SUBSTITUTIONS DE LANGUES I
même que celui qui se parlait en Italie. Mais il se parlait sané doute avec un « accent » particulier. Les traditions n'étaient pas les mêmes. Et surtout, à côté d'hommes qui avaient bien appris la langue, il s'en trouvait qui l'avaient acquise imparfaitement. Le « milieu » linguistique n'était pas homogène, et le changement hnguistique a été plus rapide, plus profond en Gaule qu'en ItaHe. Dès le ix^ siècle, le français était plus différent du latin par sa structure générale que ne l'était l'italien central.
Là où l'enfant qui apprend à parler n'est pas entouré de gens qui ont exactement une même langue, il est relativement libre ; il peut choisir entre plusieurs des possibihtés qui s'offrent à lui, et il peut innover : l'innovation ne choque pas dans un milieu où chacun a en quelque mesure une manière propre de parler comme elle le fait chez des hommes qui appliquent tous les mêmes règles.
D'ailleurs, en rompant la tradition, l'adoption d'une langue nouvelle diminue la stabilité de la langue. Une langue est un système où tout se tient et où le changement d'un détail suffit à disloquer l'ensemble. Par exemple, la distinction délicate de è ouvert et de é fermé est en français chose essentielle ; des oppositions grammaticales comme celle qui existe entre le futur je ferai et le conditionnel je ferais en dépendent; les gens qui ne reproduisent pas exactement cette distinction détériorent du coup la grammaire ; or, les Français du Midi distinguent mal les
voyelles ouvertes des voyelles fermées. La prononciation de Ve dit muet, qui tantôt est prononcé et tantôt ne l'est pas, donne aux mots français un aspect caractéristique ; or, les Français du Midi placent mal les e muets, prononçant souvent ceux que le français normal laisse tomber et laissant tomber ceux que maintient le français normal. Si le français du Midi était abandonné à lui-même et s'il échappait durant quelques dizaines d'années à l'influence de la France du Nord qui maintient la règle chez les personnes cultivées, il n'en faudrait pas plus pour faire du français méridional une langue ayant un aspect nouveau, diff^érent de Taspect du français central.
Une langue nouvellement apprise est donc à la fois modifiée, par le fait même de l'adoption, et instable, par suite des différences de parler entre les divers sujets et par suite des altérations qui atteignent certains éléments de la langue, altérations qui ont souvent de grandes conséquences pour l'ensemble du système.
Aussi longtemps que l'unité politique et l'unité de civilisation continuent d'agir, les tendances à la divergence sont combattues d'une manière efficace. Tant que l'Empire romain a subsisté, tant que la civilisation romaine est demeurée pareille dans toutes les provinces, le latin a gardé son unité. Mais, dès le iii^ siècle ap. J.-C, la civilisation antique fléchit. Au v^ siècle, l'Empire se brise, et chaque province a un sort distinct. Les relations d'un pays à l'autre deviennent diâiciles. Chaque région, chaque localité a sa
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vie propre. Dès lors le langage se développe d'une manière particulière dans chaque localité. En même temps que l'Empire romain se brise en nations distinctes, la langue latine se brise en langues distinctes. Au ix^ siècle, le français, l'italien, l'espagnol étaient des langues différentes, bien que, en France, en Italie, en Espagne, on n'ait jamais cessé de vouloir parler latin et de croire qu'on parlait latin. L'émiettement du français en parlers régionaux, en parlers locaux au cours du moyen âge exprime l'émiettement de l'autorité au temps de la féodalité.
La réaction n'a pas tardé. Dès qu'il y a eu en France une littérature en langue vulgaire, cette littérature ne s'est pas servie des parlers locaux, mais d'une langue commune. On chercherait en vain dans les Chansons de geste le parler de telle ou telle localité ; toutes sont écrites dans une même langue, à quelques détails près. Les textes proprement littéraires en français médiéval sont, pour la plupart, très peu dialectaux. Depuis le XI* siècle, la tradition de la langue française commune est continue. Cette langue est celle de la royauté qui, partie de l'Ile-de-France, a fait l'unité française.
L'existence de la langue commune a précipité la diftérenciation des parlers locaux. Si les Français avaient dû, pour s'entendre entre eux, comprendre le parler les uns des autres, on aurait fait effort pour maintenir une certaine unité de parler. Et, tout en comportant des différences dialectales, les parlers français seraient demeurés parallèles les uns aux autres. Mais c'est ou
le latin ou la langue commune qui était l'instrument employé dans les relations entre gens venus de localités diverses. Le parler local n'a plus servi qu'aux relations locales, tout au plus aux relations régionales. Dès lors chaque parler a développé sans frein ce qui lui était particulier. Et l'on est arrivé à cette situation singulière que, sur le territoire français, les parlers locaux ditfèrent d'un village à l'autre ; il y a de véritables frontières linguistiques entre des villages distants de quelques kilomètres; et il ne faut souvent que quelques dizaines de kilomètres de distance pour que des sujets employant chacun le parler de leur village ne s'entendent pas entre eux. Des soldats de la région de Saint-Flour comprennent mal leurs camarades de la région du Puy; or, il s'agit de jeunes gens dont les parlers appartiennent à un même groupe du galloroman méridional.
Les patois disparaissent, on l'a vu, depuis le milieu du XIX* siècle et en France, et dans la plus grande partie de l'Europe.
Mais l'unité linguistique ne se réalise pas pour cela.
On l'a déjà noté: la langue commune est parlée de manières diverses suivant les régions. En France, les habitudes articulatoires, la grammaire varient de province à province, et la façon de parler la langue commune s'en ressent. Ce n'est pas du centre général que chaque localité reçoit la langue commune. Le français est, en gros, la langue de Paris généralisée.