L ALLEMAND
Le français commun est une langue de gens du monde fixée à Paris, au centre même des parlers dont il offre le type perfectionné par la culture et par la vie de société. L'allemand commun est une langue de bureaux, fixée dans les provinces orientales où l'allemand avait été apporté par des colons venus pour dominer ; à partir du xvi^ siècle, il s'est répandu dans les régions où l'on avait jusque-là employé le basallemand ; c'est alors que, par exemple en Courlande, la noblesse allemande qui dominait durement le pays a adopté le haut-allemand. La raideur de l'allemand s'explique aisément par ces circonstances historiques.
Aux défauts qui sont ceux de la langue même se sont ajoutés ceux qui proviennent de l'usage qu'on en a fait. La pensée allemande se complaît dans l'abstraction et la classification, en même temps que la nation est âprement réaliste. La langue est toute encombrée d'abstractions. Le mélange de l'abstrait et du concret n'y est pas réalisé d'une manière aussi complète qu'en français ou en anglais. La prose allemande n'a pas la clarté dépouillée de la prose anglaise, la précision sèche et souple de la prose française ; elle a quelque chose de plus trouble, dont seuls les meilleurs écrivains, ceux qui ont le plus subi l'action des littératures romanes, arrivent à se dégager.
Après un très bref apprentissage de l'anglais, un Français peut parcourir rapidement une page de prose anglaise courante et en deviner le contenu ; au con-
traire, même si l'on sait bien l'allemand, et si Ton en a beaucoup lu, on n'arrive pas à parcourir quelques lignes d'allemand; il faut les lire.
L'esprit nationaliste allemand, qui a été si funeste, et qui, d'un des peuples les mieux doués pour développer la culture européenne, dont l'esprit est le plus européen, a fait le fléau de l'Europe, a conduit à remplacer inutilement des mots européens, comme téléphone, par des composés lourds et purement allemands, comme fernsprecher « parleur au loin », qui n'est qu'une sorte de calque de téléphone. Cette tendance a été si forte qu'on a même essayé, heureusement sans succès, de créer un vocabulaire technique grammatical avec des mots purement allemands. Le vocabulaire scientifique allemand a été nationalisé, mais seulement en partie.
Néanmoins la connaissance de l'allemand s'impose à tous les hommes qui veulent être cultivés. Il n'y a aucune partie du savoir humain où les 'Allemands n'aient apporté au xix* siècle une importante contribution ; il n'y a pas de pays où la pensée philosophique ait été plus active et ait exercé plus d'action sur le dehors. La science a été organisée, et, là même où ils n'ont pas inventé, les savants allemands ont su exploiter habilement et utilement les inventions faites ailleurs. Des groupes de travailleurs ont fait de grandes recherches matérielles ; des gens qui^ par eux-mêmes, n'auraient pu rien trouver ont fait œuvre utile sous la direction de maîtres doués d'ini-
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tiative. Nulle part il n'a été publié de manuels plus complets où l'ensemble d'une science soit exposé. Les éditeurs allemands, s'adressant à un public- scientifique très grand chez eux et à l'étranger, ont pu multiplier les publications, et, pour chaque publication, tenir les savants au courant par des éditions constamment renouvelées. L'Allemagne est le pays des grandes bibliographies bien mises à jour. On a pu reprocher autrefois aux ouvrages allemands de manquer de clarté, d'être mal disposés typographiquement ; maintenant, beaucoup sont arrivés à la clarté presque parfaite, et la présentation typographique est souvent presque aussi bonne qu'elle l'est dans les bons livres anglais, meilleure que dans beaucoup de Hvres français. S'il est plus permis à un homme cultivé d'ignorer la littérature allemande que la littérature anglaise ou la littérature française, du moins les livres allemands sont devenus indispensables à qui étudie une partie quelconque des connaissances hum^nes. Ne pas savoir l'allemand, c'est presque toujours renoncer à être au niveau de la science et de la technique de son temps.
Par son extension, l'anglais est la plus mondiale des langues civilisées.
Envisagé en lui-même, l'anglais a le mérite d'être d'un type grammatical simple et régulier. Il a perdu presque tous les archaïsmes superflus; les quelques vieilles formes qui restent dans le verbe ne tiennent
pas une grande place dans la langue et l'usage les enseigne vite. Alors que les langues romanes maintiennent la distinction dénuée de sens du masculin et du féminin et que, à cette distinction inutile, l'allemand et les langues Scandinaves ajoutent celle du genre neutre, l'anglais s'est débarrassé de l'absurdité qu'est une catégorie grammaticale qui- ne répond la plupart du temps à aucun sens défini. Sa grammaire est toute moderne, et, en tout ce qu'elle a de moderne, proche, par la structure générale, de celle du français par exemple.
Son vocabulaire, mi-partie germanique, mi-partie roman, donne à tous les sujets de langue romane ou germanique une première facilité sensible pour s'initier à la langue : ni un Français, ni un Hollandais, ni un Norvégien, ni un Danois, ni un Suédois, ni même un Allemand ne se sentent tout à fait étrangers vis-àvis de l'anglais.
Seule, la prononciation isole l'anglais. La prononciation de l'anglais n'a pas la netteté ni la fermeté de celle de la plupart des langues romanes et des langues slaves ; elle est l'une des plus indistinctes qui soient. Et elle est en même temps l'une des plus singulières. Une consonne qui fait difficulté à presque tous les peuples de l'Europe, la spirante dentale notée par ih, y tient une grande place; elle figure souvent, et notamment dans l'article. Les voyelles, qui ont une variété surprenante, ne concordent avec celles d'aucune autre langue de l'Europe. Il n'y a pas de