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CHANGEMENTS DE LA LANGUE

pour jouer les pièces en vers on use d'un compromis entre la prononciation ancienne exigée par les vers et la prononciation moderne attendue par les auditeurs; ce compromis est le plus souvent intolérable à qui sait ce que c'est qu'un vers français classique.

La grammaire change. Le prétérit simple du type j'aimai, je fus était encore usuel en français au xvii* siècle ; depuis le xviii* siècle, il a tendu à sortir de 4'usage ; et aujourd'hui en parlant, personne ne l'emploie dans la région où le français est la langue usuelle de tout le monde, c'est-à-dire dans un rayon de deux à trois cents kilomètres autour de Paris. Néanmoins on continue à écrire ce prétérit, qui est exigé dans certains cas. Personne, dans la région parisienne, ne prononce plus un imparfait du subjonctif comme nous aimassions ou vous reçussie:^ ; de pareilles formes seraient accueillies par des rires; et pourtant il est de règle stricte de les écrire ; pour les éviter, en parlant et même en écrivant, on s'est habitué à ruser et à se servir de tours qui permettent de s'exprimer sans y avoir recours et sans pourtant heurter de front des règles demeurées absolues.

De la première moitié du xvif siècle au xviii*, la langue avait suffisamment évolué pour que, comme on le sait, Voltaire ait fait un bon nombre de contresens quand il a commenté les œuvres de Corneille. Et pourtant les règles grammaticales une fois établies n'ont plus changé, et le système de la langue est demeuré le même.

Le vocabulaire a plus varié que l'orthographe, que l'aspect des mots et que la grammaire. Il s'est introduit nombre de mots nouveaux, et beaucoup de mots anciens sont sortis de l'usage. En France, la réforme romantique, qui n'a touché ni à la prononciation, ni à la grammaire, ni à la prosodie, ni, au fond, à la structure générale du vers, n'a consisté, au point de vue linguistique, que dans l'abandon de termes poétiques périmés et dans l'adoption de mots auxquels la langue littéraire était plus ou moins fermée jusque-là. Néanmoins le vocabulaire de la langue écrite actuelle diffère profondément de celui de la langue parlée, même dans des cercles cultivés. Beaucoup de mots s'écrivent qu'on ne dit guère ; beaucoup de mots se disent qu'on n'ose écrire.

Pour introduire dans la littérature le vocabulaire qui a cours dans le peuple, il n'a pas fallu moins que la guerre actuelle. Toutes les classes de la nation se sont trouvées rapprochées dans les mêmes formations militaires, et les soldats ont employé des termes courants de la langue populaire. Cet usage militaire a conféré aux mots populaires une sorte de noblesse, et des écrivains, qui auraient sans doute rencontré de fortes résistances s'ils avaient employé la langue du bas peuple parisien ont pu l'introduire, sans choquer, dans des ouvrages où ils font figurer des soldats. Le Gaspard de M. Benjamin, qui est un récit aisé, sans prétention, et surtout le Feu de M. Barbusse, livre tendu, mais dont la portée est

grande, sont pleins de ce vocabulaire populaire, presque tout entier antérieur à la guerre, dont l'emploi à l'armée a permis l'introduction dans des livres ayant un caractère littéraire. Ces termes n'apparaissent du reste pas dans les récits et dans les descriptions, où les auteurs parlent pour leur compte ; ils ne figurent que dans des phrases prêtées aux hommes qui jouent un rôle dans les livres indiqués ; le style des auteurs est tout autre, et, en ce qui concerne M. Barbusse, aussi artificiel et littéraire que celui de ses soldats est vulgaire. Ceci même fait ressortir combien profonde est la différence entre le vocabulaire populaire et celui des classes cultivées. Cette introduction du vocabulaire vulgaire dans la littérature produit un effet peu harmonieux.

Partout la littérature souffre du caractère artificiel de la langue. Les ressources que fournit une langue aux écrivains ne sont pas infinies. L'expérience montre que les écrivains les épuisent vite. Ce moment d'épuisement une fois arrivé, les écrivains en sont réduits à employer des formules qui ont déjà servi, des « clichés ». Ils cherchent à rajeunir les effets en recourant à des archaïsmes, à des provincialismes, à la langue populaire, à des mots fabriqués, à des tours forcés ; ces artifices de décadence s'usent à leur tour. La littérature grecque et la Httérature latine ont pâti de cette situation dans l'antiquité, et elles ont vécu en décadence durant des siècles ; toutes les grandes littératures de l'Europe et de l'Amérique

sont atteintes du même mal, auquel on ne voit aucun remède.

La langue commune française est donc une langue traditionnelle, littéraire, aristocratique, et qui ne peut être maniée d'une manière courante que par des personnes ayant un degré très élevé de culture. Elle a été créée par le travail d'une élite intellectuelle et d'une élite sociale. C'est une sorte d'idéal dont les Français se rapprochent plus ou moins sans qu'aucun arrive à le réaliser.

La « crise du français » dont on s'est plaint dans les dernières années n'est pas nouvelle. Il a toujours été difficile d'écrire le français littéraire, qui, dans sa forme fixée, n'a jamais été la langue que de très peu de gens et qui n'est aujourd'hui la langue parlée de personne. La difficulté grandit de jour en jour, au fur et à mesure que grandit la différence entre le parler de tous les jours et cette langue fixée, au fur et à mesure aussi qu'on s'éloigne et du temps et des conditions sociales où la langue littéraire a été constituée.

Ceux des élèves des lycées qui sont issus de milieux ouvriers ou petits bourgeois ont souvent beaucoup de peine pour arriver à écrire d'une manière à peu près correcte le français littéraire qui diffère profondément du parler en usage dans leur famille. Beaucoup n'y parviennent pas.

Actuellement la France a une organisation politique

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