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CHAPITRE IV

On parle volontiers des peuples romans, d'une race slave, d'un type aryen. Autant d'expressions qui n'ont pas de sens précis. Ou bien elles n'ajoutent rien à la notion de parenté de langues, ou bien elles y ajoutent une erreur.

Il est d'expérience courante qu'il n'y a pas de lien nécessaire entre une langue et la « race » de ceux qui la parlent.

L'anglais, par exemple, a été apporté en Grande- Bretagne par des conquérants angles et saxons, donc par des Germains occidentaux, venus du continent. Mais ces groupes de conquérants n'ont, pas plus en Grande-Bretagne qu'ailleurs, éliminé la population antérieure. Ils se la sont assimilée, et seulement dans l'Angleterre propre ; car, comme on le sait, des parlers celtiques se sont maintenus jusqu'au xviii* siècle en Cornouaille, jusqu'à présent dans le pays de Galles et en Ecosse. Des Scandinaves se sont aussi établis sur les côtes. Puis est venue la conquête

par les Normands de France, qui a apporté un nouveau groupe de colons influents. La population de l'Angleterre proprement dite résuite donc d'un mélange complexe d'anciens habitants du pays, de Germains occidentaux (Angles et Saxons), de Germains Scandinaves et de Franco-Normands. Quant aux anciens habitants du pays, ils provenaient euxmêmes d'un mélange ; car le brittonique n'était la langue de la partie méridionale de la Grande-Bretagne que par suite de la conquête celtique dont on ne connaît ni la date ni les conditions précises et qui doit avoir eu lieu au moment de la grande extension du celtique, vers le vi^-v^ siècle av. J.-C.

La langue anglaise porte encore témoignage de ce mélange. Aussitôt après la conquête saxonne, le germanique occidental y a pris un aspect tout particulier qui ne peut s'expliquer que par le fait que l'anglais est du germanique occidental parlé par des gens habitués à un autre type de langues. Nombre de mots germaniques de l'anglais sont des termes Scandinaves apportés par les Normands. Enfin le vocabulaire anglais s'est empli, de par la conquête franco-normande, de termes français qui s'y sont maintenus. On y trouve le mot emprunté au français beef à côté du mot germanique ox « bœuf » (ochs en allemand), mutton à côté de sheep « mouton » {schaf en allemand), etc. Les termes de droit et d'administration, comme pledge « caution », sont français; ce mot, qui a disparu en français moderne, était courant en

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vieux français. Un mot tel que budget a sac » est le français bougette ; et quand le français l'a emprunté à l'anglais, avec d'autres termes de la langue parlementaire, c'est un vieux mot français qui a été pris, avec le sens particulier qu'il avait reçu dans la langue spéciale des politiciens. La structure d'ensemble de l'anglais, la transformation subie par le germanique occidental sur sol britannique, la variété d'origines du vocabulaire dénoncent au linguiste la variété d'origines de la population anglaise.

En s'étendant à la Cornouaille, à une partie du pays de Galles, à l'Ecosse, l'anglais est devenu la langue de gens dont les ancêtres employaient de tout autres idiomes. Le caractère composite de la population de langue anglaise s'en est trouvé encore accru, sans parler des immigrants de toutes sortes qui sont entrés en Angleterre depuis le moyen âge.

Les Anglais ont colonisé l'Amérique du Nord. Mais ils n'ont pas été les seuls. Parmi les premiers colons, il y a eu aussi des Hollandais et des Français. La population indigène, peu dense, a tendu à s'éliminer et ne joue pas un rôle appréciable dans le développement du pays. Mais depuis le xviii= siècle, depuis que l'Amérique du Nord se développe rapidement, elle a reçu un afflux ininterrompu de colons venus de toutes les parties de l'Europe. Les premiers colons anglais sont maintenant noyés dans des masses d'immigrants de toutes sortes.

De ces colons nouveaux, les uns, comme les Irlan-

dais, étaient en grande partie de langue anglaise, mais descendaient de gens qui, jusqu'au seuil du xix* siècle, avaient parlé une langue celtique, les autres, et les plus nombreux, avaient d'autres langues. Il y a eu des millions de nègres africains, d'Allemands, de Scandinaves, de Lettons et de Lituaniens, de Russes, de Polonais, de juifs polonais, russes ou galiciens (parlant pour la plupart le yiddisch, dialecte allemand), de Slovaques, de Finlandais, d'Italiens, de Grecs, d'Arméniens. Certains États du Sud, rattachés maintenant aux États-Unis, ont fait partie du Mexique, où la colonisation initiale a été espagnole et où les indigènes se sont mêlés aux colons. L'anglais, langue officielle du pays et langue des classes dominantes, s'impose à tous les habitants dès qu'ils veulent participer à la vie commune, aux affaires comme à la politique. Il est devenu la langue universelle de l'Amérique du Nord, bien que la grande majorité des occupants actuels des États-Unis et du Dominion britannique du Canada descendent uniquement ou partiellement de parents ou d'aïeux dont la langue n'était pas l'anglais.

Seuls, les colons français, qui forment au Canada une masse compacte et qui sont en grande partie des ruraux, ont maintenu provisoirement un îlot français au milieu des sujets de langue anglaise de l'Amérique du Nord.

Ainsi l'on voit que, là où il occupe Taire la plus vaste et où il est la langue du plus grand nombre de

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gens, l'anglais est parlé par des hommes dont,, au XVIII' siècle, les ancêtres parlaient pour la plupart d'autres langues et qui sont venus des régions les plus diverses. En 19 lo, sur une population totale de 93 millions d'habitants des États-Unis, plus de 13 millions étaient nés à l'étranger, dont seulement un million en Grande-Bretagne et 1300000 en Irlande; 2 500000 venaient d'Allemagne, 1700000 de Russie et de Finlande, i 170000 d'Autriche, 500000 de Hongrie, i 300000 d'Italie. Et, parmi les hommes qui sont nés aux États-Unis, beaucoup étaient fils de colons.

Dans le reste de l'Amérique, à partir du Mexique, la langue officielle est partout l'espagnol, sauf au Brésil, où elle est le portugais. Parmi ceux qui, dans ces régions, parlent aujourd'hui l'espagnol ou le portugais, bien peu descendent uniquement d'Espagnols ou de Portugais. Le nombre des colons espagnols et portugais n'a pas été grand. Mais, à la différence de ce qui s'est passé dans l'Amérique du Nord, il y a eu mélange entre les colons et les indigènes, et le sang indigène entre pour une large part dans le mélange. Au Mexique et dans l'Amérique centrale et équatoriale, les habitants actuels sont avant tout des descendants d'indigènes ; les langues indigènes du pays subsistent encore sur bien des points ; mais partout l'espagnol ou le portugais est la langue officielle, l'unique langue de civilisation et la seule qui se répande. Dans la zone tempérée, et notam-

ment dans la république Argentine et au Chili, il y a de nombreux colons venus de tous les pays d'Europe; la république Argentine est pleine d'Italiens, de Basques, etc.

L'exemple de l'Amérique, qu'on peut observer à l'époque actuelle, montre que parenté ethnique et parenté de langue sont choses différentes, et qui ne sont unies par aucun lien nécessaire.

Quand il a composé son grand traité de linguistique (paru de 1876 à 1888), où il donne un aptrçu de toutes les langues, Frédéric Mûller a classé les langues suivant le caractère physique des hommes qui les parlent. Il ne pouvait trouver un principe de classement moins heureux.

Sans doute on observe des concordances entre les langues et les types ethniques. Les nègres qui se servent des langues du groupe bantou dans le Sud de l'Afrique ou les gens de type malais qui emploient les idiomes indonésiens dans les îles malaises et jusqu'à Madagascar sont différents des blancs qui, en Europe, parlent des langues indo-européennes ou des langues fînno-ougriennes. Mais ces concordances tiennent à ce que les langues actuellement employées dans le monde paraissent résulter presque toutes de l'évolution divergente d'un assez petit nombre de langues plus anciennes, et à . ce que les conditions historiques et géographiques ont déterminé des répartitions des langues et des races qui, sans concorder exactement, présentent des traits communs.

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