INCONVÉNIENTS DES LANGUES SECONDES 30I
langues les plus nécessaires, demande à la jeunesse cultivée un très grand effort, et qui pourrait en partie être mieux employé. Les sciences s'enrichissent chaque jour ; les jeunes gens n'ont pas trop de temps ni de force pour en étudier les principes. Il est dur d'exiger de chaque jeune homme cultivé qu'il acquière, durant ses années d'études, à la fois la connaissance des sciences et celle de trois langues, toutes trois difficiles, le français (avec accompagnement de l'italien, de l'espagnol et du portugais), l'allemand et l'anglais (avec accompagnement éventuel du flamand-hollandais et des langues Scandinaves). Et pourtant la culture est à ce prix.
Le profit intellectuel qui résulte de cet apprentissage est grand assurément. Il est bon pour l'esprit de voir les idées sous les formes diverses par lesquelles les expriment plusieurs langues; on s'accoutume ainsi à saisir les idées en elles-mêmes et à n'être pas dupe des mots. Les nuances d'idées et de sentiments varient d'une langue à l'autre. On a reconnu dès longtemps que, pour apprendre à bien connaître les ressources de sa propre langue et pour en pénétrer l'esprit, il n'y a pas d'exercice meilleur que la traduction.
Les grandes langues modernes de civilisation ont été façonnées par des éUtes intellectuelles qui les enrichissent depuis de longues générations. Chacune d'elles a son originalité : acquérir une de ces langues, c'est prendre sa part du somptueux héritage d'une vieille famille.
Toutefois il ne faut pas s'exagérer ce profit; il y a dans l'apprentissage des langues une grande part d'effort inutile : à quoi bon savoir que le même animal s'appelle ici chien, là dog, ailleurs /?««(/ ?
Les langues modernes, qui servent pour une même civilisation, se traduisent de plus en plus exactement les unes les autres : on retrouve partoift des tours semblables et équivalents, et le profit intellectuel qu'un Européen occidental trouve à étudier la langue de ses voisins diminue au fur et à mesure que cette langue se borne davantage à exprimer la civilisation actuelle.
Si l'apprentissage des langues étrangères est poussé à fond, de manière à profiter à l'esprit, il demande un temps immense. S'il est superficiel, il n'apporte presque rien à la culture intellectuelle. Tous ceux qui ont passé par de grands hôtels, internationaux ont vu des maîtres d'hôtel répondre aisément à ces clients qui s'adressent à eux en quatre ou cinq langues différentes; ce que 'ces hommes ont appris en pratiquant leur métier en divers pays n'a pas vraiment enrichi leur pensée. 'Pour tous ceux qui apprennent les langues modernes surtout au point de vue pratique et qui s'intéressent seulement aux formes contemporaines des langues, le profit intellectuel de cet apprentissage est le plus souvent médiocre.
Pour l'assouplissement de l'esprit, la connaissance du latin est de plus grand profit que celle des langues modernes.
Les anciennes langues indo-européennes, comme le grec et le latin, ont une structure linguistique très différente de celle des langues modernes, comme le français ou l'anglais; en les apprenant, on entre dans un système vraiment iiouveau. Cette étude oblige donc à faire un effort intellectuel énergique, dont on ne retire pas un bénéfice pratique immédiat, mais qui fait faire à l'esprit un exercice plus intense que ctlui que l'on fait en étudiant les langues actuellement parlées.
Les lieux communs qu'expriment les littératures anciennes sont les mêmes que ceux d'aujourd'hui; mais ils se présentent sous des formes autres, et l'eS"pri: gagne en finesse et en aisance à passer de l'une des expressions à l'autre.
Depuis qu'on l'a introduit dans l'enseignement,
le grec n'a jamais été acquis complètement que par un petit nombre de personnes dans l'Europe moderne occidentale; si précieuse qu'elle puisse être, son influence ne s'exerce guère qu'à travers le latin, qui, pour toutes les choses de culture, en est un reflet. Il peut être agréable de savoir analyser les mots savants fabriqués avec des éléments grecs comme orthographe ou téléphone; mais il ne vaut pas la peine d'apprendre pour cela le grec, qui n'est pas une langue facile. Malgré la valeur unique et l'originalité de la littérature grecque, il est peu probable que l'étude du grec tienne à l'avenir une grande place dans l'éducation de la jeunesse cultivée.
La situation du latin est autre et plus favorable.
Toutes les langues modernes de l'Europe occidentale sont pleines de latin, là même où elles semblent en être indépendantes. L'allemand ne s'est pas à beaucoup près empli de mots latins et romans autant que l'anglais ; mais il s'est pénétré d'esprit latin, et ce n'est pas en vain que toute la culture de l'Allemagne a été latine au moyen âge. Un mot comme Vaterland « pays des pères » a l'air d'être purement allemand, comme patrie a l'air aujourd'hui d'être un mot purement français; en réalité Vaterland est, on l'a vu ci-dessus, le calque du latin patria « pays des pères » (qui était lui-même calqué sur le grec patris), tout comme patrie est le mot latin patria pris à la langue écrite et un peu adapté. C'est par le latin seul qu'on peut comprendre les rapports