ROLE DES ACCIDENTS II
pas un hasard ; un bon nombre de fiits établissent que, dans le latin d'époque républicaine, -s à la fin des mots se prononçait très peu ou disparaissait tout à fait. Quand le latin a été transporté en Gaule par des maîtres d'école qui mettaient en évidence les formes grammaticales, quand il s'y est prononcé sous l'influence de l'écriture, et quand il a été parlé par des Gaulois qui employaient souvent -5 à la fin des mots dans leur langue, la consonne finale -s s'est consolidée, et elle n'a disparu dans la prononciation qu'après le moyen âge, quand le français a éliminé les consonnes finales à la fin des mots. En Italie, au contraire, l'ancien état de la langue a persisté ; de bonne heure, on a tout à fait cessé de prononcer -s final; le résultat a été q\iQ focus et focum se sont confondus au singulier (car -m final était aussi faible), et l'italien n'a jamais connu qu'un singulier /«o^o pour le sujet et pour le régime. Au pluriel, l'italien n'a jamais eu -s final ; donc il n'a pu se créer une caractéristique telle que ;( préfixé à une voyelle pour marquer le pluriel.
Un accident phonétique a suffi à déterminer une différence très grave entre les tendances du français et celles de l'italien. Or, le cas cité n'est qu'un exemple entre une infinité. Chaque changement de détail crée, pour le développement ultérieur de la langue, des conditions nouvelles.
Même si le « substrat » est identique, une langue parlée en deux régions séparées et entre lesquelles
Il6 RENOUVELLEMENT DES LANGUES
les relations sont rompues ou relâchées se segmente avec le temps en deux langues qui prennent des aspects sensiblement distincts. Car il suffit, pour déterminer des poss)bilités divergentes, qu'un même état de choses instable dans la langue commune aboutisse à deux résultats distincts dans le détail. C*est la part de hasard qu'il y a dans le développement linguistique comme dans tous les faits historiques, et elle est immense. Ce sont en grande partie de menus accidents linguistiques qui font que les par- 1ers français se sont si fort éloignés les uns des autres.
En effet, là même où plusieurs parlers présentent en commun la même innovation, si, à d'autres égnrds, les innovations ne concordent pas, ces parlers divergent définitivement. Par exemple, les parlers italiens du Nord s'accordent avec le français pour altérer en une sorte de k mouillé le c du groupe de consonnes latin et ; mais il résulte de là que le latin factum devient fait en français (le k mouillé ayant passé à ï), fac en lombard ; les deux mots ne se ressemblent plus, malgré la communauté de développement initiale. Le maintien de la voyelle finale de factu{tn) en génois fait que, malgré la quasi-identité du traitement é.t-ct-,\ç. mot français et le mot génois sont bien distincts : fait, maintenant prononcé fè (le -/ ne se prononce jamais dans le participe, et ce n'est que d'une manière artificielle que certains Français le font sonner dans le substantif