CHAPITRE X
L'unité linguistique est un idéal vers lequel on tend, mais qu'on n'atteint pas.
Dans le meilleur cas, il y a unité de norme, non unité de réalisation.
Pour les langues bien réglées, comme le français, l'anglais, l'italien, l'espagnol, on se plaint sans cesse de ce que les gens parlent ou écrivent incorrectement. Peu de gens parlent ou écrivent le français d'une manière impeccable, et la « crise du français » a fait l'objet de plaintes. Il n'est pas rare de voir des ^écrivains considérables commettre des fautes contre les règles. Bien que l'Académie française se soit donné pour mission d'établir et de maintenir la correction de la langue, certains académiciens sont sujets à négliger les règles dans leur parler courant et rnême dans leurs écrits. On pourrait citer un romancier justement célèbre qui, à la fin d'un de ses livres, a écrit « ils se dhsolvérent » !
Parmi les Parisiens cultivés, nés et élevés à Paris,
on n'en trouverait pas deux qui parlent exactement de la même manière, bien que la norme du français soit fixée dans le détail.
C'est qu'une langue ne se transmet pas comme un outil ; c'est une capacité qu'ont un certain nombre d'hommes de parler suivant un certain système et de comprendre ce qui est dit conformément aux règles de ce système.
L'enfant qui apprend à parler pour la première fois, ou le sujet qui, à un âge quelconque, cherche à s'assimiler une langue autre que sa langue maternelle ne reçoivent pas cette capacité toute faite. Ils doivent se rendre compte de la valeur de ce qu'ils entendent, en confrontant les paroles entendues avec les réalités auxquelles elles s'appliquent et en obser- ■ vant les différences entre les éléments linguistiques perçus par eux, différences souvent délicates. Comme on l'a dit, tout dans le langage n'est qu'opposition : les sons, les formes grammaticales, les mots ne prennent leur valeur qu'en s'opposant les uns aux autres. Qui apprend une langue doit sentir ces oppositions, en apprécier la valeur et s'exercer à les reproduire.
Au cours de cet apprentissage, il y a des faits mal perçus, mal compris, et, parmi ceux qui ont été correctement perçus et compris, tous ne sont pas reproduits quand le sujet s'essaie à parler.
Malgré la complexité des éléments qui constituent une langue, un enfant normal arrive à comprendre d'une façon complète et à reproduire presque sans
LE CHANGEMENT LINGUISTIQjUE I53
variation le langage de ceux auprès desquels il apprend à parler. La puissance d'assimilation du jeune enfant est chose merveilleuse ; dans les trois premières années de sa vie, l'enfant acquiert beaucoup plus qu'il ne fait dans toute la suite. La perfection des acquisitions faites alors dépasse ce qui peut se réaliser plus tard. Quand l'enfant apprend à parler dans un milieu sensiblement homogène, son langage diffère peu de celui de ce milieu. Si donc le changement linguistique se bornait à celui qui résulte de la transmission du langage de génération en génération, il serait lent et il faudrait de longs siècles pour modifier d'une manière essentielle la structure d'une langue. Une langue arrivée à un état d'équilibre et [employée par une société homogène est stable; les changements ne portent que sur des détails et n'affectent pas la structure générale du système.
Mais la plupart des langues ne sont pas arrivées à leur état d'équilibre, et la plupart des sociétés ne sont )as homogènes.
On l'a indiqué déjà : quand une population adopte me langue qui n'était pas la sienne, elle ne parvient li à en comprendre toutes les délicatesses ni à en re- )roduire exactement tout le système. Alors les habitants se trouvent parler de manières diverses. Il en îst qui continuent à parler leur langue maternelle. 11 en est qui ont appris la langue nouvelle, et qui la [parlent d'une manière plus ou moins correcte, sui- A. Meillet. 10
vant leur faculté d'assimilation, suivant l'efFort qu'ils ont fait, et suivant les circonstances. Le milieu n'a donc plus d'homogénéité. Dans le Midi de la France, où il est une langue d'importation, le français est parlé d'une manière moins une que dans la France centrale, où il est indigène.
Ce cas d'une langue se substituant à un parler ancien est celui où, dès Fabord, la tradition est le plus ioiparfaite. La modification subie par la langue en pareil cas peut être extrêmement profonde. Ainsi les esclaves nègres des anciennes colonies, en acceptant le français ou l'espagnol, ont entièrement transformé ces langues. Ils leur ont donné une prononciation nouvelle ; ils en ont simplifié la grammaire : le verbe, qui est le seul élément compliqué de la grammaire française, le seul où l'on reconnaisse encore des restes de la grammaire indo-européenne ancienne, est réduit à l'unique forme de l'infinitif dans les parlers français créoles. C'est que le parler de nègres soudanais diffère essentiellement du français et que des hommes qui occupent une situation irrémédiablement inférieure ne sentent pas le besoin d'avoir le beau langage de leurs maîtres.
Les Gaulois, qui parlaient une langue d'un type semblable au latin, et qui ont adopté le latin pour être des citoyens romains et en avoir tous les droits, se sont assimilé le système complet de la langue latine. Le latin qu'on parlait en Gaule, durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, était en gros le