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LE GREC ANCIEN I9I

hellénistique, la langue commune qu'ont finalement adoptée tous les Grecs.

En se donnant ainsi des langues officielles et des langues littéraires locales et régionales, les Grecs ont fourni, à cet égard comme à tant d'autres, un premier modèle de ce que devait être le monde moderne. Mais leurs petits Etats, bornés à une cité ou à de petits groupes de cités, n'ont pas conservé leur autonomie. Et ces langues locales et régionales n'ont pas duré. Les parlers grecs modernes reposent sur la langue commune de la Grèce orientale à l'époque impériale,

Il est commode d'avoir pour langue commune un idiome qui soit analogue au parler couramment employé dans l'usage local et familier. L'effort à faire par un Français du Nord pour s'assimiler le français commun est peu sensible; chacun aperçoit de suite les systèmes de correspondances linguistiques qui lui permettent de passer de son parler local au français commun. Ce français commun est pour lui la norme idéale d'une langue dont son parler maternel n'est qu'un autre aspect.

Un Wallon, dont le parler local, tout en étant

roman et du groupe français, est bien distinct du

français, a cependant le sentiment que son parler

r: ne diffère pas essentiellement du français ; et il aime

le français commun comme une langue qui est la

[Sienne. Au contraire, un Flamand, dont le parler

local est germanique, doit tout apprendre s'il veut s'assimiler le français. C'est une autre prononciation, une autre grammaire, un autre vocabulaire; il faut entrer dans un t3'pe étranger. Les Flamands qui n'ont pas appris le français dès l'enfance ont peine à s'y plier. Leur prononciation est étrange, leur grammaire incorrecte, leurs tours de phrases non idiomatiques, leur vocabulaire impropre. Et c'est pour cela que, en Belgique, les Flamands demicultivés imposent de plus en plus l'usage du flamand à côté du français.

Aussi longtemps qu'il y a une classe dominante se composant d'un petit noiftbre de privilégiés, l'emploi d'une langue commune différente du parler usuel du pays a peu d'inconvénients. Il est facile de procurer aux enfants des précepteurs et des gouvernantes qui leur enseignent cette langue dès le début de leur éducation, et de la leur faire étudier à fond au cours d'études qui se prolongent durant de longues années. Les familles de la classe dominante pratiquent la langue commune ; elles la savent par tradition ; elles la parlent couramment. En Flandre, la bourgeoisie cultivée est presque toute de langue française. La Flandre a même fourni à la France actuelle quelquesuns de ses écrivains les plus originaux, les Verhaeren, les Maeterlinck. En pays flamand, une grande ville bourgeoise comme Bruxelles est de langue française. Mais, à moins de changer de langue tout entier, le peuple ne saurait, comme la bourgeoisie,

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superposer une langue de civilisation à un parler local tout différent.

Dès qu'il accède au pouvoir, le peuple subit malaisément l'état d'infériorité où le met l'emploi d'une langue commune qu'il connaît à demi. Ce sont les paysans et les ouvriers flamands qui imposent l'usage oflSciel du flamand, tandis que la bourgeoisie se désintéresse de la question. On a vu, dans les villes de Flandre, la haute bourgeoisie, même cléricale, tenir à l'éducation de ses enfants en français, en dépit du mouvement flamingant qui est plutôt populaire et petit bourgeois, et en dépit de l'effort fait par une partie au moins du bas clergé pour donner au peuple une culture flamande. Toutes les Universités belges, les Universités d'État de Liège et de Gand comme les Universités libres de Bruxelles et de Louvain, sont demeurées de langue française jusqu'à la guerre, et les Allemands ont dû recourir à la force et exiler les professeurs les plus éminents pour imposer l'usage du flamand à l'Université de Gand, en pays flamand.

Par ses bureaux, par l'administration de la justice, par l'armée, l'État moderne enserre toute la vie des individus. Le citoyen qui n'est pas maître de la langue commune souffre sans cesse de cette faiblesse. Il ne sait pas s'expliquer auprès de ceux de qui dépendent ses affaires. Et il ne peut pas devenir lui-même l'un des agents du gouvernement. Il est un inférieur. Il cherche donc à obtenir qu'on emploie une langue oflicielle qu'il puisse comprendre et pratiquer sans

effort, c'est-à-dire qui repose sur un parler semblable au sien. Il pourra ainsi être compris sans peine des fonctionnaires, et il lui faudra peu de travail pour devenir lui-même fonctionnaire ou pour faire de ses enfants des fonctionnaires. Tout progrès de la démocratie amène donc une tendance à constituer pour chaque groupe national ayant un parler spécial une langue commune qui puisse servir de langue officielle. C'est l'un des éléments presque constants de la lutte que mènent les démocraties contre les bureaucraties dominantes.

D'une manière un peu étroite, la lutte des langues devient la lutte pour les « places ». Les bourgeois qui souvent ont pour unique langue la langue commune ne s'abaissent pas volontiers à apprendre un idiome vulgaire sans culture, ou qui, dans la mesure où il est cultivé, n'est que le calque de la langue supérieure qui est la leur. Imposer aux fonctionnaires la connaissance de nouvelles langues communes fondées sur les parlers populaires, c'est exclure des places la vieille bourgeoisie, et lui substituer des hommes nouveaux venus du peuple. La lutte linguistique est le symbole d'une lutte pour le pouvoir.

Elle se manifeste en particulier autour de l'école. L'éducation des enfants est dominée par l'école publique, par les examens et par les concours qui en consacrent les résultats. La langue de l'école est la langue du prochain avenir. Du jour où la nouvelle langue commune est celle que l'on enseigne aux

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enfants et que l'on exige dans les examens, elle sera celle du pays quelques années après. L'instituteur, qui partout sort de classes peu élevées de la population et qui est rarement fils de parents déjà très cultivés, est l'artisan le plus actif de l'extension des nouvelles langues communes ; il ne sait bien que la langue de sa nation ; et il tient à ce que cette langue ne soit primée par aucune autre. D'ailleurs, il est pénible de donner l'enseignement élémentaire aux enfants dans une langue qui n'est pas leur parler maternel ; la tâche de l'instituteur est évidemment bien plus lourde là où il doit enseigner à ses élèves une langue qu'ils ne savent pas que là où il les exerce à user correctement de celle qu'ils parlent. Depuis qu'il est admis que tous les enfants doivent recevoir l'enseignement primaire, il est devenu malaisé d'imposer à l'école une langue qui diffère absolument du parler que les enfants emploient avec leurs parents.

En Norvège, où il y a maintenant deux langues écrites pour moins de deux millions et demi d'habitants, c'est la vieille bourgeoisie qui conserve le dano-norvégien, et c'est le parti des démocrates qui travaille à imposer le landsmaal, fondé sur des par- 1ers proprement norvégiens.

Chaque progrès de la démocratie favorise ainsi l'emploi des langues nationales.

Du reste, quand on veut agir sur le peuple, on est [obligé de le faire dans sa langue.

L'Église catholique, qui a longtemps eu pour langue savante le latin et qui s'en sert encore comme langue rituelle, prêche dans les langues nationales, même dans les pays romans, depuis que les langues romanes se sont différenciées du latin ancien au point de rendre impossible l'intelligence du latin ancien aux fidèles.

On a vu que l'Eglise chrétienne d'Orient a fait plus : elle a traduit les livres saints dans la langue nationale de chaque groupe de fidèles ; elle a constitué une littérature d'édification dans chacune de ces langues. Il est sorti de là des Httératures nationales, des cultures nationales. Ces littératures ne sont pas restées bornées aux choses religieuses ; les langues littéraires une fois fixées ont servi à des usages profanes.

C'est ainsi que les premiers monuments connus d'une grande partie des langues indo-européennes proviennent de l'évangélisation chrétienne : les plus anciens textes gotiques, slaves, arméniens ne sont pas des ouvrages originaux; ce sont des traductions qui ont été -faites pour les besoins de la propagande chrétienne; des ouvrages, plus ou moins modelés sur des types grecs ont été composés par la suite dans les langues ainsi fixées par les propagateurs du christianisme.

Aujourd'hui encore l'alphabet arménien et l'alphabet slave qu'ont créés les propagateurs du christianisme chez les Arméniens et chez les Slaves sont en usage; aujourd'hui encore les deux langues litté-

raires arméniennes et les langues des nations slaves qui appartiennent à l'Église d'Orient continuent, dans une large mesure, la tradition de la langue des premiers traducteurs.

Pareille nécessité a conduit le bouddhisme à créer de même des langues écrites très diverses. A côté du sanskrit, il a constitué dans l'Inde une langue, qui lui est propre, et qui représente un stade du développement des langues de l'Inde sensiblement plus avancé que le sanskrit, le pâli. Dès le iii^ siècle av. J.-C, l'un des plus grands empereurs qu'offre l'histoire de l'Inde, Açoka, a fait graver, dans les diverses provinces de son royaume, des sortes de sermons où il prêche la doctrine du Bouddha; ces exhortations, dont le fond est partout le même, sont écrites dans des formes différentes, adaptées chacune à la province où elles ont été gravées sur la pierre.

Quand, plus tard, après les grands mouvements qui se sont produits dans les siècles qui ont précédé et suivi le début de l'ère chrétienne, on retrouve le bouddhisme en Asie centrale, cette fois encore, on le voit se servir des langues des populations qu'il fallait convertir. Les trouvailles faites en Asie centrale ont apporté récemment des textes bouddhiques dans un dialecte iranien oriental, dans un dialecte iranien du Nord-Est dit sogdien, dont les plus anciens monuments remontent au début de l'ère chrétienne, et enfin dans une langue indo-européenne de type jusqu'ici inconnu, qui se parlait notamment dans la

région de Koutcha, et que les auteurs de la trouvaille ont nommée improprement « tokharien ». Le prosélytisme bouddhique a ainsi produit, au point de vue linguistique, les mêmes effets que le prosélytisme chrétien. Mais moins heureuses que l'arménien ou le slave, les langues qu'il a fait fixer en Asie centrale ont toutes disparu de l'usage.

Le zoroastrisme et le manichéisme ont contribué pour leur part à fixer des langues écrites. La vieille langue religieuse du zoroastrisme, celle de l'Avesta, est d'un type archaïque ; dès avant le début de l'ère chrétienne, elle était inintelligible aux fidèles. Quand la dynastie sassanide a, vers le iii^ siècle ap. J.-C, fait du zoroastrisme une religion d'Ëtat, reHgion nationale qui devait être pour les Perses ce qu'étaient ailleurs le christianisme et le bouddhisme, on a traduit l'Avesta dans la langue parlée en Perse à cette époque, le pehlvi. Le pehlvi était la langue de l'empire, celle dans laquelle sont composés les plus anciens documents officiels conservés, les inscriptions du fondateur de la dynastie. On a commenté l'Avesta, et il s'est développé toute une grande littérature, sacrée et profane, en pehlvi. De cette littérature il ne subsiste que des restes, conservés par les derniers zoroastriens subsistants, surtout par les Parsis de l'Inde, mais elle a eu une grande importance, et les plus anciens écrivains persans, surtout le grand poète Firdousi, en ont recueilli la tradition. Mani et ses disciples ont aussi écrit le pehlvi, en débarrassant la

graphie des étrangetés qui la hérissaient dans les textes officiels et zoroastriens.

Ainsi, en Orient, c'est le prosélytisme des religions nouvelles qui a déterminé la constitution de langues nationales écrites, capables de servir de langues communes. Et ces langues ont contribué à soutenir le sentiment national.

L'arménien, une fois fixé, a servi de langue officielle quand, après la conquête islamique, la dynastie des Bagratides a établi un royaume national dans la région d'Ani et qu'il y a eu, autour de cette dynastie, une première renaissance de la littérature et de l'art arméniens. Il a servi de nouveau de langue officielle quand^ à l'époque des Croisades, il y a eu en Cilicie un royaume arménien, celui des Roupéniens, dont l'échec des Croisades a déterminé la ruine. Depuis, avec l'Eglise autonome, il a maintenu l'existence de la nation, qui a survécu à toutes les persécutions, à tous les massacres.

Si la Perse a eu, depuis le ix* siècle environ, une littérature profane dans sa langue et si elle ne s'est pas contentée de la grande langue littéraire de l'Islam, l'arabe, c'est qu'il existait déjà une littérature pehlvie dont la littérature persane a été d'abord une continuation. L'alphabet est nouveau; mais le persan représente seulement un moment un peu plus avancé du développement de la langue pehlvie.

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