ORGANISATION INTERNATIONALE
petits OU grands, l'apprentissage de la langue internationale, est obligatoire, il y aura dans les autres assez de gens qui l'apprendront librement pour que même là soit sentie l'utilité de la langue internationale.
On craindra d'abord que cette langue ne nuise aux langues qui déjà jouent un rôle international, et elle leur nuira en effet dans une certaine mesure. Mais elle leur servira aussi : les personnes qui auront étudié une langue du type de l'espéranto ou de l'ido ne sauront pas pour cela le français, l'espagnol, l'italien ou l'anglais; mais elles seront en mesure d'apprendre ces langues plus aisément; car elles auront acquis des connaissances élémentaires qui leur en ouvriront l'accès.
Un Chinois ou un Japonais qui connaîtrait une langue internationale comme l'espéranto serait déjà introduit à demi dans les langues européennes. Ce ne serait pas l'un des moindres mérites d'une langue artificielle internationale que de faciliter les rapports entre les populations parlant une langue non-européenne et toutes les autres.
La solution espérantiste et idiste de la langue internationale a le mérite d'exprimer l'unité de la civilisation moderne, dont le fondement est gréco-italique.
Il semble du reste peu probable qu'une langue artificielle, et qui sera employée seulement pour des relations internationales, puisse avoir jamais — ou du moins avant longtemps — des qualités qui lui permet- A. Meillet. * 21
tent de faire concurrence aux langues nationales, en dehors des objets limités et relativement humbles pour lesquels elle sera faite. Le français, l'italien, l'espagnol, le portugais, l'allemand, l'anglais ont des valeurs esthétiques, une force expressive, une variété de nuances, que ne saurait avoir une langue artificielle. Avec une langue internationale artificielle, l'humanité disposerait d'une force nouvelle; elle ne perdrait rien de la richesse que représentent les langues de civilisation existantes.
Seule, une langue artificielle peut donner aux relations internationales l'instrument pratique et simple qui leur manque.
L'état linguistique a toujours dépendu de l'état social.
Avant la- guerre, chaque nation visait à devenir autonome et à prendre le plus de place possible. Chacune voulait par suite avoir sa langue de civilisation. Les parlers locaux s'éliminaient; mais il s'instituait de plus en plus des langues nationales. Les aristocraties avaient pu se contenter d'un petit nombre de langues de civilisation; chacune des jeunes démocraties avait besoin d'en avoir une à elle, proche des parlers populaires.
Si prévaut le principe de l'Entente, que chaque nation a le droit de disposer d'elle-même, si prévalent les institutions démocratiques, il est à prévoir que dans le prochain avenir les langues nationales se maintiendront et se développeront, et que l'Europe comptera durant bien des années encore beaucoup de petites langues de civilisation.
On ne répand pas une langue par la force : en imposant sa culture aux Slesvigois qu'elle s'est annexés
par la violence, comme aux Polonais de Poznanie ou aux Lorrains de Metz, l'Allemagne se fait un tort mor^ dont elle ne mesure pas l'étendue.
Mais dès maintenant l'Améflque n'emploie que deux groupes linguistiques, l'anglais et l'hispano-portugais; dès maintenant l'anglais, l'allemand, le français servent seuls en Europe de langues communes de civilisation.
Peu de langues sont appelées à jouer ce rôle; car l'effort que l'on peut consacrer à l'étude des langues est nécessairement limité.
Les idiomes de petits groupes resteront confinés aux nations pour lesquelles ils sont créés, et l'emploi qu'en feront ces nations sera pour leurs membres une cause de faiblesse.
L'uni ce de civilisation tend à exiger l'unité de langue. De tout temps, les langues se sont différenciées quand l'unité de civilisation se brisait; elles ont tendu à s'unifier quand une même civilisation s'étendait.
Mais les principales langues de civilisation actuelles ont un passé trop grand, elles expriment chacHine une tradition trop originale pour être abandonnées ; chacune est une force et une parure de l'humanité.
D'ailleurs les événements ont montré que l'unité morale de civilisation ne répondait pas entièrement à l'unité matérielle. Les Allemands ont d'autres conceptions sociales que les Français, les Italiens, les peuples britanniques et américains.
Le monde n'est pas mûr pour une véritable unité
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internationale, qui, reposant sur des éléments communs à l'Europe civilisée, servirait aux relations pratiques du monde entier.
Les libres nations de demain tendront néanmoins à former une société. Et une société ne peut subsister sans moyens de communiquer. La société des nations devra se servir à la fois des principales langues actuelles de civilisation et sans doute, accessoirement, d'une langue internationale, qui répondront à des besoins différents.
Chacune des démocraties nationales sentira qu'elle est une partie d'une humanité dont l'unité apparaît chaque jour plus évidente et qui n'a de plus en plus qu'une civilisation, héritière de la civilisation grécoromaine, et elle fera le nécessaire pour s'entendre avec toutes les autres. Quand les démocraties domineront, elles apercevront mieux la nécessité internationale que leur dissimule provisoirement l'effort fait en vue de conquérir le pouvoir.
Une langue de civilisation est d'autant moins apte à changer qu'elle sert à un plus grand nombre d'hommes répartis sur une aire plus vaste et plus indépendants les uns des autres.
Mais l'expérience montre aussi que l'outil linguistique a toujours été adapté aux besoins. L'empire romain unifié a eu sa langue une, le latin. La féodalité^ qui a morcelé l'Europe en provinces et en seigneuries, a produit la diversité infinie des par- 1ers locaux à peine groupés en dialectes. Les États
nationaux de l'Europe moderne ont pour organes les langues nationales de civilisation.
Quand il le faut, les sociétés savent échapper à des traditions périmées, et, surtout dans les périodes de crise, elles choisissent la langue qui leur convient. Il n'y a guère de peuple qui n'ait dans son passé un ou plusieurs changements de langue. Et les langues, même fixées, se modifient; malgré tout ce qui devrait le rendre stable, le fi-ançais d'aujourd'hui n'est plus celui du xvii^ siècle.
Le monde sera au lendemain de la guerre autre qu'il n'était en juillet 1914. Les conditions politiques et sociales nouvelles qui résulteront de la guerre détermineront un état linguistique nouveau.
Les petites démocraties d'aujourd'hui se complaisent aux petites langues nationales ; la démocratie universelle qui s'institue trouvera librement ses moyens universels d'expression.