LES VERRES SIMPLES ET LEURS DÉRIVÉS
Le verbe, avons-nous dit, correspond a l'idée de mouvement ou d'action comme le pronom correspond à l'idée (k subslance. Celui-ci n'est au fond qu'un geste oral spontanément créé pour indiquer l'être individuel et la place qu'il occupe. Le verbe, lui, représente ou remet en sensation un mouvement observé. Les langues indo-européennes possèdent près de trois cents verbes simples constitués par une syllabe
rappelant une action. En s'unissant, soit entre eux, soit à des pronoms, ces verbes simples ont donné tous les verbes dérivés (1). Avec les pronoms personnels ils ont produit ce mode de dérivation qu'on nomme verbe conjugué, conjugaison. C'est ainsi (pie PA, garder, sustenter, nourrir, uni au pronom de la première personne, MA, moi, a donné PAmi, sanskr. pâmi, je garde, et PAmas, sanskr. pâmas, nous gardons. Le même verbe PA, dans sa conjugaison avec le pronom de la troisième personne TA, celui-ci, ceci, il, a donné PAti, il garde, sanskr. pâti, et PAnti, ils gardent, sanskr. pânti. Des syllabes accessoires, certaines variations des pronomsdésinences et de la voyelle radicale, sont chargées de représenter les différences de nombre, de mode et de temps. ®
Un autre dérivé du verbe simple,*frère utérin du verbe conjugué, et, comme lui, contemporain des premières manifestations de la parole, c'est le nom; le nom, ce composé binaire, cette association intime d'un pronom final désignatif de l'être individuel et d'un verbe rappelant l'action caractéristique faite ou subie par ce
(4) Verbes simples et verbes dérivés réunis, la langue sauskrile en compte 4 490.
LA l'A ROLE INDO-EUROPÉENNE. 29
mêmeèlre. En effet, point de nom, soit substantif, soit adjectif, qui ne contienne forcément ces trois idées : être, action, rapport d'objectivité ou de subjectivité de l'être devant l'action, et c'est un des grands mérites artistiques du parler indo-européen de leur avoir donné à chacune leur expression propre dans le fait complexe d'une dénomination ou d'une appellation quelconque.
Correspondant à l'action que fait ou que subit habituellement l'être individuel, le verbe s'énonce le premier dans la création du nom. Vient ensuite le signe représentatif de cet être individuel dont on affirme quelque chose, car tout nom contient un jugement et est une véritable proposition.
Si cet être est l'objet de l'action, s'il est inactif devant elle, s'il la reçoit, en un mot, le pronom, signe de l'être, reste te^uel dans la terminaison et le nom passif e&t créé. Ainsi de 1)À, donner, sanskr. dû, et des pronoms démonstratifs TA et NA, l'ariaque fait aussi bien DAta, le donné, ce qui est donné, donné (lat. DAtus, data,datum), que DAna, ledonné, la chose donnée, le don ( DOxtm, sanskr. dânam).
Mais s'il veut indiquer le rapport de subjectivité de TA, celui-ci, devant DA, donner, du pronom par rapport au verbe, de l'être par rapport à l'action, il
modifie ce même TA (ou SA, ou NA, ou KA, ou quelque autre pronom), soit en retranchant la voyelle finale, comme dans DAt, le donnant (TA faisant le DA), lat. dant-, soit en convertissant la voyelle moyenne du pronom en une voyelle extrême, I, U, comme dans DAsi, gr. £<«xTt-$, l'action de donner, soit, enfin, en lui attachant un R, la plus vivante de toutes les consonnes, comme dans DAtar, sanskr. dâtr', lat. dator, gr. ^wrnp. De là, dans le système indo-européen, les séries contrastées de terminaisons objectives et de terminaisons subjectives (actives); le latin, pour son compte, reproduit les premières dans — tus, —la, — tum ; — sus, — sa, — sum; — nus, — na,
— num, etc., tandis qu'il a conservé les dernières dans — tor, — trix, — sor, — ter et — turus, — tura,
— turum, — t, — nt, — n, etc.
Ces terminaisons à base pronominale n'excluent pas certaines terminaisons à base verbale, terminaisons diminutives provenant d'un verbe au sens de luire, paraître, sembler, ressembler (BHA, sanskr. bhâ, luire, paraître; DR'K, sanskr. dr'ç, luire, se montrer), terminaisons inlensitives nées d'un verbe au sens de produire, créer, ou de poser, constituer, faire (G A, sanskr. gâeljan, produire, engendrer;
DA ou DHA, sanskr. dhâ, poser, constituer, établir, angl. to do), etc., etc., terminaisons dont les formes latines les plus obvies sont — tient, — liœ, — lis, — bus, — bilis, — ficus, — genus, — gnus.
Or, toutes ces désinences significatives, à base pronominale ou à base verbale, peuvent s'enter l'une sur l'autre et amener les différents degrés de dérivation. Ainsi, sur le terrain de la langue latine, le nom ariaque DAna, la chose donnée, sanskr. dânam, DOnu-m (m étant ici le signe du neutre), le DOn, s'adjoint la terminaison objective (passive) — tus, — ta, — tum, à base de pronom démonstratif TA, pour former le dérivé du second degré DOna-tu-s (s étant ici le signe du nominatif masculin singulier), celui à qui l'on fait don, le gratifié, d'où le dérivé de troisième degré dona-ti-on-, l'action de faire un gratifié ou un donatum, —On de Ana, celui-là (nominatif: o), étant une terminaison à consonne finale, et, par suite, essentiellement subjective ou active.
On le voit, la dérivation consiste à resserrer le sens d'un mot par l'addition d'une terminaison caractéristique, et tout arbre généalogique des mots issus d'un verbe simple (racine réelle), ou d'un pronom simple (racine réelle), n'est qu'une série ou un groupe de
séries collatérales d'individualisations successives dans l'unité de filiation.
Et maintenant, laissant de coté les dérivés de deuxième et de troisième degré, il est incontestable que les dérivés de premier degré, comme DAna, DAta, DAt ou DAnt, DAtar ; lat. donum, datas, dant — (nomin. dans), dator, etc., sont aussi anciens que leurs éléments constitutifs, les pronoms simples cl les verbes simples, car les actions se trouvent naturellement associées aux individualités qui les soutiennent. La physiologie de ces combinaisons verbo-pronommales nous les montre comme inévitables, immédiates, et je ne me représente pas dans l'histoire de la parole arienne une époque de monosyllabismc absolu. Oui, dans cette chimie analytique de la parole, il nous faut à tout moment, pour avoir le verbe simple à l'état libre, le séparer des diverses bases pronominales avec lesquelles il s'était intimement combiné dès les premiers jours.
A part I, aller, AS, souffler, respirer, vivre, être, AD, manger, et trois ou quatre autres, tous les verbes simples indo-européens sont essentiellement constitués par une consonne suivie de l'une des trois voyelles fondamentales, A, I, U, ou de la semi-voyelle IV : PA,
PI, PU, PK\ MA, Ml, MU, MR\ de. Assez fréquemment on entend la sifflante dentale S renforcer la consonne initiale, surtout quand celle-ci est une explosive maie : SPA et SPR', étendre, répandre; STA et STR', serrer, fixer; SKA et SKR\ fléchir, entourer. La semi-voyelle R' se renforce en Munissant aux sons a, t, w, et PR' devient PAR, PIR, PUR ou PRA, PRI, PRU, d'où plus tard PAL, PIL, PUL et PLA, PLI, PLU, car il n'y a pa* de L primitif dans les langues indo-européennes. Je ne dis pas la même cliosc du R franchement consonne, car s'il naît souvent de R' par voix de renforcement, il peut luimême çà et là s'affaiblir en cette voyelle roulante.
Telle est donc la forme extérieure ou phonétique du verbe simple ariaque : une consonne et une
VOYELLE DANS L'UNITÉ DE SYLLABE. Ce VClbc mono-
syllabique devrait porter seul le nom de racine verbale, mais l'usage donne encore ce nom à des verbes dérivés séparés des finales de la conjugaison. Or nous verrons plus loin qu'il y a deux espèces de verbes dérivés d'où les grammairiens ont extrait des racines artificielles contenant, outre un verbe simple, une consonne finale accessoire, fragment elle-même d'un autre verbe ou d'un pronom.
11 existe dans la parole indo-européenne une vingtaine de particules multiplicatriccs du verbe : ce sont les préfixes, qu'on pourrait appeler les prépositions composantes.
Ne du pronom, dont il n'est qu'une forme individualisée et abstraite, le préfixe marque un lieu, une position relative dans l'espace, et, par suite, une direction particulière du mouvement inhérent à l'idée verbale ou à l'idée d'action. Pour bien comprendre cette nouvelle fonction du pronom, il importe de se rappeler la double signification forcée de ce geste oral indicatif. Impossible pour le pronom de montrer un être individuel sans montrer à la fois la place qu'il occupe ; seulement, pour condenser ma pensée dans un exemple, lorsque le déterminatif neutre Ad ou At, cela (mascul. A), devient le préfixe Ad ou At, il ne signifie plus que ce point-là, cet endroit-là, et, par son union avec un verbe, soit tendance vers ce point-là, soit fixité en cet endroit-là.
Les principaux préfixes indo-européens sont dérivés de ce pronom déterminatif A, tantôt par TA ou par son substitut PA, tantôt par NA ou par son substitut MA. Les dérivés par TA, PA, comme Ata et Ati, Apa et Api, d'où les comparatifs Apa-ra et Apa-ri,
marquent en général une position en dehors ou en avant, l'extérieur, le visible, le présent, l'affirmation; tandis que les dérivés par NA ou MA, comme Ana, Ani, Anu, Antar, Ama, indiquent une position en dedans ou en arrière, l'intérieur, le caché, l'absent, la négation.
Quant aux fonctions des préfixes, tout le monde les connaît. Après avoir marqué directement, sans métaphore aucune, des rapports do situation ou de direction dans l'espace, ces dérivés pronominaux indiquèrent par analogie des rapports de temps (Jat. ante, post, etc.), de cause à effet (lat. ex, ab, etc.), ou de moyen à but (lat. per } cum, etc.). Ces différentes valeurs significatives propres ou figurées, le préfixe les garda même en devenant préposition (1).
Nous reviendrons dans un autre paragraphe sur tout ce côté géométrique de la parole arienne. Abordons l'autre élément de notre parallèle scientifique.
(1) A des époques relativement modernes, plusieurs J u nulles do la grande race arienne ont remplacé ou doublé deux ou trois préfixes par des formes indéclinables de noms ou de participes : tels sont en latin les préfixes circum, autour, de cirtus, cercle ; juxta, auprès, fojug- ou jung~ere, joindre.
Et maintenant, au fur et à mesure que nous rechercherons et que nous établirons les formes essentielles constitutives du parler sémitique ou syrohébraïco-arabe (1), nous les rapprocherons des formes essentielles constitutives de la parole ariaque ou indo-européenne. Nous verrons sans peine si elles sont, oui ou non, les filles de deux génies profondément séparés.
Établissons d'abord une comparaison rigoureuse entre les pronoms simples des deux paroles, et n'oublions pas que, marquant des rapports inévitables et toujours les mêmes, les pronoms constituent le fond nécessaire et incommutable de tout système d'expressions orales.
(1) « Les langues sémitique?, dit M. Renan, nous apparaissent, dès les temps anté-historiques, cantonnées dans les mêmes régions où nous les voyons parlées encore aujourd'hui, et d'où elles ne sont guère sorties que par les colonies phéniciennes et l'invasion musulmane : je veux dire dans l'espace péninsulaire fermé au nord par les montagnes do l'Arménie et à l'est par les montagnes qui limitent le bassin du Tigre. »