GERMANIQUE
Dès les plus anciens textes, qui remontent, pour le nordique, au iii^ siècle ap. J.-C, avec les inscriptions runiques, et au xii" avec des textes littéraires, pour le germanique occidental, au viii' siècle, avec des gloses servant à interpréter des textes latins, puis avec des textes suivis, le type nordique et le type occidental sont bien distincts. Les divergences se sont accrues avec le temps. Aujourd'hui l'on entrevoit encore aisément la parenté des langues germaniques entre elles ; mais, si cette parenté peut faciliter l'apprentissage d'une nouvelle langue germanique à qui en possède une, les langues du groupe nordique diffèrent des langues du groupe occidental au moins autant que le français diffère de l'espagnol, par exemple. L'unité germanique n'a pas plus d'existence actuelle que l'unité romane.
Il y a encore une unité Scandinave. Mais le Danemark et la Suède ont deux langues littéraires bien distinctes, qui s'écrivent depuis le moyen âge, qui ont des prononciations et des grammaires différentes. La Norvège, qui se servait jusqu'ici comme langue littéraire du danois légèrement adapté dans l'écriture et fortement changé en ce qui concerne la prononciation (riksmaal), se donne maintenant, sans abandonner le dano-norvégien, une autre langue commune fondée sur des parlers norvégiens, le landsmaal ; et des mesures récemment prises tendent à rapprocher, même au point de vue orthographique, le dano-norvéeien des parlers proprement norvégiens.
L'Islande même veut avoir une langue écrite à elle. Mais les parlers nordiques ont beaucoup de traits communs, qui rendent facile à chacun de ceux qui les emploient de comprendre les parlers des autres.
Le groupe germanique occidental a perdu son unité. Le haut allemand a fait subir aux consonnes des changements profonds, si bien que, à une forme comme ten « dix » de l'anglais, ti du danois, le haut allemand répond p2iï\ehn, et qu'à une forme comme three « trois » de l'anglais, ire du danois, le haut allemand répond par drei. Ces changements l'ont différencié même des parlers les plus proches, le bas allemand et le flamand-néerlandais.
Le bas allemand a tenté à diverses reprises de se constituer une langue littéraire ; les tentatives n'ont pas abouti, et le haut allemand est aujourd'hui la seule langue littéraire, la seule langue commune des Allemands de l'empire, des Allemands d'Autriche et des Suisses alémaniques.
L'allemand, tout en n'ayant qu'une seule forme écrite partout la même, se parle de façons diverses suivant les régions. La prononciation, le vocabulaire diffèrent sensiblement d'une province à l'autre, et la façon dont la langue commune se parle est influencée par les parlers locaux. La prononciation d'un avocat viennois paraît étrangère, presque inintelligible à un tribunal berlinois. La littérature « en dialecte » tient une large place dans le domaine de langue allemande. Les Suisses alémaniques, même très culti-
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vés, qui écrivent l'allemand commun, sont souvent fidèles à leur parler local dans la vie privée.
A ce point de vue, les sujets de langue allemande se distinguent fortement de ceux de langue française : il n'y a en français, comme du reste dans les langues romanes en général, qu'une norme ; l'usage du parler local est en France le fait seulement de personnes peu cultivées ; et, si bien des provinciaux, surtout du Midi, ont un « accent » local, ils y sentent un défaut, dont ils s'efforcent de se corriger le plus possible.
En quittant, au moyen âge, les localités qu'ils occupaient dans la région franconienne, les colons juifs qui sont allés s'établir à l'Ouest, en Alsace, ou à l'Est, en Lituanie, en Pologne, en Petite-Russie, en Roumanie, ont conservé leur parler, qui s'est chargé d'emprunts, les uns proprement juifs, pris à l'hébreu qui était la langue savante, les autres venant des pays où les juifs s'établissaient. Le yiddisch ainsi constitué est un parler allemand dont les juifs conservent encore l'usage dans les régions de l'Est de l'Europe et que beaucoup de ceux qui ont émigré en Amérique ou ailleurs ont gardé comme un héritage traditionnel. Le fait que le yiddisch s'écrit en caractères hébraïques ne doit pas faire illusion sur son caractère déparier allemand.
Les parlers flamands et néerlandais présentent entre eux des différences. Toutefois il n'y a au fond qu'une langue littéraire flamande et néerlandaise.
Cette langue diffère du haut allemand à beaucoup d'égards, mais de manière telle que les transpositions sont aisées de l'une des langues à l'autre et qu'on voit au premier coup d'œil qu'il s'agit de deux dialectes d'une même langue.
Autre est la situation de l'anglais.* Quand ils ont quitté le continent pour s'établir en Grande-Bretagne, les colons angles et saxons avaient des parlers proches du bas allemand et du flamand. Mais, depuis l'établissement de ces colons, le développement a suivi ses voies propres. Les influences subies onc été différentes de celles qui prévalaient sur le continent. Et les parlers anglo-saxons ont pris un aspect si nouveau que l'identité des mots de même origine est souvent impossible à reconnaître au premier abord. Si l'anglais father et l'allemand vater sont encore semblables, sisier « sœur » est déjà éloigné de l'allemand schwester, et oath « serment » n'a plus rien de commun avec eid. L'emprunt par l'anglais de nombreux mots français et latins a encore accru la divergence : le vocabulaire anglais est devenu à demi roman. Du reste, l'anglais a évolué plus vite que l'allemand ; il a perdu beaucoup d'archaïsmes que l'allemand possède encore; il ne fléchit plus les noms, alors que l'allemand a encore toute une déclinaison ; ses adjectifs sont invariables, alors que ceux de l'allem-and ont des formes compliquées, variables suivant les circonstances. Aussi bien par la structure grammaticale que par la prononciation, l'anglais a pris un
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type distinct du type allemand. Ce n'est pas seulement une autre langue ; c'est une langue d'un type différent. Sauf un peu pour le vocabulaire, la connaissance de l'allemand ne facilite pas l'apprentissage de l'anglais, ou inversement.
Au cours du moyen âge, l'allemand s'est étendu vers l'Est, aux dépens des langues baltiques et slaves. Mais les nations qui parlent ces langues ont maintenant pris conscience d'elles-mêmes, et elles opposent au progrès de l'allemand une résistance qui est difficile à surmonter, si bien que l'allemand, tout entouré de langues de civilisation, ne peut plus étendre son domaine en Europe. Hors de l'Europe, il n'a presque pas de territoires de colonisation où une population européenne puisse prospérer. L'extension géographique de l'allemand est donc arrêtée, dans les circonstances actuelles. Cet arrêt survient au moment où une nation conquérante comme la nation allemande a le plus de force d'expansion. C'est sans doute l'un des faits qui ont donné aux Allemands le sentiment d'être encerclés et qui ont poussé le peuple allemand â désirer la guerre. Si l'Allemagne gagnait la guerre, si elle pouvait maintenir les résultats du traité de Brest-Litovsk qui constitue entre la Moscovie et l'Allemagne une série de petits États dont elle serait en fait suzeraine, de la Finlande à la Roumanie, l'allemand deviendrait la, langue de civilisation de toute l'Europe orientale.
Le néerlandais, sous une forme grammaticale dété-
riorée, s'est établi dans l'Afrique du Sud, où il est la langue de la population boer, mais où l'anglais, langue de l'Empire et des principaux hommes d'affaires, lui fait concurrence.
Celle des langues germaniques qui a fait depuis le xvii^ siècle la plus grande fortune est celle qui a pris l'aspect le plus aberrant, dont la grammaire, évoluant dans le même sens que celle des langues romanes, s'est le plus éloignée du type germanique commun, dépassant même le français par son caractère tout moderne, et dont le vocabulaire a admis le plus d'emprunts à d'autres langues, surtout au latin et au français. L'anglais couvre les Iles Britanniques. Des populations de langues celtiques qui subsistaient en Ecosse, dans le Pays de Galles, en Cornouaille, en Irlande, les unes ont adopté l'anglais, les autres sont devenues bilingues, et l'anglais est leur langue principale de civilisation.
Mais l'événement décisif pour l'histoire de l'anglais est son extension coloniale.
Grâce à cette extension, la partie de l'Amérique située au Nord du Mexique a l'anglais pour langue commune. Les anciens habitants du pays ne sont plus que quelques centaines de milliers, et beaucoup s'assimilent déjà. Les colons de langue française, qui sont encore nombreux au Canada, sont noyés dans une masse anglaise qui les pénètre de toutes parts. Les immigrants variés qui arrivent aux États-Unis et au Canada ue conservent qu'un temps leur langue