LE PETIT-RUSSE
actifs, tenant dans la civilisation du monde une place éminente, il y a trois langues slaves parlées chacune par dix à vingt millions d'individus : le tchèque, le polonais, le serbo- croate, et une autre parlée par un nombre moindre encore, le bulgare. Seul, le russe peut constituer, en face de l'allemand, une masse assez imposante pour balancer l'importance de l'allemand. Isolé, le petit-russe, qui n'a qu'un passé médiocre et où presque tout est à faire, compterait peu ; jointe à celle du grand-russe, la masse petiterussienne serait un fort appoint. Le désastre actuel de la Russie ne doit pas faire désespérer entièrement de son avenir.
D'une manière générale, il importe de ne pas multiplier les langues de civilisation. Chaque langue de culture qui se crée oblige à créer tous les instruments de travail nécessaires dans cette langue même : tous les manuels scolaires, scientifiques et techniques, les dictionnaires, les livres de "références. Si la langue s'adresse à un puWic restreint, soit par suite du petit nombre des gens qui la parlent, soit par suite du nombre relativement petit des gens cultivés, tous ces instruments de travail ne peuvent exister qu'en quantité insuffisante, et la langue de culture, qui repose sur une base trop étroite, n'est qu'un outil médiocre ; elle maintient ceux qui l'emploient à un niveau inférieur. D'autre part, on ne saurait demander aux étrangers d'apprendre toutes les langues de culture qu'il plaît à de petits groupes de constituer.
2é0 LANGUES NATIONALES EN RUSSIE
Il y a peu de chances pour que beaucoup de gens cultivés croient devoir étudier quatre ou cinq langues slaves et ajoutent à l'effort qu'exige l'apprentissage difficile d'une langue comme le russe l'effort supplémentaire que demande l'étude des particularités du petit-russe. Adopter comme langue de civilisation une langue spéciale petite-russienne, c'est vouloir s'isoler du monde.
Toutefois, dans le cas où une langue est nettement à part, on ne saurait en vouloir, en l'état actuel des choses, à la nation, même petite, qui la parle, de se constituer une langue commune propre ou de garder celle qui est déjà constituée.
La Pologne avait depuis longtemps une langue de civilisation particulière, douée d'une vive originalité, quand la Prusse, l'Autriche et la Russie, ou plutôt les Hohenzollern, les Habsbourg et les Romanov, se la sont partagée. Ce crime politique ne pouvait avoir pour effet de ruiner une langue de civilisation toute formée et qui servait d'organe à une nation ayant depuis des siècles conscience de son unité. Tout l'effort de la bureaucratie russe devait demeurer impuissant contre une langue qui exprimait une civilisation différente de la culture russe, alors que cette civilisation n'était en rien inférieure et ne se tenait pas pour inférieure. Le polonais appartient à un groupe slave autre que le russe ; les influences qu'il a subies sont occidentales, tchèques, allemandes.