EXTENSION DU FRANÇAIS COMMUN 1 3 I
langue française. Ne pas posséder dès l'abord une connaissance exacte de la langue est une faiblesse dont l'enfant souffre dans toute sa vie scolaire. Or, tous les enfants, à peu d'exceptions près, subissent maintenant Faction de l'école, tandis que, au début du XIX' siècle, une très grande partie y échappaient encore, surtout dans les régions rurales.
Le français est la langue de l'armée. Tous les commandements se font en français, et l'on ne saurait avoir un grade, si humble soit-il, sans une certaine possession de la langue coinnmne. On ne peut devenir un chef que si l'on parle et si l'on écrit cette langue avec quelque correction.
Ainsi toute la machinerie de l'Etat moderne qui prend l'individu à sa naissance et le tient jusqu'à sa mort impose l'usage et la connaissance de la langue commune.
A cette action s'ajoutent deux autres influences : celle de la langue écrite et celle des affaires.
Dans un pays comme la France, il n'y a pratiquement qu'une langue écrite, le français. Tous les journaux de quelque importance sont en français, en Provence ou en Gascogne comme à Paris. Tous les livres scientifiques ou techniques sont en français. A part quelques publications locales, dont un petit nombre seulement ont une portée, la littérature est en français : le grand poète provençal du xix* siècle, Mistral, n'a pas eu de successeur qui se soit fait ua nom, et il n'y a pas, à proprement parler, de prose
provençale. L'imprimerie a rendu intense l'action de la lano;ue écrite.
Le théâtre n'est que français.
Qu'il s'agisse de commerce, de banque ou d'industrie, une affaire importante n'a jamais un caractère purement local, rarement un caractère régional. Les mêmes sociétés financières, commerciales ou industrielles font des affaires dans le pays entier, imposent par leur influence dominante la langue commune même aux affaires locales qui pourraient, par elles-mêmes, se servir d'un parler local ou régional. La langue des chemins de fer est le français. Dans les temps anciens où il n'y avait pas de grande industrie, où les marchands formaient un groupe peu étendu et ne s'adressaient pour la plupart qu'à des fournisseurs régionaux et à une clientèle locale, les affaires n'ont pas beaucoup contribué à l'extension des langues communes. Il en est autrement aujourd'hui, où le commerce est une condition essentielle de la vie, et où une seule usine a souvent plus d'ouvriers que la plupart des cités de la Grèce antique n'avaient de citoyens,
La langue commune est la seule dont les habitants de provinces éloignées Tune de l'autre puissent se servir entre eux ; dès que les relations se multiplient, l'usage de la langue commune s'impose. L'unité des langues de l'empire romain a eu pour condition première les voi.s romaines. Dans la marine de guerre française, dont les équipages se recrutent surtout en
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Provence et en Bretagne, la seule langue dont puissent se servir entre eux les marins bretons et provençaux est le français.
La croissance des villes impose l'emploi de la langue commune. Les grandes villes tirent souvent de très loin et de régions diverses, en partie de l'étranger, l'afflux de population dont elles ont besoin pour se développer. Ces immigrés venus de partout ne peuvent s'entendre entre eux ou avec les anciens habitants de la ville qu'à l'aide du français commun. Une ville comme Lyon, placée au centre d'une région où les parlers locaux sont très différents du parler parisien, mais où les immigrés avaient des parlers différents les uns des autres, est devenue un centre d'où l'influence du français se répand au dehors, et depuis longtemps. On en peut dire autant de Marseille, de Bordeaux, de Lille, de Nancy. On n'entend guère que le parler local dans les campagnes de la Haute-Loire, tandis que, dans une ville d'importance pourtant médiocre et isolée des grandes voies comme Le Puy, le français est l'idiome usuel. Clermont- Ferrand est en Auvergne un centre d'où rayonne le français.
La campagne résiste plus aisément: le rural échappe à l'action de l'Etat, de la Httérature, des affaires. Même les villes, si elles sont avant tout des centres de régions rurales, ne subissent pas entièrement lextension du français commun: tandis que le français est la langue de Bordeaux ou de Marseille, le parler local se main-
tient, au moins pour les couches inférieures et moyennes de la population, dans des villes, pourtant importantes, comme Toulouse ou Montpellier. Mais là aussi le français se répand.
Tout le long des voies commerciales qui relient les grandes villes, le français commun s'installe, tandis que les régions situées à l'écart conservent relativement le parler local. La pénétration du français commun s'est faite sur le parcours des grandes voies qui, par Dijon, Lyon et la vallée du Rhône, reHent Paris à Marseille, par Orléans et Tours, Paris à Bordeaux, par Nevers et Moulins, Saint-Étienne ou Clcrmont à Paris.
Unique langue de l'État, de la littérature et des grandes affaires, unique langue de tous les hommes cultivés et de tous les personnages influents, le français commun est la seule langue qui ait en France un prtstige. C'est une tare que de ne pas le parler et récrire correctement
Au regard de l'étranger, c'est la seule langue avec laquelle on puisse se faire comprendre hors des frontières du pays, le seul des parlers employés en France que des étrangers connaissent, le seul pour lequel on trouve des interprètes.
Tout impose au Français d'aujourd'hui l'usage du français commun. La guerre actuelle, qui a rapproché dans les mêmes régiments des Français de toute origine, a plus que jamais imposé la seule langue à l'aide de laquelle tous les Français se comprennent entre eux.