CARACTERE ABSTRAIT DU VOCABULAIRE
nis) désignait l'effort que l'on fait pour obtenir une fonction auprès de gens qui ont le pouvoir d'en disposer. Et il a d'ordinaire cette valeur abstraite. Mais le Romain y sentait encore le fait d'aller près d'un électeur, de tourner autour de lui pour capter son suffrage : amb-itio signifie « fait d'aller autour » ; c'est l'abstrait du verbe awè/Vg« aller autour», d'où « briguer». En français, où le mot latin a été pris tel quel à la langue savante, il n'a rien gardé de son ancienne valeur concrète. La notion de 1' « ambition » est rigoureusement abstraite. Et l'on tire de ambition un verbe nouveau, aussi abstrait, ambitionner.
Ainsi, dans les mots abstraits du français, il ne traîne aucun souvenir de valeur concrète. Les notions abstraites apparaissent avec une pureté qui est due au fait que les mots qui les désignent ont été pris à une langue savante distincte du français courant.
Mais cette supériorité n'existe que pour les gens qui ont exercé leur esprit à la pensée abstraite. Toute personne qui ne s'est pas donné une culture supérieure est incapable de manier cet instrument ajusté par des hommes qui ont passé par la scolastique, par la connaissance de l'antiquité, et par les subtilités de la science et de la philosophie depuis le xvi^ siècle. Qui ne s'est pas assoupli l'esprit par une longue gymnastique est hors d'état d'écrire le français avec quelque propriété d'expression. Le français d'un demi-lettré fait sourire presque à chaque phrase ceux qui, grâce à la culture générale de leur esprit et à
l'apprentissnge qu'ils ont fait de la valeur exacte des mots, connaissent leur langue. Cette connaissance exige tant de finesse naturelle cultivée avec tant d'effort durant tant de temps qu'elle devient une rareté. Bien peu de candidats même aux examens les plus difficiles, qu'on affronte seulement après de longues études, la possèdent suffisamment. Il faut n'avoir pas conscience des difficultés pour se résigner sans trembler à écrire quelques lignes de français.
Quand on veut désigner une notion scientifique nouvelle, ou simplement un objet nouvellement inventé, on se sert d'éléments latins, ou bien, à l'imitation des Latins eux-mêmes, d'éléments grecs pour former le mot nouveau nécessaire. Longtemps ces mots ont été faits correctement. Des mots formés avec des éléments latins comme vélocipède ou avec des éléments grecs comme télégraphe, téléphone sont bien faits à ce point de vue.
Mais il existe maintenant un si grand nombre de ces mots savants que les éléments en sont francisés, et il ne manque pas de termes nouveaux que des gens dénués de culture classique ont formés d'une manière hybride, avec des éléments mi-partie latins et mi-partie grecs, usuels en français les uns et les autres. Ainsi le français a de nombreux mots savants tels que bi-pède où figure le premier terme de composé latin bl- signifiant «deux», et il a d'autre part cycle, qui est un mot grec francisé ; avec ces deux éléments, on a fait le mot bicyclette. De même, il y a