‹ Les langues perdues de la Perse & de l'Assyrie (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

et elle souhaite que de hardis explorateurs comblent les lacunes de l'histoire et fassent parler plus clairement encore les peuples oubliés I

l'éditeur.

Paris, janvier i88;.

Les inscriptions dont nous aDons nous occuper appartiennent à l'époque la plus glorieuse de l'histoire de l'antique Iran; leur lecture a modifié totalement les idées que nous nous étions faites sur la civilisation de la Haute-Asie; elles ont apporté le 'contrôle le plus sérieux qu'il est possible de désirer aux traditions qui nous sont parvenues par les historiens orientaux et les auteurs grecs. Leur déchiffrement est une des gloires de notre siècle.

La religion mazdéenne, aussi peu connue que les annales de la Perse, excita d'abord la curiosité intelligente des savants; les textes grecs dévoilaient une partie de ses mystérieux dogmes sans arriver à satisfaire; éloignée du Polythéisme, ou tout au moins nous apparaissant sous une forme plus épurée, elle appelait l'examen, méritait la discussion ; en

LES LAÎÎGCÊS perdues

un mot, il y avait en elle un attrait irrésistible qui explique l'énorme quantité de travaux entrepris sur une base aussi fragile que des ouvrages de seconde main, lesquels, bien que déjà anciens, n'avaient naturellement qu'une valeur relative. Qui donc, avant notre siècle, se serait avisé de comprendre l'importance d'un document authentique apporté comme contrôle à l'hypothèse du chercheur? C'est cette vérité qu'allait deviner d'emblée un jeune homme, AnquetilDuperron, et Dieu sait au prix de quels travaux et de quels dangers il devait préparer la voie aux érudits modernes !

Nous esquisserons d'abord l'ensemble des travaux dont les Livres sacrés de la Perse ont été l'objet pour arriver ensuite à l'historique du déchiffrement des textes cunéiformes. Cet ordre nous semble tout rationnel, le déchiffrement ayant été en partie la conséquence du succès des traductions de YAvesta ; il y a un moment où nous verrons les deux études, après avoir marché parallèlement, se fondre dans l'esprit des mêmes savants. Peut-être trouverat-on que nous nous attardons, mais si nous le

LE ZËKD }

faisons, c'est complètement de parti-pris. Les études iraniennes ont acquis une passionnante notoriété en France. Les grands noms d'Anquetil et de Burnouf permettent de les réclamer pour nôtres ; aussi éprouverons-nous un vif sentiment de satisfaction à saluer en passant nos maîtres illustres et à insister sur ces glorieuses origines.

On est trop fier de nos jours, ce semble ; on aune foi tellement robuste, une confiance si solidement établie en nos forces intellectuelles, qu'il est bon parfois de jeter un regard en arriére et de connaître le point de départ d'une assurance semblable. En effet, si l'esprit moderne, discipliné et assoupli, a su docilement s'^astreindre aux rigueurs des discussions de la philologie, se ployer sans murmures aux efforts consciencieux de l'archéologie; par contre, à côté de timidités inconnues des anciens, poussé par sa propre logique, il se montre intolérant sans mesure ni pitié pour le chercheur dérouté en présence du triomphe du document original , qui vient clore toute enquête , devant lequel tombent tous les

arguments ; si bien qu'on se demande d'où naît tant de confiance, comment et à quel pnx elle a été acquise ? Cette confiance, nous sommes en droit de l'avoir, mais nous devrions nous souvenir qu'elle ne vient pas de nos propres efforts, qu'elle nous a été léguée.

Nos devanciers ont fi-anchi un abîme pour arriver à cet état de science, sinorb complète, du moins consciente à la fois de ses conquêtes et de ses défaillances; sachons leur rendre hommage.

Au dernier siècle, de même que son histoire, la religion des Perses n'était connue que par les Grecs '. Si on consultait Diderot, par exemple, la religion de Zoroastre était considérée comme une simple secte, et ses livres comme une lourde élucubration faite au temps d'Eusèbe.

I Sur la religion des Perses, voy. Hérodote, Hy. i*', ch. cxxxi — cxxxii — cxxxvin — III. i6. — Ctésias. — Deinon. — Théopompe de Chio. — HBRMiPPBde Smyme. — Les fragments conservés par

PLUTàRQ.UE. — DiOGÊNE LaERCE. — PlINE. — StRABOH. —

Pausanias. — Dion Chrtsostôhe. — âgatuias. — Sous les Sassanides : Damascius. — Théodore de Mopsueste.

Voici l'opinion de Bayle dans le Dictionnaire hi'itorique et critique : « Nous ne saurions « voir goutte dans ce chaos de pensées, « nous autres Occidentaux; il n'y a que des « Levantins accoutumés à un langage mystique « et contradictoire, qui puissent souffrir sans « dégoût et sans horreur un si énorme galima- « tias ». Cette critique visait le travail d'un savant Anglais, Thomas Hyde, qui, en 1700, avait fait paraître une Histoire de la Religion des Perses,

Ce « chaos », ainsi qu'il plaisait à Bayle de le nommer, avait intéressé, bien avant Hyde, un érudit fort peu connu, mais d'un tour d'esprit non méprisable ; sa carrière orageuse, sa fin tragique absorbèrent l'intérêt qui sans cela se serait attaché au savant; nous voulons parler de Barnabe Brisson , le fameux Premier Président de la Ligue » . Son travail sur la

I Barnabe Brissok, Poitevin^ fils du Lieutenant de Fontenay le Comte, mort le i; novembre 15 91. « Le vendredi i$* de « novembre 1S91, le Président Brisson, Larcher, Conseiller en « la Grand'Cbambre et Tardif, Conseiller en Chastelet, furent^ « constitués prisonniers, le matin, et tous trois pendus e « étranglés, le matin mesme avant midi dans la prison. Le

religion des Perses ' est assez curieux en ce sens qu'il montre les ressources énormes d'érudition qu'il possédait ; toute sa science est tirée des anciens. De son temps on le citait comme ayant rédigé « plusieurs doctes escrits « qui le rendront tousjours très recommanda- « ble à la postérité ^ ». Peu à peu ces « doctes escrits » tombèrent néanmoins dans l'oubli; les étrangers ne les citent jamais, et Haug aflSrme que ce fut Thomas Hyde qui entreprit le premier travail sur la religion des Mages 3. Thomas Hyde, Professeur de langues à

M premier exécuté fat le Président Brisson qui parla longtemps « et les harangua, cuidant sauvez sa vie, pour laquelle il « priait qu'on le confînast au pain et à Peau, quelque part, « entre quatre murailles, jusques à ce qu'il eust achevé le « livre qu'il avait commencé pour l'instruction de la jeunesse, « comme grandement nécessaire et utile au publiq. » — Voy. L'EsTOiLE, Journaly vol. V, p. 124. Ed. des Bibliophiles.

X De regio Persarum principatu lihri très. Paris, 1590. Id. Cunt notis silburgii et tripl. indici ap Commelin. 159$. — Dans les Œuvres complètes. Paris, i6oé, in-4®. — Une quatrième édition in-8*>, publiée par J.-H. Lederlin, parut à Strasbourg en 1710.

f Briefs éloges des hommes illustres desquels Us pourtraicts sont ici représentés. Par Ga.bribl-Micuel Angevin, avocat en Parlement. Voy. L'EsToiLE, vol. IV, p. 372. Ed. des Bibliophiles.

3 Haug. Essaysy p. 16.

Oxford, eut, en effet, l'honneur de résumer dans son œuvre capitale la somme des connaissances acquises au xviii® siècle sur la religion des Perses ' ; s'aidant de toutes les lumières qu'il put recueillir, il dressa, sans documents originaux, un tableau aussi complet que possible de la religion des Perses et des Mèdes, en essayant de mettre d'accord les données classiques et celles des historiens musulmans ^.

Son livre, en lui appliquant les exigences de la science moderne, n'est qu'une compilation dénuée de sens critique, mais qui annonce un remarquable savoir. Les textes sur lesquels il s'appuie ne sont pas de la première antiquité. Il cite particulièrement le Farhang- Djehanguiri, dictionnaire persan commencé dans le xvi^ siècle, sous le règne de Schah- Akbar, terminé sous celui de Djehanguir, et

1 Veterum Persarum et Parihorum et Medorum religionis hUtoriir. — Oxford, 1700 etc.— -2 éd. 1760.

2 Ecrivains annéniens : Eznik, Elisée, y* siècle. — Ecrivains musulmans : Maçudi, x' siècle; Zarastani, xii« siècle; Dimishgi, xiv« siècle.

qui ne peut donner aucun renseignement sérieux sur l'histoire de l'ancienne Perse . Hyde rapporte également plusieurs passages d'un livre intitulé le FirafNamah et le Sadder qu'il cite d'après des traductions persanes sans autorité ; il possédait déjà dans ses manuscrits Vl'^eschné et les Néaeschs, mais ne connaissant ni le Zend ni le Pehlvi, il n'en avait pas fait usage ' . On s'est beaucoup occupé de Th. Hyde ; après sa mort ^5 on s'est servi même de son nom et de sa science pour contrister et amoindrir une noble et grande intelligence. Sans diminuer la valeur du savant anglais, le point essentiel, et qui reste prouvé, c'est que Hyde avait des livres zends sous la main, et n'en connaissait pas la langue ; de plus, que VAvesta complet n'ayant pas encore paru en Europe, on ne saurait lui reprocher cette lacune ; on ne peut que déplorer l'égarement de ses partisans qui voulurent quand même le faire plus savant qu'il ne l'aurait avoué lui-même ?.

1 ANauBTiL DuPERRON, Dis. prél., p. IV.

2 Hyde mourut le i8 fév. 1702.

3 Anquetil rend hommage au D' Hyde, et' se refuse de relever les

Les premières pages de YAvesta, apportées en Europe, le furent par un Anglais, George Bourchier ', qui les avait reçues en 171 8 des mains des Parses établis à Surate. C'était un exemplaire du Vendidad Sade, dont il fit cadeau à la bibliothèque Bodléïenne d'Oxford où il fut fixé au mur à l'aide d'une chaîne, comme un objet rare et précieux entre tous. Or, c'était un missionnaire français Gabriel de Chinon ^ qui avait signalé l'existence de ces livres ; Bourchier les avait rapportés en partie, mais ces manuscrits restaient lettre close. L'ignorance extrême dans laquelle on se trouvait sur la religion des Perses et de son grand prophète Zoroastre était donc toute naturelle. La Perse avait changé maintes fois de maîtres, de sorte que la conservation de ces livres antiques et leur présence dans l'Inde 5 étaient un fait aussi

erreurs qu'il a remarquées dans VHistoire de la Religion des Perses disant judicieusement qu'il n'y a pas d'ouvrage qui n'en ait, « surtout quand il est question de défricher une terre, de frayer « une route nouvelle.» Voy. ANauETiL. Dis.prél.y p. cccclxxxviii.

1 Le Vendidad, le Yaçna et le Vispered, 1723.

2 Relations nouvelles du Levant. Lyon 169).

3 AKauETiL DuPBRRON, Dis. prcL^ p. cccxviii. — Dhosabot.

difficile à comprendre et à expliquer que leur céleste origine !

La conquête macédonienne avait cruellement traité l'antique Iran ; Alexandre avait fait brûler sept des livres sacrés de Zoroastre et envoyé les quatorze autres en Macédoine ; il les avait fait traduire en Grec, parce qu'ils traitaient de la médecine et de l'explication des songes.

A l'avènement de la Dynastie sassanide, les Perses cherchèrent malgré cela à reconstituer leur liturgie ; mais il est assez difficile d'apprécier le résultat de leurs efforts; les renseignements manquent sur ce point. Au vn« siècle, les Arabes mirent fin à l'empire Perse, qui s' effondra dans la grande bataille de Néhavend, à 50 milles environ de l'antique Ecbatane. Jesdedjerd, le dernier des rois sassanides, fut contraint d'abandonner son royaume ; il parvint

Framjee. The Parues, thir history, mannersy customs and religion, London i8$8. — On peut aussi consulter avec intérêt une relation indigène de TExode des Parses traduite en Anglais par E.-B. Eastwick : Translation front tbe Persian of the Kissah^i^Sanjan, or history of the arrivai aud seulement of the Parsees in India.

à se cacher quelque temps, mais périt victime d'une trahison qui livra aux Musulmans le secret de sa retraite. Après la mort de Jesdedjerd, les Perses qui étaient restés fidèles au culte antique, se retirèrent dans le Kohestan où ils vécurent environ cent ans ; ils descendirent ensuite à Ormus, sur le Golfe Persique et de là firent voile pour l'Inde où ils prirent terre à Diù. Au bout de dix-neuf ans, guidés par les lois de leur religion, ils se rembarquèrent et abordèrent sur la côte du Guzarate, non loin de Bacin, et allèrent saluer le prince régnant.

Après avoir été entendus par le Rajah et lui avoir promis obéissance, il leur fiit accordé la faculté d'exercer leur religion et on leur permit de fonder un établissement qu'ils appelèrent Sanjan ; plus tard même ils bâtirent un temple au feu Behram, Au bout de trois cents ans, les Parses commencèrent à se disperser; les uns allèrent à Bankanir, d'autres à Barotch, à Ankleiser, à Cambaye, à Bario, faubourg de Surate, enfin à Nauçari. Sandjan se dépeupla

peu à peu ' ; les Destours disparurent. Au xii« siècle les Musulmans se montrèrent à Tchapanir, sur la route d'Ahmadabad ; le Rajah de Sanjan, effrayé, rappela aux Parses les services et les bienfaits de ses ancêtres, et 1400 d'entre les plus braves répondirent à son appel. Le dévoûment d'Ardeschir est connu; ce chef valeureux ayant succombé ainsi que le Rajah, Sandjan, livré au pillage, passa sous la domination musulmane. Les Parses fuirent, emportant avec eux le feu sacré à Bansdah, et de là à Nauçari où leurs corréligionnaires étaient déjà devenus très riches et très influents ; plus tard, ils le transportèrent à Odouari à 3 2 milles au sud de Surate, où il est encore de nos jours; c'est le plus ancien temple des Zoroastriens dans l'Inde. Nous n'entreprendrons pas de continuer le récit des vicissitudes des Parses ni celui de leur établissement à Surate et à Bombay; leur situation actuelle est des plus florissantes 2.

X Pas un Parse k Sanjan maintenant; il ne reste qu'une tour du Silence.

2 Dhosaboy Framjeb. The Parsees, lîxir histoty, manners^

Le sort des Parses qui n'avaient point abandonné leur patrie et qui restèrent attachés à la religion de leurs ancêtres, fut des plus misérables. Relégués dans le Kirman, ils pratiquèrent néanmoins les cérémonies de leur culte assez ostensiblement, comme on peut en juger d'après les ruines nombreuses des temples du Feu. Des relations s'établirent entre l'Inde et le Kirman, relations rares et pénibles, le plus souvent envenimées par des querelles religieuses. Les voyageurs ' avaient renseigné l'Europe sur le sort de ces quelques milliers d'individus et on savait que c'était dans l'Inde, d'une part, et dans le Kirman, de l'autre, que se trouvaient concentrés les renseignements authentiques qui auraient éclairé les discussions savantes des érudits; le xviii^ siècle n'en jugeait pas ainsi.

cusioms and religion. London^ 1858. Les Parses sont favorisés par le gouvernement anglais auquel ils sont très solidement attachés ; ils sont pour la plupart adonnés au commerce et sont connus dans tout l'Orient pour leur extrême honnêteté et la parfaite loyauté de leurs transactions. .

I Voy. sur les Parses ou Guébres : Pietro della Vallë. Trad. franc. Paris, 1661. — Figueroa. Trad. Wicqfort. 1667. — Chardin. Voyage en Perse. Ed. 171 1. — Ker-Portbr. Travelsin Georgia, Persia. Londres, 1 821 -1822.

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