CHAPITRE II
La notion de familles de langues, avec laquelle opèrent les linguistes, a des portées diverses suivant les cas.
L'établissen;ient d'une famille de langues repose toujours sur un même principe théorique : on dit qu'un certain nombre de langues, ayant à une date donnée une existence distincte, appartiennent à une même famille quand elles sont des différenciations d'une seule et même langue parlée à une date antérieure.
Des familles de langues se sont créées à date historique.
Les Arabes, partis de la région de la Mecque, ont fondé un grand empire dans l'Asie antérieure et dans l'Afrique du Nord. Leur langue, sensiblement une au vii^ siècle, a pris avec le temps des aspects divers suivant les lieux, et, aujourd'hui, l'arabe se parle de manières bien différentes en Arabie, en Syrie, en Egypte, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, à Malte. Il a fallu
instituer, à l'École des Langues Orientales de Paris, à côté de la chaire d'arabe littéral, deux chaires distinctes pour l'arabe moderne, l'une pour l'arabe oriental, l'autre pour l'arabe occidental; du reste, ni l'une ni l'autre de ces deux désignations ne répond à une véritable unité linguistique. Il y a déjà très loin de l'arabe de Tunis à celui de Tanger.
Sans doute, l'arabe écrit a conservé une unité. Mais ceci tient, d'une part, à ce que la tradition littéraire, surtout chez les Orientaux, garde des usages archaïques, et, de l'autre, à ce que la graphie de l'arabe, très incomplète, et qui néglige les voyelles, couvre des prononciations différentes suivant les régions. La langue écrite maintient, pour les gens cultivés, l'aprence de l'unité, là où deux hommes incultes, l'un Syrien, l'autre Marocain, usant chacun de son parler local, ne pourraient pas converser entre eux.
Au 111= siècle ap. J.-C, la langue officielle de l'empire romain, le latin, était la seule langue écrite et même parlée par les hommes cultivés de la partie occidentale de l'Empire. Sans doute il y avait encore en Gaule des paysans qui parlaient gaulois ; mais les parlers celtiques employés seulement par les classes inférieures de la population étaient appelés à disparaître ; sans doute il y avait encore en Espagne et en Gascogne des parlers locaux qui continuaient de vieux idiomes de la région méditerranéenne — le basque en porte témoignage jusque aujourd'hui — , mais la langue dominante des centres importants était le latin ;
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sans doute, les parlers libyens, que représentent actuellement les parlers berbères, étaient employés couramment dans l'Afrique mineure ; mais ces parlers ne dominent plus que dans les régions où la civilisation romaine ne s'est pas imposée, dans des parties montagneuses de l'Algérie et au Maroc ; en Tunisie, dans l'Est de l'Algérie, c'est sans doute du latin plutôt que du berbère que l'arabe a pris la place lors de la conquête par l'Islam.
L'empire romain s'est dissous à la fois par suite de ses faiblesses internes et sous l'effort des invasions. Les provinces qui le composaient ont eu chacune leur histoire propre, et le latin s'est trouvé dans chacune en des situations diverses. Quand, au ix* siècle, on a tenté de restaurer les études classiques et qu'on a pris conscience de ce qu'était le latin correct, on s'est aperçu que la langue qui se parlait en France n'était plus le latin: en 842, c'est en « roman » et non plus en latin que Louis le Germanique prête serment devant les Francs occidentaux, et le chroniqueur Nithard a conservé le texte de ce serment prononcé à Strasbourg : c'est le premier texte français qu'on possède.
Dans chaque province de l'Empire romain, le latin avait pris alors une forme propre. Les divergences n'ont pas cessé d'augmenter depuis. Dès le moyen âge, l'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal, le français sont autant de groupes distincts, dont chacun se donne une langue littéraire ; le
roumain, tout isolé, à l'écart des autres langues romanes, écrasé entre le magyar et les langues slaves, ne devait arriver que plus tard à posséder une langue commune, servant à la littérature.
De grandes langues aussi distinctes que le sont maintenant l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le roumain continuent toutes une même langue, un latin qui était à peu de choses près le même dans tout l'empire romain au iii^ siècle ap. J.-C
On a passé du latin à l'italien, à l'espagnol, au portugais, au français, au roumain sans le vouloir et sans s'en apercevoir. Les habitants de la France septentrionale, dans la bouche de qui s'est constitué le français, au fur et à mesure que se séparaient les unes des autres les provinces de l'empire romain, ont cru qu'ils continuaient à parler la même langue; la tradition n'a pas été interrompue. Un jour, en comparant la langue qu'ils parlaient à celle qu'écrivait Cicéron, ils ont compris que ce n'était plus la même, et, du coup, ils ont aperçu que le français différait de l'italien et de l'espagnol.
Il suffit que la tradition d'une même langue ait lieu dans des conditions diverses pour qu'elle aboutisse à des langues diverses, sans que les sujets parlants le veuillent ni le sachent.
Il est rare que les familles de langues se soient constituées ainsi à une date où l'on en puisse constater, sinon suivre, la formation.
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Mais, quand on observe certaines langues, le russe, le polonais, le tchèque, le serbo-croate, le bulgare, par exemple, on constate qu'elles présentent entre elles des ressemblances du même ordre que celles qui existent entre l'arabe de Syrie, l'arabe d'Egypte et celui du Maroc, par exemple, ou entre l'italien, l'espagnol, le portugais, le français et le roumain. Ces ressemblances obligent à supposer que, en un temps où aucune langue du type du russe, du polonais, du tchèque, du serbo-croate et du bulgare ne s'écrivait encore, il a existé un idiome sensiblement un que toutes ces langues continuent de manières différentes.
La démonstration résulte de ce que le lien entre les sens à exprimer et les moyens phoniques dont la langue se sert pour les rendre n'a aucun caractère de nécessité. Il n'y a dans les deux syllabes du mot rien qui explique que le « pied » soit appelé noga, comme il l'est dans toutes les langues slaves ; il n'y a pas plus de raison pour que le prétérit soit marqué par -/ ou pour qu'on oppose à une 3* personne du pluriel du présent russe en -ajut, serbo-croate en -ajû, polonais en -aj'g,, une 3^ personne du pluriel du prétérit masculin russe, serbe et polonais en -ait, par exemple russe igrajut « ils jouent », igrali « ils ont joué »; serbo-croate igrajû, igrali; polonais graja, grali. Si donc on trouve un ensemble de particularités de ce genre dans une série de langues, on est assuré que ces langues se comportent entre elles de la même manière que l'italien, l'espagnol.
le français, le roumain entre eux, c'est-à-dire que, à un moment donné, il y a eu une langue dont toutes les langues slaves actuellement en usage sont des continuations diverses. Quel que soit le nom — inconnu — que s'est donné la nation qui parlait cette langue, on peut convenir d'appeler sa langue «slave commun », et l'on dira que toutes les langues slaves actuelles sont au slave commun, parlé sans doute dans les siècles qui ont précédé le ix'ap. J.-C. environ, ce que les langues romanes sont au latin parlé de l'époque impériale.
La démonstration du fait qu'un certain nombre de langues parlées à un moment donné sont la continuation d'une seule et même langue commune parlée à une date plus ancienne résulte donc de ce que ces langues présentent entre elles des concordances de certaines sortes qui ne peuvent pas être fortuites.
Dès lors la force de la démonstration dépend du nombre et de la précision de ces concordances.
Même pour les langues où les coïncidences sont le plus nombreuses et le plus précises, elles sont rarement parfaites. Ainsi le mot noga sert dans tout le slave à désigner le « pied » ; mais l'accent n'est pas à la même place dans toutes les langues slaves; il est sur la syllabe finale en russe, sur la première en serbo-croate; le g se prononce g dans la plupart des langues ; mais en tchèque et dans les parlers petitsrusses, il est spirant, c'est-à-dire du type de ch allemand (exactement du type du g de l'allemand tage),
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et l'oti note alors noha. En citant les 3" personnes du pluriel du présent des verbes signifiant « jouer », on a dû indiquer trois formes nettement distinctes en russe, en serbo-croate et en polonais ; ces trois formes remontent à un même original ; mais elles sont distinctes depuis le moyen âge. L'emploi des pluriels tels que rysse igrali, serbo-croate igrali, polonais -grali n'est pas le même : en russe, igrali sert avec un sujet masculin, féminin ou neutre ; en serbo-croate, au contraire, igrali ne sert qu'avec un sujet au masculin et s'oppose à igrah et igrala qui s'emploient avec des sujets féminins et neutres ; en polonais grali ne sert qu'avec un sujet masculin désignant une personne et s'oppose à graly qui s'emploie avec un sujet masculin désignant un être non personnel et avec un sujet féminin ou neutre. L'aspect des mots, la prononciation, la grammaire, le vocabulaire diffèrent notablement . d'une langue slave à l'autre. Mais les concordances observées sont telles que, visiblement, les langues dites « slaves » continuent un même original ; et, bien qu'on ne possède pas cet original parce que les Slaves ont longtemps échappé à l'influence de la civilisation méditerranéenne et n'ont pas écrit avant le ix° siècle, on en peut aflîrmer l'existence avec une certitude qui égale celle avec laquelle on peut affirmer que toutes les langues romanes continuent le latin.
Il s'en faut de beaucoup que les concordances
soient toujours aussi nettes qu'elles le sont pour les langues slaves ou pour les langues romanes. Soit, par exemple, l'allemand, l'anglais et le danois ; l'idée de « prier, inviter » est rendue, à l'infinitif, en allemand par bitten, en anglais par bîd, en danois par bede; au prétérit singulier, la forme est en allemand bat, en anglais bad, en danois bad ; au participe passé, allemand ge-belen, anglais bidden, danois bidt. Les concordances sont frappantes, tout en étant moins complètes que celles qu'offrent les langues slaves ; mais le nombre des cas de ce genre est assez restreint, bien que suffisant pour établir, par la seule considération des formes actuellement employées, que l'allemand, l'anglais et le danois sont la continuation d'un même idiome ancien, le « germanique commun » qui était sans doute encore sensiblement un vers le vMv* siècle av. J.-C, c'est-à-dire à une date antérieure de quelques siècles aux plus anciens taxtes gotiques ou norrois runiques.
Toutefois, même pour des mots qui sont au fond les mêmes, les langues germaniques diffèrent souvent beaucoup entre elles. Ainsi le nom de la « soif'), qui continue un même original germanique commun, apparaît en allemand sous la forme diirst, en anglais sous la forme ihirst, en danois sous la forme tôrst ; le parallélisme des trois formes saute aux yeux ; mais elles diffèrent trop pour que les sujets parlants en saisissent du premier coup l'identité. L'identité d'origine est moins visible encore dans un cas tel que celui des
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noms de la « dent », allemand ■^ahn, anglais tooth, danois tand.
Mais, si l'on possède des formes plus anciennes des mêmes langues, on voit souvent les ressemblances devenir plus frappantes au fur et à mesure qu'on remonte plus haut dans le passé. Rien de moins semblable par exemple que la grammaire des noms dans l'allemand et l'anglais d'aujourd'hui. L'allemand a une décHnaison à plusieurs cas : il distingue entre tag « jour » pour le sujet et le complément direct, tages pour dire « du jour », tage pour dire « au jour, dans le jour », là où l'anglais n'a que l'unique forme dav(pù. l'orthographe laisse transparaître l'identité d'origine avec tag bien plus que la prononciation dé'}. Mais, si l'on se reporte aux plus anciens textes connus de l'anglais et de l'allemand, vers le ix^ siècle, on voit que, alors, les parlers anglais avaient, tout comme les parlers allemands, des formes diverses suivant les cas; les noms anglais «se déchnaient » autrefois comme les noms allemands, et d'une manière sensiblement pareille. L'unité d'origine de l'allemand et de l'anglais, voilée si l'on envisage l'état de choses actuel, apparaît donc éclatante dès qu'on examine les faits du ix*-x* siècle ap. J.-C. Par suite, les Imguistes trouvent avantage, pour démontrer les parentés de langues, à se reporter aux plus anciennes formes connues de chaque langue.
Quand on ne dispose pas de formes anciennes, la démonstration peut devenir malaisée. Ainsi, en ce
yO LES FAMILLES DE LANGUES
qui concerne les langues finno-ougriennes, qui presque toutes ne sont attestées qu'à Tépoque moderne, la parenté, certaine pour le linguiste qui voit les choses techniquement, n'est guère apparente au premier coup d'œil. De même le groupement par familles des langues des indigènes de l'Amérique, toutes connues à l'époque moderne seulement, est encore imparfait, et l'on ne sait jusqu'où il sera possible de le pousser.
Le groupement des dialectes celtiques : gaulois, brittonique et gaélique, ne fait aucune difficulté, parce que ces langues présentent en commun des inno\^ations caractéristiques telles que la chute au p initial qui, d'un mot tel que le nom du « père », anciennement *patêr, a fait un mot tel que l'irlandais athir. Mais l'étude historique des langues celtiques est rendue difficile par le manque de documents anciens. On n'a presque aucune donnée sur le gaulois qui, à l'époque de César, avait un aspect archaïque, à en juger par les noms propres de lieux et de personnes conservés dans les textes grecs et latins. Les premiers textes irlandais sont du vii^ siècle ap. J.-C, c'est-à-dire d'un temps où des changements profonds étaient intervenus déjà et où la langue était en pleine transformation. Les premiers textes brittoniques sont plus récents encore, et d'une époque où, par exemple, la flexion casuelle des noms était éliminée.
Même pour les langues indo-européennes, où les textes remontent soit à l'antiquité, soit, du moins.