CHAPITRE VI
L'unité de langue provient de l'unité de culture, et le maintien d'une langue une s'explique^ar le maintien de l'unité de culture.
Quand l'unité de l'empire romain a déterminé l'extension du latin dans toute la partie occidentale de l'empire, le latin n'a presque nulle part entamé le domaine du grec : seules, l'Italie méridionale et la Sicile, où le grec n'avait du reste pas dépassé la frange maritime du pays, ont abandonné lentement le grec, et sont aujourd'hui de langue romane. C'est que la civilisation grecque, qui avait servi de modèle à la civilisation romaine, avait conservé son prestige, malgré la perte de l'indépendance politique. Les gens qui parlaient grec auraient cru déchoir en employant la langue d'un peuple de civilisation inférieure.
Les juifs qui sont allés de l'Ouest à l'Est de l'Europe n'ont pas abandonné l'allemand ou l'espagnol pour adopter les langues des pays où ils s'établissaient et dont la culture était moindre que la leur. Différents
par la race, par la religion, par les usages, par le parler, ils ont formé une nation séparée au milieu des nations sur le territoire desquelles ils se sont installés. Ainsi s'est créée une question juive.
Une culture propre ainsi constituée peut durer alors même que les conditions qui l'ont fait créer ont disparu. En émigrant de Lituanie, de Russie, de Pologne, de Galicie, de Roumanie en Amérique, les juifs qui en foule sont allés en Amérique y ont transporté leur langue, et aujourd'hui, dans New- York, qui est devenu le centre juif le plus important du monde, il y a de grands groupes où l'on parle yiddisch. Sans doute il arrivera là ce qui est arrivé partout où une langue se trouve transportée dans un milieu de civilisation plus élevée : le yiddisch ne peut manquer de s'éHminer rapidement au profit de la langue dominante du pays, l'anglais. La persistance du yiddisch en Amérique, l'existence à New- York d'une littérature en yiddisch ne sont que des survivances.
Il y a eu dans le Midi de la France, au xiii^ siècle, une civilisation brillante, dont le provençal était la langue usuelle. Elle a peu duré. Durant le temps assez court où elle a pu se développer, elle a eu une poésie lyrique originale, mais assez peu variée ; elle n'a pas créé une prose. La langue savante était alors le latin ; le provençal a été une langue poétique, non une langue de civilisation complète. Quand une prose savante s'est constituée dans la France du Nord,