus grands, considérablement amoindris, ne seront plus que d’infimes marécages, jusqu’à ce qu’ils aient complètement disparu à leur tour (2).

Ce sont là des prévisions assurément désolantes, et bien que nous ne soyions pas appelés à en faire no us mêmes la douloureuse constatation, ce n’est cependant pas sans un certain sentiment de tristesse qu’on se prend à songer à la disparition possible de ces sites enchanteurs, qui ont inspiré nos poètes et nos paysagistes, de ces bords charmants, qui ont été les témoins de tant d’évènements tristes ou joyeux, qui sont enfin le but de nos plus belles et de nos plus agréables excursions ; cette pensée que tout cela est destiné à disparaître un jour, donnera à nos lacs un charme particulier, une note mélancolique qui s'ajoutera à la poésie du paysage, lorsque vous les reverrez dans vos excursions prochaines ; peut-être alors, en vous promenant sur quelque lac jurassien, vous rappellerez-vous la lecture que vous venez d’entendre ; puissiez-vous ne pas en avoir conservé un trop ennuyeux souvenir !

(1) Pour les lacs des Tallières, de îvfaclus, voy. Résal. Soc. d’Emul. du Doubs , 1872, p. 458, 457, etc. ; observations personnelles.

(2) Voy. note G. Classification des lacs, d'après M. Forel.

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