CHAPITRE XXV LES ESSAIS DE LANGUES ARTIFICIELLES
On a, depuis longtemps, pensé à parer aux difficultés que la différence des langues et leur variété causent à la civilisation au moyen d'une langue artificielle que tous les hommes pourraient utiliser, indépendamment de leur langue maternelle.
Ce sont d'abord des philosophes qui ont formé ce projet, et leur but était de constituer une langue rigoureusement précise qui échapperait à tous les à peu près, à toutes les ambiguïtés qui font des langues actuelles des instruments imparfaits pour la science et la philosophie.
En effet l'usage des langues vulgaires n'est pas sans inconvénient pour le savant. Le savant doit user de termes rigoureusement définis, en leur attribuant toujours la même valeur, celle dont on est convenu. Si les termes employés sont des mots d'une langue vulgaire, ils ont nécessairement, à côté du sens fixé par la définition admise, des emplois accessoires, des nuances qui troublent la netteté de la
ESPERANTO ET IDO 319
notion scientifique. L'emploi des langues vulgaires tend à mêler aux idées sur lesquelles le savant ou le philosophe doit arrêter son esprit des idées accessoires qui en brouillent les contours.
Néanmoins, les savants et les philosophes n'ont jamais rien tenté de sérieux pour réaliser une langue scientifique artificielle qui suffirait à leur besoin de précision et qui pourrait servir au monde entier.
Au point de vue pratique, en revanche, il a été fait des tentatives ayant une efficacité. Et le succès qui a accueilli ces essais montre qu'ils répondent à un besoin. La première langue artificielle qui ait eu un temps de vogue a été le volapûk, inventé par un Allemand ; trop difficile, il a été rapidement abandonné. Zamenhof, de Varsovie, a ensuite inventé Vespéranto, qui a eu un meilleur succès.
Le principe sur lequel repose l'espéranto est bon en effet. Une langue artificielle créée de toutes pièces n'a pas de chances de réussir, d'abord parce qu'il est malaisé, sinon impossible, de créer de rien un instrument aussi compliqué que l'est nécessairement une langue destinée à tout dire et conforme à ce qui est possible à la fois au point de vue physiologique et au point de vue psychologique, et en second lieu, parce que l'apprentissage d'une langue toute nouvelle et ne ressemblant à rien de connu exige un grand effort et décourage dès l'abord la plupart des gens. Au lieu de créer, Zamenhof a dégagé des langues européennes l'élément commun qu'elles renferment.
Les langues romanes et les langues germaniques, tout en ayant des grammaires différentes, se sont développées en un même sens, on l'a vu. Elles procèdent toutes de même ; elles n'ont plus ou presque plus de flexions casuelles, du type des langues anciennes ou des langues slaves, et elles expriment les relations grammaticales par l'ordre des mots et par des mots accessoires comme de ou à en français ; on y reconnaît partout les mêmes catégories grammaticales du substantif, de l'adjectif, du présent, du prétérit, etc. Il est facile de dégager des langues romanes et germaniques un type grammatical moyen, où les catégories grammaticales sont exprimées par l'ordre des mots, par des éléments suftixaux et par des petits mots accessoires.
Quant au vocabulaire des langues européennes, il compte un nombre immense de termes communs soit à toutes ces langues, soit à beaucoup d'entre elles, et l'on n'a pas besoin de créer des mots artificiels ; il suftit, pour désigner chaque notion, de prendre le mot qui est connu du plus grand nombre possible des langues de l'Europe. Appeler familio la « famille », ce n'est pas créer un mot, puisque l'hispano-portugais a fainilia, V'iiSiUcn famig lia, le français famille, l'anglais family,' l'allemand familie, le russe faniilia. Tous les mots ne sont pas aussi européens; mais on peut appeler 1' « œil » okulo, qui rappelle de loin italien occhio, espagnol ojo, portugais olho, français œil, formes diverses prises dans les lan-
ESPERANTO ET IDO 321
gues romanes par le latin ocidimi, que l'on retrouve à la base de formations savantes telles que : italien ûculare et oculista, espagnol ocular et oculista, français oculaire et oculiste, anglais ocular et oculiste, russe oknlist.
Procédant ainsi, Zamenhof a composé une langue où presque rien n'est proprement de son invention et qui repose sur une moyenne des langues européennes. Tout Européen occidental y retrouve des éléments familiers, et rien dans cette construction ne lui est tout à fait étranger.
L'espéranto, ainsi fait suivant un principe juste, a eu de la vogue. Il s'est formé partout des groupes espérantistes. Il a été publié en espéranto un grand nombre de livres et de revues. Il y a eu des congrès internationaux espérantistes. Des espérantistes appartenant aux nations les plus diverses se sont entretenus entre eux en espéranto et se sont compris. La. possibilité d'instituer une langue artificielle aisée à apprendre et le fait que cette langue est utilisable ont été démontrés par la pratique. Toute discussion théorique est vaine : l'espéranto a fonctionné.
Du reste on ne voit pas pourquoi il serait impossible de constituer, sous la forme où l'a été l'espéranto, une langue artificielle.
Une langue est une institution sociale traditionnelle. La volonté de l'homme intervient sans cesse dans le langage. Le choix d'un parler commun tel que le français, l'anglais, ou l'allemand procède
d'actes volontaires. Une langue comme la « langue du pays » norvégienne a été faite, sur la base de par- 1ers norvégiens, par un choix arbitraire d'éléments, et ne représente aucun parler local défini. Et c'est par un choix volontaire que se forme le vocabulaire savant qui est maintenant une grande partie du vo- ^ cabulaire courant des langues civilisées. Le tchèque est plein de mots bâtis artificiellement qui sont entrés dans l'usage ordinaire. Dans la structure des phrases, dans la constitution du vocabulaire, la volonté humaine joue un rôle décisif. Il n'est donc ni absurde ni excessif d'essayer de dégager des langues européennes l'élément commun qu'elles comprennent pour en faire une langue internationale.
Toutefois si le principe est correct, l'application ■■' dépassait les forces d'un homme.
Européen oriental, Zamenhof a fait de regrettables concessions à l'archaïsme de l'allemand et surtout des langues slaves. Alors que la tendance de toutes les langues européennes est de supprimer la flexion casuelle, il a distingué un cas sujet et un cas régime, complication superflue qui fait pour les Européens occidentaux une difficulté sans profit : Tordre des mots suffit à distinguer le sujet du complément, et, ni en anglais ni dans les langues romanes, l'absence de distinction entre un cas sujet et un cas régime ne cause un embarras.
Le vocabulaire n'a pas toujours été choisi conformément au principe de la plus grande extension des
UTILITÉ d'une langue INTERNATIONALE 323
mots en Europe. Zamenhof paraît avoir fait une sorte de diplomatie, en cherchant à faire des concessions à l'allemand et même au russe. C'est ainsi que, au lieu de nommer kano le « chien », d'après italien cane, portugais cào, français chien (avec l'adjectif mw/« pris au latin écrit), et d'après l'adjectif anglais canm, il l'a appelé hundo, d'après l'allemand seul (l'anglais disant dog). Le créateur de l'espéranto a manifestement reculé devant la conséquence nécessaire de son principe: le vocabulaire commun de l'Europe repose tout entier sur un latin fortement hellénisé; le germanique n'y entre presque pour rien. Le vocabulaire de la langue internationale ne peut donc être que gréco-latin.
Il est facile, d'ailleurs, de procéder plus logiquement et, par suite, de manière plus satisfaisante et plus claire, dans la formation des mots que ne le fait l'espéranto.
C'est ce qu'ont montré les créateurs de Vido, langue fondée sur le même principe que l'espéranto, mais où ces principes ont été appliqués avec plus de rigueur.
Quoi qu'on puisse penser de ces solutions déjà proposées et qui ont eu un succès durable, un fait est acquis : une langue artificielle fondée sur le principe de l'espéranto et de l'ido peut fonctionner.
Pour quiconque sait déjà l'anglais ou une langue romane, et plus encore pour quiconque connaît plusieurs langues de l'Europe occidentale, il est aisé
d'acquérir l'espéranto ou l'ido; il suffit de quelques jours pour comprendre, de quelques semaines pour pratiquer ces langues.
Une langue de cette sorte peut rendre de grands services et remédier, en une large mesure, aux inconvénients qu'offre la multiplicité des langues.
Pour toutes les choses de la vie matérielle, dans les hôtels, dans les bureaux où ont affaire des étrangers, l'emploi d'une langue artificielle lève toutes les difficultés, et l'on n'y peut faire d'objection d'aucune sorte.
Aux grandes langues de civilisation, langues d'élites intellectuelles, toutes difficiles à apprendre complètement, qui ne peuvent être bien acquises que par un nombre restreint de personnes ayant des loisirs, et qui ont trop de beauté pour qu'il ne soit pas pénible de les entendre écorcher par des personnes qui les savent imparfaitement, il convient d'ajouter, pour les usages courants de la vie internationale, une langue artificielle dont tout le monde puisse se servir facilement.
On sait que la tenue des congrès internationaux est rendue difficile, presque impossible, par la diversité des langues, surtout quand la réunion compte des hommes de culture médiocre, ou des savants qui savent lire plusieurs langues de civilisation, mais qui n'ont pas eu le loisir d'apprendre à les bien parler. Les congrès internationaux d'un parti qui, comme le parti socialiste, fait profession d'interna-