LE PETIT-RUSSE
cédés autoritaires par lesquels la bureaucratie du tsarisme a empêché le ruthène littéraire de recevoir aucun développement en Russie : Tunité linguistique doit procéder du libre choix des individus, et elle n'est durable que si les sujets parlants y viennent par leur propre volonté, et en considération des avantages qu'ils y trouvent.
Mais la constitution d'une langue commune petiterussienne serait à regretter.
Les langues slaves de civilisation ne sont déjà que trop diverses ; il convient de ne les diviser davantage que dans le cas où les parlers locaux sont par eux-mêmes arrivés à se différencier de manière complète. Tel n'est pas le cas pour le grand-russe et le petit-russe ; un sujet petit-russe ne peut éprouver aucun dommage à utiHser le grand-russe comme langue commune : la structure générale des deux groupes de parlers est la même ; les différences ne portent que sur des détails ; un Grand-Russe et un Petit-Russe du peuple, employant chacun leur parler local, n'ont besoin pour se comprendre que d'un effort minime. Dès maintenant, on parle grand-russe dans les villes d'Ukraine. Faire du petit-russe la langue commune, comme semble l'avoir décidé le gouvernement ukrainien de la Rada, c'est imposer aux populations urbaines un idiome fondé sur le parler des paysans.
Par la masse des individus qui le parlent, par l'originalité de sa littérature, par l'importance des
ouvrages qu'il a servi à rédiger, le russe littéraire commençait à s'imposer au monde ; on l'étudiait ; il devenait l'une des langues principales de l'Europe. En s'isolant, les sujets de langue petite-russienne perdraient pour eux-mêmes le bénéfice de ce progrès ; et ils le ralentiraient, ils l'arrêteraient peut-être pour le grand-russe ; car la Petite-Russie est la partie à bien des égards la plus richement dotée des pays de langue russe, et, si elle cessait d'avoir pour langue commune le grand-russe littéraire, ce serait pour celui-ci une perte très grave. Le dommage serait double, et il n'y aurait de profit pour aucun Slave.
Par leur nombre, les Petits-Russes, qui sont une trentaine de millions, en Autriche et dans l'ancienne Russie, peuvent prétendre à avoir une langue écrite propre : beaucoup de populations moins nombreuses en ont une. Mais la raison d'être d'une langue séparée n'est pas dans le nombre de ceux qui emploient un type de parlers ; elle est dans le d.gré d'autonomie de ces parlers. Or, les parlers petits-russes diffèrent trop peu du grand-russe pour empêcher les Petits-Russes de prendre leur part des avantages qu'offre la langue commune fondée sur le grandrusse.
Pour l'avenir des langues slaves, la question de l'unité de langue commune est grave. Vis-à-vis de l'allemand qui, au centre de l'Europe, est parlé par une masse compacte d'hommes fortement cultivés,