‹ Les langues dans l'Europe nouvelleChapitre 50 sur 122 · DISPARITION DES PARLERS ISOLES I · texte numérisé non relu

DISPARITION DES PARLERS ISOLES I

elle n'a imposé nulle part le bas-allemand, et le basallemand est demeuré un groupe de patois.

La mort d'une langue se produit peu à peu, presque sans qu'on s'en aperçoive. Dans une région où coexistent un parler local et une langue commune de civilisation, les habitants qui, soit par leur situation sociale, soit par leur degré avancé de culture, soit par les relations qu'ils possèdent au dehors, sont tenus de connaître la langue commune sont ceux qui ont un prestige. Ils emploient volontiers la langue commune dont la possession prouve leur supériorité. Et, en vertu de la tendance qui pousse les hommes à se rapprocher des classes supérieures et à les imiter, tout le monde tient à connaître cette langue commune. La population tend ainsi à devenir bilingue. Le parler local ne sert plus qu'aux relations de famille, aux rapports privés. 11 s'emplit d'éléments étrangers; il se vide de son originalité. Il n'a bientôt plus aucun mtérêt, pas même celui de maintenir une tradition à laquelle on tient ; car il devient peu à peu un calque grossier de la langue commune, avec d'autres procédés linguistiques, mais presque sans caractère propre. Le parler local est inutile le jour où toute la population, connaissant la langue commune, est bilingue. Les jeunes n'éprouvent plus alors le besoin de connaître le parler local ; s'ils l'ont entendu dans leur enfance, ils l'oublient à l'âge mûr. Il en est du patois comme des costumes locaux que les vieux continuent à por-

ter, quand déjà leurs enfants les ont abandonnés et ont adopté le costume habituel dans la ville voisine. Un jour vient où, avec la mort du dernier vieillard qui le savait, le parler s'éteint. C'est ainsi qu'on voit maintenant mourir sur les bords de la mer Baltique les parlers slovinces éliminés par l'allemand ; on ne trouve plus dans chaque village que quelques personnes âgées qui les savent encore.

Des colonies qui se transportent sur un sol étranger peuvent conserver longtemps leur parler propre. Ainsi des Grecs, des Albanais ont encore en Calabre, en Sicile un parler grec ou albanais. Tant que ces populations ont vécu isolées, elles ont pu garder leur parler, tout en empruntant des mots italiens et des manières italiennes de s'exprimer. La civilisation moderne, en les obligeant à entrer dans son cours général, ruine ces petites enclaves linguistiques. Les Tsiganes ont pu conserver jusqu'à présent un parler propre d'origine indienne en même temps qu'une sorte de statut personnel ; mais ce maintien devient de plus en plus malaisé ; on peut prévoir le moment où les Tsiganes devront se fondre dans l'ensemble des populations parmi lesquelles ils ont erré jusqu'à présent, et où par suite ils perdront leurs parlers propres.

Faute de données historiques, on ne sait comment se sont établies et répandues les langues communes sur lesquelles reposent la plupart des familles de langues que l'on observe maintenant. Les conditions particulières ont varié suivant les cas. Mais partout

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il s'agit du même type de faits : une langue qui a un prestige supérieur et qui sert à des relations plus étendues se substitue à des parlers locaux.

Les extensions de langues ont été chose normale à des époques préhistoriques comme à l'époque historique. Pour expliquer les groupes indo-européens tels que l'indo-iranien, le grec, l'italique, le celtique, le germanique, le baltique, le slave, on est obligé de supposer des langues communes qui ont été employées à des dates diverses sur d'assez grandes étendues de territoire ; l'indo-iranien à une date qui est nécessairement antérieure au x^ siècle av. J.-C, le slave au contraire à une date qui n'est guère antérieure au IX* siècle ap. J.-C. Le groupement des langues indo-européennes suppose de même un indoeuropéen commun largement étendu à une époque relativement ancienne, qui ne peut guère être postérieure à la fin du troisième millénaire avant l'ère chrétienne. Le groupement des langues sémitiques suppose un sémitique commun, le groupement des langues rinno-ougriennes, un finno-ougrien commun, le groupement des langues indonésiennes (langues telles que le malais, etc.), un indonésien commun, le groupement des langues bantoues (dans l'Afrique du Sud), un bantou commun. Il y a là un type de développement universel, dont on peut observer partout, sinon la marche et le progrès, du moins les résultats.

Les faits sont parfois saisissants. Ainsi, dans toute

l'île de Madagascar, il n'existe qu'une seule langue, peu différenciée, et cette langue est un dialecte indonésien. Un nombre évidemment assez faible de colons venus des îles malaises à Madagascar, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, a donc suffi pour donner une langue à toute la grande île africaine.

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