LES DIALECTES
dialecte là où des parlers sensiblement identiques à un moment donné, évoluant d'une manière indépendante, ont réalisé un ensemble d'innovations communes, et où, par suite, les sujets parlant une même langue, tout en utilisant chacun leur parler local, ont le sentiment de former un groupe linguistique particulier.
Un dialecte ainsi défini ne saurait avoir de limites géographiques précises. Car chacune des innovations linguistiques qui le caractérisent a ses limites propres. Par exemple, en France, à date ancienne, le français du Nord et les parlers méridionaux ont constitué deux « dialectes ». Et, surtout si l'on envisage les termes extrêmes, les parlers qui appartiennent à chacun des deux groupes de dialectes ont un grand nombre de traits par où ils s'opposent. Mais chacun des faits caractéristiques a son aire particulière. Entre les parlers nettement septentrionaux et les parlers nettement méridionaux, il y a donc une sorte de zone de transition, traversée par diverses limites de faits linguistiques.
Le plus net, le plus constant des faits qui distinguent les parlers du Nord de ceux du Midi est le traitement de la voyelle a sous l'accent, qui est a dans le Midi, é dans le Nord ; on dit dans le Nord aimer et dans le Midi amar, en face du latin Mmare, et un même nom de lieu est de la forme Nérac dans le type méridional, Néret (avec un -/ purement graphique) dans le type septentrional.
INDÉPENDANCE DES DÉVELOPPEMENTS l6)
Mais tel autre fait non moins caractéristique a des limites différentes de celles du traitement de a. Ainsi, le p latin placé entre des voyelles ou entre des éléments équivalents devient b dans le Midi, v dans le Nord ; le latin capra est représenté par cabra dans les parlers méridionaux, par chèvre en français ; or, dans ce même village de Néret (Indre), dont le nom fournit un bon exemple du passage septentrional de a k e, le p entre voyelles donne b, comme dans le Midi, et non v ; une chèvre y est une chyeb, et ainsi dans tous les cas analogues.
On arrive souvent ainsi à localiser exactement la forme des mots. Par exemple, la finale gallo-romaine -iacum, fréquente dans des noms propres de lieux qui servent aussi de noms de famille, aboutit à -(^y)ac dans le Midi, à -a (écrit -ai) au Nord de la Gascogne, à -é (écrit -et) dans une zone au Sud de la Loire, à -i (écrit -y) plus au Nord. Un même nom latin, de la forme Miliacum sans doute, donne ainsi Meilhac (où //; note / mouillée) en Gascogne, Meillat en Limousin, dans la Creuse, et jusqu'à la limite Sud du département de l'Allier, Meilkt en Poitou et au Sud du département de l'Allier (dans le village de Saint- Désiré, Allier, d'où la famille de l'auteur- de ce livre est originaire), Meilly plus au Nord.
Le dialecte devient plus ou moins saisissable suivant les circonstances historiques.
Là où chaque parler se développe d'une manière autonome, en subissant peu l'action des parlers voi-
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sins, le dialecte demeure vague, même si les innovations communes sont nombreuses. Car le domaine où se produit une innovation ne concorde jamais au juste avec le domaine où s'en produit une autre. Alors le dialecte ji'a sa netteté que dans une zone centrale où toutes les innovations sont réunies; ailleurs, les concordances sont imparfaites et l'on parle de zones de transition.
Quand les habitants de tout le domaine parlant le dialecte ont entre eux des rapports fréquents et qu'il se constitue des centres régionaux de quelque importance, les sujets parlants imitent d'ordinaire le parler d'un même centre. Et le dialecte prend un caractère défini.
L'unité linguistique véritable résulte toujours d'une unification, et cette unification a lieu en vertu d'une volonté plus ou moins consciente des sujets parlants. Ainsi, le provençal est devenu un dialecte caractérisé, et de même le gascon, tandis que, dans le centre de la France, il ne s'est produit nulle part un dialecte dont les sujets parlants aient pris conscience. Il y a en Allemagne des dialectes parce que la féodalité y a laissé des Etats ayant une autonomie ; il n'y a presque pas de dialectes en France, surtout dans la France du Nord, parce que la royauté centrale y a été puissante de bonne heure.
Bien des discussions qui se sont élevées sur les limites de telle ou telle langue sont vaines. On en aperçoit la vanité quand on sait que les dialectes