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CARACTÈRE DES LANGUES ÉCRITES EN OCCIDENT

le rôle du latin comme langue savante et comme langue d'État diminue, où l'on commence à exposer en langue vulgaire des idées philosophiques ou scientifiques, où l'on écrit de plus en plus en langue nationale des pièces officielles. Le latin était la langue officielle de l'Empire romain germanique ; quand l'Empire perd sa signification poHtique, le latin souffre de cette diminution, dont profitent les langues nationales. Or, savants et hommes d'États sont, par nécessité, traditionalistes. Ils ne peuvent agir qu'en se référant à une tradition établie, et même lorsqu'ils introduisent les nouveautés les plus révolutionnaires, ils tiennent compte du passé.

Aussi éprouve- t-on alors le besoin de donner aux langues nationales une forme en quelque sorte définitive. Puisque la langue nationale était appelée à remplacer pour certains usages la langue savante établie, le latin, elle en devait acquérir les mérites. On travaille à réformer la langue sous des influences latines et sous des influences étrangères. La langue écrite acquiert du coup une indépendance par rapport à la langue parlée dont elle était jusque-là un reflet.

Sans doute le changement n'a pas été radical. Dès le moyen âge, les langues nationales écrites ne pouvaient suivre l'usage parlé qu'avec un retard et d'une manière incomplète. Une langue écrite est toujours un peu une langue savante, et elle tend à se donner ses tours propres, son vocabulaire propre, qui durent indépendamment de la langue parlée. Et, d'un autre

côté, la fixation n'est nulle part absolue au xvi« siècle : l'écrivain a encore une large part de liberté ; et il subit fortement l'influence de la langue parlée autour de lui. D'ailleurs, il n'y a pas de centralisation ; on écrit et l'on imprime dans des villes très diverses. La Réforme et la Contre-réforme, d'une part, la Renaissance antique et le traditionalisme, d'autre part, sont en conflit durant tout le xvi^ siècle ; et ce ne sont pas des mouvements qui se concentrent en un point déterminé. Il subsiste donc une variété, une liberté.

Néanmoins, la fixation se fait déjà. Le cas de l'allemand est curieux. Un allemand commun tendait à se fixer dès le xiv* siècle, surtout dans les pays de colonisation de l'Est où l'allemand était une langue d'importation. C'est dans les bureaux d'État de Saxe, de Prague, de Vienne que l'allemand moderne a été constitué. La traduction de la Bible par Luther a donné à cette langue une consécration à la fois littéraire et religieuse.

Au xvii= siècle, la cristallisation est presque partout chose faite. Les grandes langues de l'Europe occidentale ont pris alors l'aspect qu'elles ont encore aujourd'hui, et, depuis, elles n'ont plus changé que dans le détail. Au latin, fixé depuis l'antiquité, se superposent et se substituent dans l'Europe occidentale des langues nationales écrites également fixées : italien, espagnol, portugais, anglais, allemand, polonais.

Une partie des langues qui s'étaient écrites au

FIXATION DES LANGUES ÉCRITES lO'J

moyen âge cesse alors de s'écrire ou ne s'écrit plus qu'exceptionnellement. Le provençal ne sert plus guère de langue écrite; l'irlandais, le tchèque, le bas allemand ne servent plus à la littérature, ou peu s'en faut. On assiste à une limitation de fait du nombre des langues littéraires.

Les seules langues qui se fixent alors sont celles des unités nationales qui étaient arrivées sinon à l'unité politique, du moins à la conscience de leur unité nationale, et qui à cette conscience joignaient une civilisation propre, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Pologne, qui avaient chacune une royauté nationale, et de plus l'Empire romain germanique, peu unifié au point de vue politique, et l'Itahe, dépourvue de toute unité, parce que ces pays avaient une forte culture propre et le sentiment d'une unité qui passait par-dessus les divisions féodales. La littérature italienne avait, au xvi* siècle, fourni des modèles aux poètes français.

Au XVI* et au xvii* siècle, le sentiment vague de l'unité impériale, qui avait subsisté durant le moyen âge disparaît définitivement. L'ère des monarchies nationales s'ouvre et avec elle l'ère des langues nationales.

Le français prend au xvii* siècle une avance, parce que, en face de l'Empire et de l'Italie infiniment divisés, il est la langue d'un grand Etat déjà bien unifié. C'est alors qu'il fournit sa littérature classique, alors qu'il devient la langue élégante de l'Europe,

alors qu'il est admis sans effort comme langue de la diplomatie : avant de mourir, Louis XIV signe pour la première fois, à Rastatt, en 1714, un traité en français avec l'Empire, et dès lors le français est la langue diplomatique de l'Europe.

Au fur et à mesure qu'il a servi davantage à exprimer des idées, qu'il est devenu davantage une langue savante, le français a, depuis le moyen âge, subi davantage l'influence du latin écrit.

Quand on lit la Chanson de Roland par exemple, on est frappé de l'indigence et du manque de variété des types de phrases. C'est sous l'influence du latin que l'on a constitué peu à peu une phrase française littéraire. Au xv= siècle, la prose française apprend à former des périodes, à l'imitation de la période latine, qui était elle-même imitée de la période grecque. Les grands prosateurs du xvi* siècle, Rabelais, Montaigne, Calvin, ont une culture toute latine, et leur rôle linguistique a été d'exprimer en un français net et savoureux des idées qui n'avaient été bien rendues jusque-là qu'en latin. La traduction de Plutarque par Amyot a pour ainsi dire versé en français toute l'antiquité gréco-romaine. Quand le français est devenu l'instrument de la pensée abstraite,

il a dû acquérir tout ce qu'il n'avait pas eu besoin d'avoir tant qu'il était simplement la langue de la vie courante ; en recueillant l'héritage du latin savant, il en a pris le vocabulaire.

Car c'est surtout le vocabulaire qui subit l'action du latin écrit. Dès le moyen âge, le français commun emprunte au latin ses termes abstraits et ses dérivés au lieu de les former par ses propres moyens. C'est alors que, comme abstrait d'un verbe tel que émouvoir, on recourt à émotion, qui n'est pas un mot français, qui est simplement le latin emotio (génkïî emotionis); c'est alors que comme adjectif à côté d'un substantif tel que père, on recourt k paternel, qui n'est qu'une adaptation du latin paternus, et la « qualité de père » s'exprime par paternité, simple francisation du htin paternitas. Si l'on veut avoir un adjectif dérivé de œil, on ne songe pas à partir du mot français; on se sert du dérivé ocularius du latin oculus, que l'on francise en oculaire. Quand on veut exprimer une idée abstraite comme celle de patrie, on ne songe pas à former un mot en français même; on prend le mot latin patria, francisé tn patrie. Et ce ne sont pas là des faits exceptionnels. C'est chose courante, normale. Il résulte de là cette conséquence singulière qu'un Français qui ne sait pas le latin est Iiors d'état de comprendre les rapports que soutiennent les mots français entre eux. On peut parler, entendre^ écrire le français sans savoir un mot de latin ; mais on ne peut se rendre compte des rapports des mots entre eux si l'on n'est pas latiniste.

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