‹ Les langues dans l'Europe nouvelleChapitre 60 sur 122 · INCONVÉNIENTS DU LATIN · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS DU LATIN

du latin savant. Peut-être que si le latin médiéval avait continué de s'emplo5^er sans prétendre à la correction classique, et en s'adaptant aux idées nouvelles, il aurait pu demeurer, au moins en partie, la langue savante de l'Europe. Mais dès qu'il revenait au cicéronisme, il ne pouvait servir commodément à rendre la pensée moderne. Du jour où ils ont rendu — ou cherché à rendre — au latin écrit sa pureté antique, les humanistes ont décidé de sa perte.

Mais, même si ne s'était pas produit ce retour au passé, une langue qui, comme le latin écrit depuis le v^ siècle, a perdu le contact avec toute langue courante, se fixe trop pour rendre, avec la souplesse, avec la fluidité qu'elle doit avoir, une pensée qui prétend suivre dans tous leurs détours les faits naturels et sociaux. Une langue purement savante comme le latin du moyen âge interpose entre la pensée et la réalité comme un écran. L'obligation, malheureusement inévitable, où sont les savants d'acquérir les résultats acquis avant eux, de se conformer ainsi à la pensée de leurs prédécesseurs est déjà une lourde entrave au progrès de la science : après s'être ainsi plié, il faut une force singulière pour se redresser et pour voir directement les faits, pour ne pas développer simplement des idées une fois adoptées. Le fait d'employer une langue propre à la science rend plus difficile encore de se mettre en face de la réalité, de se rendre indépendant des formules apprises.

Les mathématiciens, qui opèrent avec des notions

rigoureusement abstraites, ont pu continuer, même au XIX* siècle, à utiliser parfois un latin conventionnel. Une langue fixée n'a pas, pour leur science, de grands inconvénients. Il en va autrement des physiciens, et plus encore des naturalistes ou des sociologues.

La perte d'une langue commune a été un mal. Mais, au fur et à mesure que, depuis le moyen âge, les savants se sont efforcés de voir mieux la nature telle qu'elle est et de remplacer les enseignements traditionnels par des doctrines fondées sur la seule observation des faits, le latin est devenu moins capable d'être la langue de la science.

En tant qu'il a été fixé comme langue savante, le latin est un calque du grec avec les éléments du vocabulaire latin et quelques mots empruntés au grec. Le rôle de Cicéron, par exemple, a été de transposer en un latin élégant et idiomatique la rhétorique et la philosophie grecques. Le christianisme, dont la langue principale a d'abord été le grec, a contribué à son tour à augmenter cette influence du grec sur le latin. On n'est sûr d'avoir compris la valeur exacte d'un mot philosophique ou technique en latin que lorsqu'on connaît le mot grec dont il est l'équivalent, tant en général le vocabulaire latin savant est une simple transposition du vocabulaire grec correspondant. Même le droit, qui est la création la plus originale de Rome, a son origine en Grèce : ce n'est assurément pas un hasard que le nom de la « peine »,

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