CHAPITRE XXI
RÉACTION CONTRE L'ISOLEMEXT LINGUISTIdUE
En se donnant une langue de civilisation propre, une nation s'isole des autres. Elle devient comme une cellule particulière de la civilisation universelle.
A la littérature, cet isolement ne nuit pas en général. Chaque langue a ses moyens d'expression, ses nuances. Chacune peut fournir à un écrivain doué le moyen de faire une œuvre originale, et qu'il n'aurait été possible de composer en aucune autre. Si Mistral avait écrit en français, il n'aurait pas été le poète qu'il a été ; sa Mirdo vaut parce qu'elle exprime la Provence même, et c'est la langue provençale qui a permis une telle œuvre ; en la permettant, elle en a d'ailleurs limité la ditfusion.
Mais l'originalité d'un dialecte est limitée ; les possibilités d'expression d'une langue demeurée ou redevenue inculte sont peu variées. Quand un poète ou deux en ont tiré les effets qu'elle comporte, la mine
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est épuisée. Ce n'est pas un accident que Mistral n'ait pas eu de véritable successeur.
De plus, cette originalité ne vaut guère que pour la poésie, ou du moins pour la littérature d'imagination, où le pittoresque a une place notable.
Si un Provençal s'avisait d'écrire en son dialecte un ouvrage qui aurait une portée philosophique, il priverait de la possibilité de le lire les cinq sixièmes des Français et le reste du monde. Et les quelques détails d'expression originaux qu'il y pourrait employer n'ajouteraient guère à la valeur de son exposé.
D'ailleurs les nouvelles langues nationales qui s'organisent sont faites par des professeurs, des instituteurs, des journaHstes. Elles calquent les éléments abstraits des grandes langues de civilisation bien plus qu'elles ne mettent en œuvre l'originalité des parlers sur lesquels elles reposent. Leur valeur est pédagogique et politique plutôt que littéraire. La saveur propre de chaque parler en est absente, ou du moins s'y fait peu sentir. Jusqu'à présent la Httérature n'a guère profité de la plupart des créations ou des résurrections de langues écrites, et, de toutes, c'est le provençal, dont le rôle pratique a été le moindre et le « rendement » poétique le plus grand.
Il n'y a jamais eu plus de langues écrites différentes qu'au début du xx' siècle ; et il n'y a jamais eu moins d'originalité linguistique. Avec des mots différents et des formes grammaticales différentes, toutes ces langues sont des calques les unes des autres.
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On n'a pas enrichi le trésor intellectuel de l'humanité; on a multiplié des manières banales de dire les mêmes choses.
La tendance à constituer des langues de civilisation produit actuellement tous ses effets. La démocratie grandit en Europe ; elle s'intéresse plus à la culture élémentaire, pour laquelle une langue de civilisation ayant une faible extension offre peu d'inconvénients, qu'aux degrés supérieurs de la culture, pour lesquels elle en a de graves.
Néanmoins, les difficultés que fait l'isolement linguistique sont trop grandes, et cet isolement va trop directement contre les tendances à l'universalité de la civilisation moderne pour qu'on n'agisse pas, et pour qu'on ne cherche pas dès maintenant les moyens d'y remédier.
La civilisation tend vers l'unité.
Il n'y a qu'une science, à laquelle les savants de chaque nation contribuent avec les qualités et les défauts de leur caractère particulier mais où ces traits ne jouent finalement aucun rôle dans les résultats; partout on étudie les mêmes problèmes par les mêmes procédés, avec les mêmes instruments de travail. Les laboratoires de l'Amérique ou du Japon travaillent aux mêmes questions que ceux de l'Europe. Les observatoires du monde entier préparent une même carte du ciel, dont ils exécutent chacun une partie. Un savant moderne est, qu'il le veuille ou non, le