‹ Les langues dans l'Europe nouvelleChapitre 39 sur 122 · ROLE DES ACCIDENTS · texte numérisé non relu

ROLE DES ACCIDENTS

fait) est bien loin de fajtu du génois. Le maintien de la diphtongue ei (notée ej) et de la consonne finale suffit à faire que le piémontais fejt ne ressemble pas plus au français fait qu'à l'italien fatto, bien que, au début, l'altération du groupe de consonnes -ctait été commune au français et au piémontais.

Dans un groupe de parlers où l'imitation d'un parler dominant tend constamment à rétablir l'unité, les effets des accidents de ce genre sont généralement éliminés. Mais, dès qu'ils sont séparés et ne subissent plus une même influence, des parlers très semblables entre eux au début se mettent à diverger par suite des conséquences multiples qu'entraînent des changements assez menus.

Donc, sans que des différences de « substrat » aient à intervenir, la seule interruption des relations suffit à briser peu à peu l'unité d'une langue.

Si l'interruption des relations s'ajoute à une différence de « substrat », les changements peuvent être rapides et profonds.

L'anglais en offre un exemple illustre. La langue que les conquérants angles et saxons ont gipportee en Angleterre était un dialecte germanique; or, le germanique est l'un des groupes indo-européens où le « substrat » (ou plutôt la série des « substrats ») a introduit les innovations les plus graves. Le germanique commun n'était pas arrivé à un état d'équilibre. Les consonnes avaient pris un type nouveau,

Il8 RENOUVELLEMENT DES LANGUES .

sujet à toutes sortes d'altérations. Un accent d'intensité violent s'était fixé sur la première syllabe des mots et changeait l'aspect de la langue. Les voyelles subissaient des variations étendues sous l'influence des consonnes et des voyeHes voismes. La grammaire de type antique ne s'harmonisait plus avec la prononciation nouvelle. Aussi, dès le début de l'époque historique, les dialectes germaniques sont-ils tous en état de transformation rapide. Et la transformation est d'autant plus profonde que, à ce moment, les populations germaniques se déplacent, qu'il se produit des mélanges de populations, dts changements dans les conditions de vie et qu'une culture latine tend à -- remplacer la culture nationale. C'est une langue dénuée de stabilité qu'apportaient les conquérants de l'Angleterre.

Les habitants du pays parlaient alors depuis quelques siècles une langue « brittonique », et sans doute ils n'étaient pas non plus arrivés à un état linguistique stable ; car, de même que les langues germaniques, les langues celtiques se transforment rapidement et d'une manière profonde depuis l'époque du celtique commun. Les dialectes celtiques qui ont subsisté en Angleterre, le gallois et le comique, sont parvenus dès le moyen âge à un stade avancé du développement. En adoptant le parler germanique des conquérants, la population de langue celtique de la Grande-Bretagne en a donc accru l'instabilité.

Le vieil anglais est, par rapport au germanique

ACCU2vIULATION DES CHANGEMENTS II9

occidental commun dont il est l'un des représentants, et plus encore par rapport au germanique commun, fortement modifié. Et il n'offre pas seulement des traits nouveaux. Il est dominé, surtout en ce qui concerne les voyelles, par des tendances propres; ce n'est pas seulement par les changements réalisés que le vieil anglais est, parmi les langues germaniques, une langue singulière; il l'est par les tendances intimes qui devaient déterminer des changements ultérieurs.

S'il y avait eu des forces d'arrêt, la langue se serait peut-être stabilisée.

Chez un peuple très cultivé, la langue écrite a une grande action conservatrice. Mais la littérature avait au x^ siècle d'autant moins d'action que la langue savante était le latin; la littérature profane n'était que poétique ; la littérature religieuse en langue vulgaire était accessoire.

Une langue commune employée sur un territoire étendu par une population dont les membres entretiennent entre eux des relations fréquentes est fixée par Li-même ; il est difficile en effet de fiiire subir au langage des modifications identiques sur tout le domame. Mais, au x^ siècle, il y avait des parlers angles et saxons en Angleterre ; il n'y avait pas un anglais. Le x* siècle est l'époque de l'émiettement féodal, et, par suite, de l'émiettement linguistique.

Un événement historique a encore accru l'instabilité : l'Angleterre a été dominée, depuis 1066, par

les Franco-Normands de Guillaume le Conquérant, et la langue de la classe dominante est devenue le français. Le fond de la population n'a pas changé de langue pour cela ; mais son parler n'a plus eu, pendant trois siècles, que la valeur d'une langue vulgaire, purement locale. L'anglais n'a plus servi à des relations générales ; il n'a plus été employé par une aristocratie répandue dans tout le pays qui a besoin d'une langue commune. Toutes les tendances au changement ont eu libre carrière. Quand l'aristocratie, trop isolée, a fini par adopter la langue du pays et que l'anglais est redevenu commun à tout le monde, les innovations résultant des tendances anciennes étaient réalisées. L'anglais était parvenu ainsi à une stabilité ; mais il ne ressemblait plus an germanique commun, moins encore à l'indo-européen. C'était un idiome nouveau, d'un type nouveau.

A la prononciation du germanique commun, déjà bien différente de la prononciation indo-européenne, s'était substitué un système phonétique original. A la grammaire du germanique commun, déjà simplifiée par rapport à l'extraordinaire complication des formes grammaticales indo-européennes, s'était substituée une grammaire où la flexion ne jouait presque plus de rôle.

L'anglais continue le germanique commun, tout comme le germanique commun continuait l'indoeuropéen. Mais le système phonétique de l'anglais

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