CRÉATION DE LANGUES 27 I
que sur un cercle restreint, et ils auraient risqué de passer inaperçus ; écrivant en français, ils ont montré une originalité qu'ils devaient en partie à leur nation, et ils ont eu le rare mérite d'apporter à une littérature déjà riche et variée, et où il est difficile d'être neuf, des accents nouveaux. Mais, là comme partout, les éléments populaires ont pris conscience de leur force, et ils ont imposé l'usage de leur langue, qui, dès longtemps, avant la guerre, avait les mêmes droits légaux que le français. Le clergé catholique, surtout le bas clergé, se méfiant du caractère peu religieux, trop libre, à son gré, de la culture française, a favorisé le flamand. L'occupation allemande a aussi favorisé le développement du flamand; les Allemands s'efforcent d'appuyer sur les Flamands l'action qu'ils prétendent exercer sur la Belgique, et de briser l'unité belge en opposant les Flamands aux Wallons. Le flamand oflre du reste l'avantage d'être à peu de chose près la langue qui est l'idiome officiel de la Hollande. En Irlande, la renaissance du gaélique est trop récente et encore trop imparfaite pour créer déjà une crise. Si elle aboutit, elle aura pour effet de donner à quelques centaines de milliers de personnes une langue tout à fait à part, qui les isolera du reste de l'Empire britannique et de l'Amérique du Nord. Bien entendu, les Irlandais qui se sentent Anglais, qui sont dans l'Ulster la majorité de la population et qui sont répandus dans l'île tout entière, n'acceptent pas d'apprendre l'irlandais, et il serait extravagant d'es-
sayer de le leur imposer. L'extension de l'irlandais ouvrirait une crise insoluble.
Ainsi, au cours du xix* siècle, les langues de civilisation se sont ajoutées aux langues de civilisation. Il n'est groupe national si petit qui n'ait prétendu avoir la sienne. On publie maintenant en Europe des ouvrages non seulement en français, en italien, en espagnol, en portugais, en anglais, en allemand, en suédois, en danois, en polonais, en russe, en grec, mais aussi en roumain, en tchèque, en serbocroate, en Slovène, en bulgare, en petit-russe, en magyar, en finnois, en lituanien, en lette, en flamand, en dano-norvégien et en norvégien proprement dit, en islandais, en catalan, en provençal, en gallois, en irlandais, en breton armoricain, en turc osmanli et en turc oriental, en albanais, en basque, et dans on ne sait quelles autres langues encore.
La plupart des publications faites dans quelquesunes de ces langues ne sont du reste destinées qu'cà un public régional et ne prétendent pas avoir une valeur générale.
Le nationalisme linguistique facilite à la masse un commencement de culture ; mais il confine les gens qui parlent une petite langue dans un cercle étroit, d'où ils sortent difficilement. Le Flamand de Belgique, qui acquérait avec peine une culture française, même imparfaite, s'élargissait; celui qui maintenant se contente, à moindres frais, d'une culture