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LES LANGUES EN AUTRICHE

Les Roumains ont une langue littéraire, bien développée, et qui, appartenant au groupe roman, est de plainpied avec les grandes langues de l'Europe occidentale. Les Croates disposent de l'une des langues littéraires les plus séduisantes de l'Europe et appartiennent, comme les Slovaques, au groupe slave dont l'unité demeure une force, malgré la division actuelle des langues du groupe slave.

Le jour ou la constitution oligarchique de la Hongrie cédera au mouvement démocratique qui emporte le monde, la situation dominante de la langue magyare sera emportée dans la ruine de la caste aristocratique qui l'impose. Car le magyar n'est défendu que par la force politique de cette caste. Il est isolé en Europe : il n'a pas de passé ; il ne porte pas une civilisation originale.

En Autriche, l'ancienne langue d'État, la langue de la dynastie qui a constitué l'empire, est l'allemand, «ne des grandes langues de civilisation du monde, l'une de celles qui, par leur littérature, par le nombre et la qualité des ouvrages de toutes sortes qu'elle' a servi à rédiger, ont la plus haute valeur. Comme la plupart des langues slaves avaient cessé d'être cultivées et que, d'ailleurs, elles différent trop entre elles pour permettre aux sujets parlant les diverses langues slaves de s'entendre couramment, on a pu dire longtemps que l'allemand'était la langue commune des Slaves. Néanmoins, au fur et à mesure que les peu-

pies ont réussi à faire sentir leur action et qu'ils se sont efforcés d'échapper à la tyrannie qu'exercent la bureaucratie et la police des Habsbourg, l'allemand a perdu en Autriche de sa situation dominante, et la minorité qui le parle a été obligée de faire des concessions aux autres langues. Les Italiens du Trentin et de Trieste ne se sentent pas disposés à incliner devant un autre idiome la langue de Dante. Et surtout les Slaves ont repris conscience de leur caractère national.

Dans un pays pourvu d'institutions représentatives, le gouvernement ne peut s'appuyer seulement sur une minorité, si puissante soit-elle. Le gouvernement autrichien qui représentait avant tout le groupe allemand a été amené à chercher un appui près d'une population slave ; il l'a trouvé près des Polonais.

La partie de la Pologne annexée à l'Autriche a pu, dans ces conditions, non seulement utiliser le polonais pour les choses locales, mais s'en servir pour les affaires de la province. L'Université et l'Académie de Cracovie sont devenues des centres importants d'études polonaises. Les Polonais ont pu conserver de l'autorité sur les Ruthènes : la ville de Lemberg (Lwôw) est demeurée polonaise au milieu d'un domaine où le petit-russe est l'idiome de la grande majorité des habitants; l'Université de Lemberg est en grande partie polonaise.

Il a été relativement facile de concéder une situation spéciale aux Polonais parce qu'il n'y a pour

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ainsi dire pas de sujets de langue allemande dans les régions de langue polonaise ou dans celles où les classes dominantes sont polonaises, c'est-à-dire en Galicie.

Il en est autrement dans les deux autres régions de l'empire occupées par des nations de langue slave. Les Tchèques en Bohême, les Slovènes et les Croates au Sud sont mêlés à des populations de langue allemande, qui occupent en partie les villes et les régions industrielles,, qui sont habituées à dominer dans l'État et dans les affaires et à qui l'usage que les populations de langue slave font de leur langue maternelle dans les affaires publiques produit l'effet d'une usurpation. Les Slaves ont dû, concession par concession, arracher au pouvoir central de Vienne le droit de se servir de leur langue dans les administrations et celui d'avoir des écoles. Et, comme ils sont la majorité, il a fallu peu à peu leur consentir des fragments de leurs droits.

C'est en Bohême que la lutte a été et qu'elle est restée le plus âpre. Là s'affrontent à peu près deux tiers de Tchèques et un tiers d'Allemands, non pas toujours répartis entre des localités distinctes, mais en partie mêlés dans les mêmes villes. Avec une énergie inflexible, les Tchèques se sont donné une langue de civilisation complète.

A' la fin du xvm^ siècle, le tchèque avait cessé d'être un idiome cultivé ; il ne servait plus guère

qu'aux couches inférieures de la population, et surtout aux ruraux. L'aristocratie s'était germanisée au contact de la noblesse autrichienne et pour faire sa cour aux Habsbourg. Mais une bourgeoisie nationale s'est constituée avec le progrès économique du pays. Elle a réclamé sa place. Elle a exigé d'avoir des écoles tchèques ; tout un enseignement en tchèque a été organisé, depuis l'école élémentaire jusqu'à l'Université. A l'Université de langue allemande qui existait à Prague, a été juxtaposée une Université tchèque, qui est devenue un centre d'études puissant et qui a fourni une élite intellectuelle tchèque. Prague est devenue une ville tchèque, où tout se fait en tchèque.

On a poussé le souci nationaliste jusqu'à expulser du tchèque les mots allemands qui y étaient entrés en grand nombre; le vocabulaire du tchèque est devenu ainsi, pour une large part, un vocabulaire artificiel où des mots dérivés ou composés faits avec des éléments slaves ont systématiquement remplacé lés mots allemands ou d'aspect allemand. Ce procédé n'a pas été sans inconvénients; il a isolé le tchèque non seulement de toutes les langues européennes, mais même de toutes les langues slaves. Tandis que le polonais conserve jusqu'à présent une foule de mots pris à l'allemand, bien assimilés et polonisés pour la plupart, le tchèque n'a que des éléments slaves, et, pour être trop exclusivement slave, son vocabi51aire se trouve ne plus concorder avec celui du polonais.

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ni même d'aucune autre langue slave. On est allé jusqu'à remplacer un mot européen comme teatr, courant en polonais et en russe, par un mot nouveau divadlo, qui n'a son équivalent nulle part en Europe. La lecture des ouvrages tchèques a été rendue par là relativement malaisée. Quoi qu'il en soit, il y a une langue tchèque à l'aide de laquelle on peut exprimer toutes les idées et qui est un outil de civilisation se suffisant à lui-même.

La situation que cette langue s'est conquise a créé de grandes difficultés. Les Allemands, qui ont une langue de civilisation de premier ordre, ne sont pas disposés à étudier le tchèque qui, hors de Bohême, ne leur servirait de rien et qui ne leur apporte pas d'enrichissement de civilisation. Il leur devient impossible ainsi d'occuper, dans un pays où ils sont établis et où ils se sentent chez eux, un grand nombre de positions officielles ou privées. Les Tchèques n'admettent pas, d'autre part, qu'on divise leur pays en une zone où les Allemands sont en majorité et une zone où les Tchèques sont les plus nombreux ; car la Bohême forme une unité. La constitution du tchèque en langue de civihsation a donc abouti à une lutte entre deux langues, celle de l'ancien groupe dominant et celle d'une population active qui prend une place de plus en plus grande. L'institution du suffrage universel donne au tchèque une situation chaque jour plus forte. Et la lutte devient de plus en plus aiguë.

Le problème qui se pose est celui de trouver le moyen d'organiser linguistiquement un pays bilingue, dont les deux langues se suffisent à elles-mêmes au point de vue de la culture, et où ni l'une ni l'autre population ne doit être lésée. Il serait simple à résoudre si l'on admettait un droit des majorités d'imposer leur langue aux minorités. Mais, il y aurait une t)'-rannie à exercer ce droit ; et l'expérience montre qu'une population hautement civilisée, possédant une grande langue de civilisation, et appuyée à un grand peuple de même langue, ne change pas de langue. Ce serait une chimère de croire qu'on tchèquisera la partie allemande de la Bohême. Il faudra donc trouver un moyen de faire vivre côte à côte deux langues de civilisation ayant les mêmes droits. On a trouvé à ce problème des solutions approximatives ailleurs, notamment en Finlande où longtemps le suédois et le finnois ont été einployés concurremment, mais où, il est vrai, les démocrates finlandais se sont mis à témoigner au suédois une violente hostilité. On en devra trouver dans les autres pays où se pose la même question. Dans un pays bilingue de cette sorte, la vie est moins aisée que dans un pays où règne une seule langue. Mais il n'est pas impossible d'accommoder les choses, au prix de concessions mutuelles et de quelques embarras pratiques.

Les Slaves du Sud ne sont pas arrivés à un état

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