CARACTERE SAVANT DU VOCABULAIRE
beaucoup de mots commençant par auto-, comme auto-graphe ; d'autre part, mobile, qui est un mot pris au latin écrit, est courant; de ces deux termes, on a fait auto-mobile, mot hybride, et d'ailleurs trop long, que la langue courante a heureusement simplifié et francisé en auto.
C'est ainsi avec des éléments étrangers, plus ou moins assimilés, que le français crée des mots nouveaux. Les suffixes qui servent à former ces noms '" sont pour la plupart étrangers, latins ou grecs ; ainsi -iste et -istne sont grecs ; et du mot bien français tour, on tire des mots qui sont entrés dans l'usage courant: touriste et tourisme, mots qui ont du reste le mérite d'être internationaux, et d'être aussi bien compris en anglais qu'en français.
En même temps, la langue est amenée à réagir contre la séparation entre les mots et leurs dérivés. L'opposition entre un mot venu du latin par tradition orale et un abstrait pris au latin écrit a quelque chose de choquant. Il arrive que l'on cherche à l'éliminer.
Comme émouvoir est un verb'e irrégulier, de forme difficile, il tend à sortir de l'usage courant et à être remplacé par un dérivé de émotion, émotionner. Ce n'est pas le vocabulaire indigène qui chasse le vocabulaire savant ; c'est sur le vocabulaire savant qu'on forme des mots indigènes nouveaux. On fait des mots nouveaux sur les mots savants déjà introduits.
Autrefois, quand on empruntait un mot latin
2l6 LE FRANÇAIS LITTàRAIRE
comme corrodere, on le transposait simplement dans la conjugaison de aimer, et l'on disait corroder. Quand, récemment^ on a eu besoin d'un verbe apparenté à explosion, explosif, qui sont des mots pris au latin savant, on n'a pas pris explodere, pour en faire *exploder, comme on aurait fait autrefois, et comme l'anglais dit en effet explode; sous l'action des mots déjà existants, on a fait, bizarrement, exploser, qui a, pour un Français d'aujourd'hui, le mérite de former avec explosion et explosif un groupe intelligible.
Mais ces réactions ne sont encore que partielles et n'ont pas produit jusqu'ici de grands effets.
Après la période de -mœurs brutales qui caractérise la fin du XVI* siècle et le début du xvii*, il y a eu une réaction naturelle ; on s'est efforcé de revenir à une vie délicate. Le français a été alors fixé dans des salons, sous l'influence d'écrivains « précieux » comme Voiture; des observateurs de la langue comme Vaugelas, soucieux avant tout de distinctions subtiles, en ont arrêté jusqu'au plus menu détail. La première moitié du XVII' siècle travaille à définir l'usage du français qu'on parlait dans la noblesse et dans la haute bourgeoisie de Paris. Un poète comme Malherbe est préoccupé avant tout de grammaire ; un écrivain comme Balzac est un professeur de rhétorique. Quand le succès du Cid révèle le premier grand poète dramatique de la France, l'Académie française nouvellement fondée examine de près sa langue, et Corneille tient