‹ Les langues dans l'Europe nouvelleChapitre 32 sur 122 · PERSISTANCE DES LANGUES LITTERAIRES IO · texte numérisé non relu

PERSISTANCE DES LANGUES LITTERAIRES IO

turc. Grâce au fait que ces deux langues se sont fixées sous l'influence de la vieille langue classique^ elles sont assez proches l'une de l'autre pour que ceux qui lisent couramment l'une n'aient guère de difficulté à comprendre l'autre. Et dès que quelques Arméniens sont réunis dans une ville où ils ont émigré, ils établissent une imprimerie et fondent un journal imprimé dans leur langue. Tant est grande la vitalité d'une langue de civilisation.

Dans l'Algérie^ administrée par les Français, l'arabe, qui a le prestige d'être une grande langue de civilisation, fait actuellement reculer le berbère, langue des anciens habitants du pays, qui ne s'écrit pas et qui n'a pas de littérature. Le progrès de la civilisation suffit à donner force à l'arabe, bien qu'il ne soit pas la langue de la population dominante. Nulle part la population arabe ne montre de disposition à abandonner sa langue ni au profit du turc dans l'empire ottoman, ni au profit du français ou de l'anglais en Tunisie ou en Egypte. La force de résistance et même d'expansion de l'arabe est, aujourd'hui encore, immense.

On n'a pas de raison de croire que, à l'époque préhistorique où elles avaient une langue commune, les populations de langue indo-européenne aient eu un « gouvernement » commun. L'ancienne unité linguistique indo-européenne reposait sur une unité de civilisation, non sur une unité politique.

Les langues de civilisation de l'Europe actuelle sont très différentes les unes des autres.

Cinq, l'italien, l'espagnol, le portugais, le français et le roumain, sont romanes. Cinq, l'allemand, le flamand-néerlandais, l'anglais, le suédois et le danonorvégien, sont germaniques. Cinq, le tchèque, le polonais, le serbo-croate, le bulgare et le russe, sont slaves. On publie, on prêche tn gallois. Le grec, quoique déchu, se maintient, en grande partie grâce à la grandeur de son passé. On travaille à restaurer ou a constituer l'irlandais, l'islandais, le lituanien, le lette, l'albanais même en langues modernes de civilisation. L'arménien garde sa place. Il y a ainsi en Europe plus de vingt langues indo-européennes qui jouent ou auxquelles on cherche à faire jouer le rôle de langues de civilisation. Il y faut ajouter deux langues littéraires finno-ougriennes : le magyar et le finnois, et, à Constantinople, le turc. y Toutes ces langues sont, dans leur état actuel,

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irréductibles les unes aux autres. Même celles qui ont divergé depuis le moins de temps et qui se sont développées dans les conditions les plus semblables sont devenues distinctes : le portugais est une tout autre langue que l'espagnol, le tchèque diffère beaucoup du polonais. C'est qu'une langue qui se cristallise sous une forme propre s'oppose à toutes les autres ; il s'y établit une tradition particulière.

Si un Romain de l'époque de Plaute, de Cicéron ou même de saint Augustin pouvait entendre un Portugais, un Français ou un Roumain, il serait bien surpris d'apprendre que c'est sa langue qu'on lui parle, et que ceux qui l'ont transmise ont eu constamment le sentiment et la volonté de la continuer purement et simplement. Si l'un de ceux qui parlaient l' « indo-européen » avait occasion d'observer un Anglais, un Albanais ou un Persan, il aurait assurément plus que de la stupeur quand on lui dirait que tous ces gens parlent sa propre langue, et que la tradition n'en a jamais étéinterrompue.

Cette stupeur serait justifiée. Malgré la continuité de la tradition, la langue s'est renouvelée dans tous ces cas. Elle est devenue dans chacun quelque chose d'essentiellement différent, suivant les conditions diverses du développement.

Ces différences profondes tiennent en partie à ce que les mêmes éléments conservés ont pris suivant l^s circonstances des aspects différents, en partie à ce que des éléments nouveaux se sont introduits au cours de chaque développement.

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Le français est une continuation du latin. Mais ce latin n'est pas celui que parlaient les descendants d'anciens Latins; c'est celui qui a été adopté par des gens parlant une langue différente, sans doute le gaulois pour la plupart. On ignore en vérité si des langues parlées en Gaule antérieurement à la conquête gauloise ne s'étaient pas maintenues à côté du gaulois jusqu'à la conquête romaine, si, par suite, certains sujets ne sont pas passés d'une langue autre que le gaulois au latin ; le cas du basque, qui s'est seul conservé jusqu'à présent, peut n'avoir pas été unique. Quelque langue qu'ils aient employée avant de parler latin, les habitants de h Gr.ule n'ont pu manquer de transporter dans le latin qu'ils parlaient quelque chose de leurs habitudes antérieures.

On n'a qu'à comparer ce qui se passe actuellement en France: beaucoup de Français du Midi, qui ne connaissent pas les parlers méridionaux et qui n'ont pas d'autre langue que le français du Nord, n'en parlent pas moms le trançais avec toutes sortes de particularités ; ils ne placent pas les e muets comme les Français du Nord, ils emploient autrement les a, ks o et les é ouverts et fermés, ils se servent de / mouillé que les Français du Nord remplacent par y et de r dental au Heu de r uvulaire; ils conservent l'usage des prétérits simples tels que j'aimai que le français du Nord a abandonnés. Quand les Français du Midi écrivent, on ne les distingue guère de ceux du Nord ; dès qu'ils ouvrent la bouche, on les reconnaît.

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