L ARYEN
Quel peuple la parlait et avec quels autres peuples s'est-il mélangé lors de la séparation, on l'ignore tout autant. Il est seulement évident qu'un peuple n'aurait pu couvrir ainsi un continent entier et une grande partie d'un autre à lui seul ; l'extension de l'indo-européen, telle qu'on l'observe à l'époque historique, suppose que les populations de langue indoeuropéenne ont, soit par leur force, soit par leur prestige, donné leur langue à des populations dont le parler était autre. Les peuples qui emploient des langues indo-européennes sont tous indo-européanisés, et non indo-européens.
Appliqué à toutes les nations de langue indoeuropéenne, comme on l'a fait souvent, le nom d'Aryen est usurpé. Les peuples dont le groupe indoiranien des langues indo-européennes était la langue se donnaient à eux-mêmes le nom âLAryi-, qu'on trouve dans leurs plus anciens textes. Le nom même de l'Iran est l'une des formes de ce mot : Aryânâm (au pluriel), qui est devenu Erân, et qu'on prononce aujourd'hui Iran en persan. Il est juste d'appeler Aryen un Indou du Nord-Ouest de l'Inde ou un Persan ; mais appliquer ce nom à un individu de langue slave, germanique ou romane, c'est donner au mot une extension à laquelle on n'est autorisé par rien. Si l'on a étendu sans droit la valeur du nom d'Arya-, c'est simplement parce que le sanskrit, connu à une date relativement ancienne, sous une forme souvent archaïque, et bien décrit par
des grammairiens indigènes, est précieux pour le linguiste et a joué, dans la constitution de la grammaire comparée des langues indo-européennes un rôle dominant. L'emploi du mot aryen, qui a fait une si singulière fortune, provient d'un fait linguistique mal interprété.
Il n'y a presque pas une population, qui, au cours de l'histoire, n'ait changé de langue, et souvent plusieurs fois. Le français commun, qui est maintenant la langue commune de tous les Français, est fondé sur le parisien, et, en ce sens, tous les Français parlent « parisien » ; mais en devenant langue commune, le parisien a perdu de ses caractères propres ; et, en ce sens aussi, le parisien est devenu du « français » ; ainsi les Français non parisiens n'ont plus le parler de leurs ancêtres ; et les Parisiens descendants de Parisiens,, qui sont à Paris une minorité, ne parlent même plus vraiment le parisien. L'italien commun est fondé sur le toscan ; mais il ne se prononce pas à la toscane; la prononciation est plutôt romaine; donc ni les Toscans ni les Romains^d'aujourd'hui, ni, à plus forte raison, les autres Italiens ne continuent, en parlant l'italien commun, le parler de leurs ascendants.
La langue se transmet souvent de génération en génération ; mais les fils ont aussi bien souvent un parler autre que celui des pères.