CHAPITRE XIV
En Occident, à la différence de ce qui s'est passé en Orient, ce n'est pas la religion qui a été le premier agent de la fixation des langues nationales. Elles ont servi d'abord à des besoins profanes, ou, du moins, elles n'ont pas un caractère essentiellement religieux.
Le premier texte français qu'on possède n'est pas un texte religieux. C'est celui d'un serment qui a été prononcé devant le peuple à l'époque carolingienne. Ce document, inséré dans une chronique écrite en latin, montre que, pour s'adresser au peuple, il fallait le faire dans sa langue. C'est un besoin politique qui a amené à noter du français par écrit pour la première fois. Ensuite, il y a de petits poèmes édifiants, la cantilène de sainte Eulalie, ou la Vie de saint Alexis, œuvres religieuses, mais destinées au peuple ; si ces petits poèmes religieux ont survécu plutôt que d'autres, profanes, cela tient à ce que
ceux qui écrivaient étaient des clercs et qu'ils ont noté plus volontiers des poèmes édifiants que des poésies populaires ; mais il faut voir dans ces poèmes religieux le reflet d'œuvres profanes. Et en effet il apparaît bientôt une grande littérature profane, la littérature épique des Chansons de geste, les romans en vers de Chrestien de Troyes, la littérature populaire du Roman de Renart et des fabliaux, une poésie lyrique de cour, le théâtre des mystères où l'on voit le public intervenant à l'église à côté de l'officiant, enfin une poésie profane déjà destinée à exprimer des idées dans le Roman de la Rose, une prose vulgaire chez des chroniqueurs comme Villehardouin, Joinville, Froissart. Aucun de ces textes n'est destiné aux savants, aucun n'est un document officiel de l'Église. Le français écrit, qui commence avec la première royauté française, celle des Capétiens, est la langue de la dynastie, de la noblesse qui se groupe autour d'elle, de la bourgeoisie qui lui fournit ses administrateurs.
Ce qui est vrai du français Test, à des dates diverses, de toutes les langues de l'Europe occidentale.
On a des textes en irlandais dès le vu' siècle ap. J.-C, en allemand ou en anglais dès le viii', parce que, en pays de langue irlandaise, allemande ou anglaise, le latin n'étant que langue savante et la langue vulgaire étant d'autre famille, il fallait recourir à la langue vulgaire pour interpréter le latin. On a en A. Meillet. 1}
haut allemand et en bas allemand des poèmes édifiants dès avant le x* siècle. De très bonne heure, l'Irlande a eu toute une littérature épique. Mais, à une date ancienne, il n'y a pas sensiblement plus de littérature profane en" allemand ou en anglais qu'en français, en espagnol ou en italien.
La littérature profane apparaît vers les mêmes dates en Allemagne et en Angleterre. La littérature en moyen haut allemand est presque tout entière une adaptation ou une imitation de la littérature française du XIII* siècle. La littérature anglaise proprement dite commence avec Chaucer, au xiv* siècle ; elle est profane comme les anciennes littératures française, provençale, italienne, espagnole.
Ainsi, durant le moyen âge, les langues nationales ne se sont pas seulement développées dans l'usage courant ; elles ont été fixées par écrit ; elles ont acquis des formes littéraires qu'on voit s'enrichir peu à peu. Elles ont servi à composer des poèmes destinés au public. Puis on les a employées dans les chancelleries pour rédiger des actes qui devaient être compris des intéressés. En Italie, d'aussi grands poètes que Dante et Pétrarque donnent à la langue son aspect définitif dès le xiii* siècle, et l'on voit par eux à quelle souplesse étaient parvenues ces langues civiles, profanes, que la science du temps négligeait.
Le fait que les langues nationales de l'Ouest de l'Europe ont été fixées par des laïcs, en vue d'usages profanes^ qu'elles sont dans leur fond des langues
de la noblesse et de la bourgeoisie, et que le clergé ne s'en sert qu'en tant qu'il s'adresse au public, a été capital pour le développement linguistique de l'Europe.
Au début, les langues écrites de l'Europe occidentale ne différaient du parler courant de l'époque des auteurs que dans la mesure où les classes supérieures de la société avaient des relations plus larges et visaient à employer un idiome compris sur un domaine étendu, et dans la mesure aussi où elles avaient un peu plus de culture, où elles prétendaient à des manières plus « distinguées » que le bas peuple.
Dès l'abord, ces langues ont échappé cependant à tout ce qui aurait eu un caractère étroitement local ; les Chansons de geste françaises ne reproduisent le parler d'aucune localité ; Chrestien de Troyes n'écrit pas le champenois.
D'autre part, dès le x:ii^ siècle, la littérature française est courtoise, empreinte de sentiments délicats. Si les langues écrites de l'Europe occidentale au moyen âge ne sont pas des langues de clercs, comme celles de l'Europe orientale, elles sont moins encore des langues vulgaires. Elles sont constituées par des hommes cultivés pour des hommes qui ont eux-mêmes quelque culture et qui ne veulent pas se considérer comme des gens de la foule. Le caractère à la fois « populaire » et « distingué » des langues nationales de l'Europe occidentale se marque dès le début.
Ce n'est pas une nouveauté, on l'a vu. La Grèce antique avait donné le modèle de langues de cette sorte avec l'ionien du vi= siècle, avec l'attique du v^ et du IV* av. J.-C. Rome avait suivi cet exemple : le latin qui s'est fixé à l'époque républicaine est une langue profane de civilisation faite pour une aristocratie et qu'une grande cité a adoptée. Les peuples romans, les peuples germaniques et même les peuples slaves occidentaux. Tchèques et Polonais, ont continué cette tradition.
Jusqu'au xvi' siècle, les langues nationales qui se sont, à des dates diverses, fixées dans l'Ouest de l'Europe, sous forme écrite, et qui ont servi de langues communes, ont suivi de près le développement des langues parlées et s'y sont conformées. Le français qu'écrit Villon au xv^ siècle diffère beaucoup de celui qu'écrivaient les auteurs des Chansons de geste au début du xii*. Faites pour le peuple, ces langues écrites évoluaient en même temps que la langue du peuple.
Avec le début du xvi® siècle, la situation change.
Grâce à l'invention de l'imprimerie, les publications en langue nationale se multipHent, et elles prennent un caractère fixé ; elles échappent à l'action des copistes qui jusque-là, en partie volontairement, en partie sans y penser, modernisaient au fur et à mesure les textes qu'ils reproduisaient. Il s'établit une unité de la langue imprimée.
Le XVI* siècle est, d'autre part, le moment où